14 avril 2018

Mérite (Minuitdixhuit)

 

Parce qu’il n’en parlait jamais.

—    René, tu y as droit à la médaille de la Résistance, il suffit que tu la demandes, disait Maman.

Mais Papa ne répondait rien.

Et puis elle a arrêté de le lui répéter. Ça l’a soulagé, mon Père, ce Héros…

Il avait attrapé ce cancer qui te fait expliquer :

—    J’y avais droit, mais je ne le méritais pas.

Alors il m’a raconté. La mort annoncée est forte. Plus que celle du combattant.

—    Tu t’es battu ?

—    Oui, mais pas contre mes inconsciences.

Papa est vert, sur les draps blancs. Il règne une odeur de rayons X et d’attentions précaires. L’infirmière est belle, plus jeune que moi et elle est même plus triste que je pourrais l’être parce que : elle sait.

Moi, grâce à Papa, j’ai toujours rêvé. Et il m’a dit ce que je n’avais jamais su :

On m’a envoyé au STO, je n’étais pas plus malin que les autres, je ne me suis pas débattu, les occupants, les vainqueurs, j’avais dix-huit ans et un jour, c’est comme les parties de pétanque, il y a un perdant, c’était à mon tour de payer la tournée.

Ça ne m’a pas plu. Je ne savais que tailler la vigne. À Funkingen, ils faisaient de l’orge. La fermière avait perdu son homme en Russie. Moi, j’étais un cochon parmi ses cochons.

Alors j’ai pris le chemin du retour. Sans vache avec le prisonnier. Il suffisait d’un train. Pour moi, ça a marché. Je suis retourné au village dans un wagon à bestiaux, vide. Va savoir pourquoi on faisait rouler des wagons qui puaient l’urine, vides de toute vie, dans ce sens.

Pierre était vraiment stupide, dernier en classe, à dormir. Nul en tout sauf en gym, il avait fini milicien.

—    René, tu peux pas rester là. Maintenant que tu t’es évadé. J’ai des ordres. Je viens te chercher demain matin, à 6 heures. Et puis tu risques. Sauf si…

Au comptoir du Café des Platanes, on a continué à taper la discute, surtout de foot. Nos avis divergeaient sur Joaquín Valle Benítez.

J’ai mis mon réveil à 5 heures et j’ai bien dormi.

Les yeux pleins de colle, dans la rue déserte à cette heure, je n’avais que deux choix. Un côté, l’autre. Je n’en savais rien, j’avais surtout envie de retourner dans mes draps.

En descendant, je serais arrivé à la caserne de la milice. Facile de m’engager. Intouchable pour la suite.

En montant, je retrouvais le ruisseau de mon enfance, de mes souvenirs d’école buissonnière.

J’avais une décision à prendre et ça m’a toujours ennuyé d’improviser. La date pour désherber, celle pour tailler, celle pour sulfater, celle pour vendanger, c’est la même tous les ans depuis l’invention du servage. C’est comme l’heure du 20 heures. C’est 20 heures pile. Pas de surprise. Ça me va.

Malgré l’heure matinale, sur le pont, il y’avait Charles avec son air de certificat d’études. Je l’aimais bien. Pas plus que ce crétin de Pierre. En fait, j’ai toujours aimé tout le monde. Dans la classe unique de Monsieur Martin, il y avait tous les gamins du village. Pierre et Charles en dernière année de Primaire apprenaient les départements, moi en cagueux, je tirais la langue à faire des pâtés en guise d’alphabet.

— On t’attendait. Tu sais que t’es dans la merde, René. Viens avec nous maintenant. Au moins ça épargnera la vie de Pierre. Pour l’instant.

Il y avait des ombres de fusils dans les bosquets. Et je l’ai suivi. Surtout à cause de la rivière, j’aimais bien ses reflets, dans l’aube de quelque chose. Ce que j’ai fait après, je ne l’ai pas fait exprès.

La médaille, j’y avais droit, mais je ne la méritais pas.

 

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07 avril 2018

Johnny Hallyday (Minuitdixhuit)

C’était à cause de Papa.
En fait, c’est lui qui avait dessiné les plans de la maison et puis qui en avait bâti une bonne partie des murs, le soir après le travail et les dimanches avec l’aide de monsieur Oliveira, le voisin d’en face, pendant que moi je repassais mes devoirs dans le deux pièces du HLM.
Maman rapetassait des culottes en me surveillant du coin de sa tendresse, comme si elle avait peur que tous ces mots que j’écrivais dans une langue qu’elle ne savait pas lire m’ammènent encore plus loin sur le chemin et me sépare d’elle comme ils l’avaient éloignée un jour de sa famille et de son pays. Même s’il n’y avait plus de Méditerranée à traverser, Maman n’était pas assez forte en géographie pour ne pas s’inquiéter et moi je lui montrais la carte de l’Europe avec fierté. Mais je sais maintenant que pour elle ce n’était pas grand-chose d’autre qu’une illusion indéchiffrable et de lourdes valises, de lourdes souffrances, malgré les jolies couleurs des pays merveilleux et que chacun des pointillés qui reliaient Dakar ou Alger à Paris n’étaient que des margelles au bord d’un gouffre.
Papa avait fait trois chambres comme pour avoir les nombreux enfants que Maman en larmes n’avait pas pu lui donner et une salle de bain avec un bidet comme les riches. Et puis une cuisine, une grande salle à manger et un petit bureau mystérieux.
— C’est bour ta, bour ti fire boulitecnique, avec li bou zouniforme dou quatourze jouillet.
Bon. Je n’ai pas fait Polytechnique, mais j’ai quand même un peu appris des choses.
Un dimanche matin qu’il avait un tour de reins, on était allé ensemble au marché à la brocante. Maman était fière de montrer à la fois son beau mari, même s’il était un peu tordu, et son trésor de fils, bien peignés tous les deux. Papa avait un peu honte de se promener avec sa femme, je le sais maintenant, mais c’était comme ça à l’époque. Ses amis jouaient au tiercé dans les cafés, plus personne ne joue aux dominos dans les cafés, Papa était vachement fort aux dominos. Et lui, il me tenait par la main pour que je le rassure. À huit ans, on rassure son Papa calleux qui a connu deux guerres et des tas d’humiliations. C’est ça l’avantage d’avoir une petite main de huit ans à serrer.
— Dimande li lo bri.
On était rentré à la maison avec au moins quarante kilos de Savoir, mon Papa était très fort en Culture Physique. C’était une dizaine de volumes de dictionnaires d’occasion : L’Encyclopédie socialiste, syndicale & coopérative de l’Internationale ouvrière. Édition Aristide Quillet - 1913. Le prix demandé n’était sans doute pas exorbitant.
Il les avait rangés dans une sorte de placard vitré que lui avait vendu monsieur Oliveira.
— C’est bour ta, bour ti fire boulitecnique, avec li bou zouniforme dou quatourze jouillet.
Et puis, la télé en noir et blanc, avec plein de postillons scintillants sur l’écran bombé (c’est monsieur Oliveira qui l’avait fourguée à Papa) avait montré l’émeute au concert de Johnny Hallyday à l’Olympia. La foule était istérique.
Istérique. Pas trouvé dans L’Encyclopédie socialiste, syndicale & coopérative de l’Internationale ouvrière. Édition Aristide Quillet - 1913.
J’ai encore du mal avec les mots pleins de « H » et de « Y ».

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27 janvier 2018

Xérès (Minuitdixhuit)

 

— Tchérès, qu’ils disent, je te dis !
— Pas du tout : Rrrrrérès... J’ai interrogé ma bonne, Rrrrosa Dolorrrres, alors je sais de quoi je parle !
— Et moi, c’est le maçon qui refait ma salle de bain qui me l’a dit : Tchhhhhhhérès… Comme « El ingenioso hidalgo don QuiXote de la Mancha », Don Quichhhhote, pas Don qui rote !
Il est fier de sa culture, il savoure le point qu’il vient de marquer. Mais la femme est retors.
— Oui, mais au noir, tu fais travailler ton portos au noir !
— Ah, oui… Toi ton espingouine, bien sûr, tu la déclares…
— Non, mais la question n’est pas là, je n’ai pas supplié la chiquita de venir laver mes culottes…
— Ni moi, demandé à mon émigré la grâce de réparer mes chiottes. Bien content encore qu’on les paye, non ?
Il reprend une lampée du breuvage ambré. Elle hausse les sourcils imperceptiblement, car son verre est vide et son lifting récent. Au bord de la piscine, ils exposent au soleil leurs excédents pondéraux badigeonnés d’huile indice 20, engouffrés par des chaises longues prêtes à craquer d’indigestion bourelesque. Elle s’empare de la bouteille, remplit sa coupe à ras bord puis examine avec attention l’étiquette dorée :
— Xérès… Tchérès… Rérès… Bon Dieu, la vie n’est pas simple avec toutes ces choses qui viennent sournoisement d’ailleurs et pas d’ici… De toute façon c’est pas ces étrangers qui vont nous apprendre à parler la langue : Gzéresse. Un point c’est tout.
— T’as raison, on est chez nous, alors y z’ont qu’à boire du Xiesling comme tout le monde !
— Ou du Xampagne !
En hoquetant de fou-rire, elle réajuste ses énormes mamelles dans son bustier à baleine puis ouvre sa revue à la page horoscope. Avec précaution, elle chausse ses doubles foyers sur son nez tout juste refait.
En souriant, il se gratte les boules dans son boxer en nylon d’où déborde le projet d’une nouvelle liposuccion puis reprend son journal à la grille des mots croisés. Avec lenteur, il remonte ses lunettes loupes sur son nez bouffi de couperose.
— Maladie de la ménopause, dont les symptômes sont les yeux et la bouche secs. En 15 lettres.
Elle avale une gorgée rapide qui l’engoue d’une brûlure sans larmes.
— Xérodermostéose.
Il ingurgite un trait de vin qui lui noue fébrilement la gorge.
— Collectionneur de potences et d’instruments de torture en bois. 16 lettres.
— Xylopentaxophile.
— Réaction ou sentiment de rejet des étrangers ou de ce qui provient de l’étranger. En 10 lettres.
— Gzénophobie ?
— Ça rentre pas…

 

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25 mars 2017

Printemps 1956 (Minuitdixhuit)

 

 

mi

Là, c’est la ferme vue depuis le château d’eau. Bien sûr, on n’avait pas le droit de gravir les barreaux de fer qui menaient à la dangereuse plateforme de la cime, à vingt-cinq mètres de haut. C’est mon père qui a pris la photo. La belle maison de Grand-Père, j’y suis né, et les plus petites autour. Toute la tribu, un clan. Mes parents, mes oncles et tantes et leurs rejetons : Claire, ma grande sœur qui, pour cause de Seconde Guerre, était cinq ans plus âgée que la smala des neuf garçons, frères, cousins. On avait tous des prénoms, bien sûr, mais on nous taquinait par des sobriquets cruels : Grincheux, Limace…

Moi, c’était Boulette.

La famille sortait les coudes serrés d’une souffrance pour entrer dans une autre : Colonie, Algérie, Mitidja. Et moi j’étais trop jeune pour comprendre pourquoi les adultes étaient aussi stupides.

Claire avait grandi d’un coup, comme après une pluie d’avril. Et il lui avait poussé des grandes jambes maigres et aussi des petits seins. Elle allait au collège. Pour nous les gamins, l’institutrice, c’était ma mère avec ses élèves, neuf petits Français. Et six Arabes, les fils et filles des meilleurs ouvriers de Grand-Père. Il en restait soixante autres qui ne sont allés à aucune école…

Après le goûter, dans la cour de la ferme, mes cousins galopaient après un ballon. Samira et moi, dans le sable de l’oued Bou Roumi, on préférait jouer aux osselets ou lire, relire « La dernière classe, Le mauvais zouave… »

Je connais un nouveau jeu, tu veux essayer ?

Alors, j’avais pincé son menton et lui avais demandé :

Vas-y, fais pareil. Je te tiens, tu me tiens… Le premier qui rira aura une tapette…

Elle avait levé les yeux au ciel d’un air désespéré.

Ton jeu, c’est de prendre une claque si tu rigoles ? Elahy… Misère… Viens !

Elle m’avait saisi la main et entraîné sous l’arche du petit pont :

On va jouer à rire.

Samira avait commencé à pousser des glapissements de chacal et cela, au début, m’avait effrayé puis fait sourire puis rire. Et mes rires, en résonnant amplifiés sous la voûte, avaient transformé ses cris en de vrais rires et, au bout d’un moment, il n’y avait plus rien d’autre que le bonheur de nos rires qui emplissait nos cœurs, la forêt d’eucalyptus et le ciel tout entier, bien au-delà des briques de ce petit pont et de tous ces bruits de guerre.

Un klaxon avait interrompu notre fête. C’était mon oncle sur la route. Samira était rentrée à pied.

Été 1956. On nous a dit que c’était un accident, puisque c’était défendu de monter au château d’eau. Claire était tombée du haut pendant la nuit et le curé n’avait pas voulu dire de messe à cause de la lettre qu’elle avait laissée. Mais je l’avais souvent entendue pleurer dans son lit depuis cette fois où elle s’était fait attraper en rentrant sur la pointe des pieds à minuit passé. Il y avait eu les cris de mes parents : déshonorée… avec un Arabe en plus… attend que le Docteur t’examine… si jamais…

***

On est rentré en Métropole et je ne me suis jamais vraiment accoutumé à cette nouvelle terre sans oued. Et un jour, Maman nous a quittés. Elle allait avoir quatre-vingt-dix ans dont cinquante de remords. Mon fils s’est occupé de vider sa maisonnette à présent en vente. Je n’avais pas le courage de le faire et ne voulais rien garder. Mais il a retrouvé et m’a donné le livre que j’aimais tant dans mon enfance, les « Contes du lundi ».

Quand je l’ai ouvert, une photographie est tombée. Claire dans une partie de jokari avec moi à Tipaza. Au dos, de sa belle écriture, mon père avait inscrit :

« Printemps 1956 – Boulette et la Grande Nouille ».

J’étais ému sans être triste. Peut-être les rires de Samira…

 

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18 avril 2015

VF. (Minuitdixhuit)

 

On en parlait entre nous, à la cantine, ça nous prenait un peu la tête, ce diplôme. Pourtant ces études à la campagne étaient agréables. Ça nous élevait beaucoup, cette vie au grand air.

Les anciens nous disaient en dodelinant : ne vous inquiétez pas, comme ça se passe ici, comme tout est bio, vous l’aurez, votre certification.

Alors ça nous donnait un peu de courage, et moi, avec Micheline, Micheline c’est ma petite amie, on se serrait un peu plus tendrement pour se le donner, finalement, ce courage, qu’on n’avait pas trop… Et me serrer contre Micheline, c’était que du bonheur, vu que sa croupe c’était vraiment la plus merveilleuse des croupes…

Mais, quand même, les vieux, les chenus, les cornus, on trouvait qu’ils ruminaient un peu facilement : nous, on était moins sûrs.

Et puis un matin, José, il s’appelait José et c’était notre maître de stage, nous a dit : là, les six vous êtes prêts, on y va.

Le jour, enfin le grand jour ! Et on est monté dans le camion, à l’arrière, tout joyeux, il y en a même un qui a amené une cloche et qui battait la quille en meuglant comme un âne.

Micheline s’est blottie contre moi, toujours inquiète. J’ai passé ma langue sur son museau pour lui dire que j’étais là et qu’elle pouvait être sereine.

Après, on est arrivé et on est descendu, le jury nous attendait en blouse blanche et mine patibulaire, des bonnes têtes de tortionnaires, comme on s’y attendait. Ils nous ont appelés un par un et c’est Micheline qu’ils ont nommée en premier.

J’ai attendu mon tour, anxieux.

Et puis j’ai vu ressortir Micheline.

Elle était pendue par les bras, elle était nue, et sur sa croupe, sa merveilleuse croupe, il y avait son diplôme marqué au fer bleu : « VF - Vache Française ».

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04 octobre 2014

Monument (Minuitdixhuit)


Il y a une vieille cabine téléphonique désaffectée en face de la gare de mon village. Une nuit — il était deux heures du matin — on rentrait par le dernier train, et Douchka, en forme, avait subitement eu l’envie de faire l’amour. Heureusement, j’étais là !
Mais elle voulait que ça se passe ici, dans cet aquarium antique, et pourquoi pas, au début, ça me paraissait excitant. Mais alors, une fois dedans, malgré toute la bonne volonté de Doudou, rien à faire, impossible... À l’heure de la 4G, je n’avais plus aucune barre réseau… L’abonné absent.  
Elle avait compris, j’avais remballé le matériel défectueux, mais ce n’était pas une défaillance qui allait désarmer Doudou quand elle avait une idée en tête, et là, je dis tête, mais je pense autre chose. Bref, le jardin public était tout près sur notre chemin, avec ses petits coins secrets, et elle m’avait bousculé dans un bosquet discret. Tout avait bien fonctionné, merci de vous en être inquiété.
Au bout d’un moment qu’on s’activait, j’avais levé la tête, pas que je m’ennuyais, mais certaines positions du Kama-Sutra l’exigent ainsi. Et là, dans la pleine lune, si j’ose dire, j’avais découvert, découpé dans ce ciel d’une nuit d’été, qu’on était au pied du Monument aux Morts de mon village.
Eh bien ! Vous me croirez si vous le voulez, tous ces noms qui étaient définitivement gravés sur la pierre du mémorial, ils clignotaient, et ils nous disaient, allez-y, c’est pour ça qu’on s’est fait trouer la peau ou fracasser la tête, pour ça qu’on vous a légué le patrimoine immatériel de nos âmes, pour qu’un jour la planète entière puisse espérer que le gazon sur terre, c’est fait pour baiser dessus, pas pour y creuser des tombes dessous.
(Et la suite, ça a été très fort, mais ça, vous connaissez certainement.)
Maintenant, quand je croise un Monument aux Morts, je lui lance un petit signe affectueux, et il est rare que le mec ou la nana en plâtre, en bronze ou en je ne sais quoi, ne me retourne pas un petit clin d’œil complice.

 

À Gabriel, mon grand-père,
Légion d’Honneur,
Croix de Guerre 14-18 en plus
et moitié du visage en moins.

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20 septembre 2014

Sang-froid (Minuitdixhuit)

Mon épouse est la plus belle, la plus amoureuse, la plus intelligente et la plus riche de toutes les femmes à cent lieues à la ronde. Ai-je de la chance ? Oui. Certainement. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Retour sur le passé.

    En ce temps là, je souffrais d’une vie pénible de vagabondages, à dormir misérablement dans des fossés nauséabonds, à me protéger du soleil sous des frondaisons lugubres. Autour de moi, on se gaussait, on me méprisait, on me piquait d’un bâton pour me faire décamper. Au mieux, on me fuyait dans des cris de terreur. Certains essayaient même de m’occire, m’obligeant à me réfugier dans les endroits les plus sombres, les plus humides, les plus sordides de cette terre !

Et que dire de mes compagnons de l’époque ! Des pustuleux, des visqueux à la prétention boursouflée, qui occupaient leur temps à dévorer sans fourchettes, à copuler sans pudeur, à brailler sans vergogne…

    M’était-il facile de garder mon sang-froid ? Cela ne se posait pas : je n’avais pas le choix. Mais la vie est ainsi faite qu’un jour, sans le vouloir vraiment, après des années de mauvais chemins, on en prend un autre, et qu’on y fait une rencontre. Pour ma part, ce fut sous les traits d’une princesse pas dégoûtée qui me trouva charmant.

            D’un baiser tendre, elle me fit perdre mon sang-froid batracien et, depuis ce jour, pour son plus grand plaisir, j’ai le sang particulièrement bouillant. 

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06 septembre 2014

Le grand vide (Minuitdixhuit)

Ma valise me paraissait un peu plus lourde qu’à l’aller mais je me disais que c’était dû aux babioles que j’avais rapportées en souvenir.

Ma femme me paraissait un peu plus grasse qu’à l’aller, mais je me disais que c’était peut-être dû à la succulente nourriture du Club où nous avions séjourné.

Mes enfants me paraissaient un peu plus nombreux qu’à l’aller, mais je me disais que c’était sûrement dû au grand vide que j’avais réussi à faire dans ma tête pendant ces vacances.

J’en avais tellement eu besoin, et je n’étais pas pressé de me remplir tout de suite le crâne des petits tracas de la vie quotidienne. Pour bien marquer le coup, arrivé à la maison, je n’avais pas défait ma valise. Cela me donnait l’impression d’être encore au bord de mes rêves, quelques jours de plus…

J’ai eu une agréable surprise quand, au bout d’une semaine de classe, mon aîné était revenu avec sa première note en math : Excellente ! Inhabituelle, après tous les zéros pointés de l’année précédente ! Cette bonne nouvelle m’a donné la force d’essayer de sortir un peu de ma léthargie. Pour l’encourager, j’ai proposé à Charly une entrée pour une journée au parc d’attractions :

— Non, moi, c’est Johan.

Par la même occasion, j’ai également offert un billet à chacun de mes autres enfants. Comme j’en avais oublié un, j’ai fait tout de suite une commande sur internet. Leur joie bruyante était délicieuse à déguster.

Ma femme, qui détestait habituellement faire la cuisine, s’est mise à nous préparer de bons petits plats à chaque repas et cela m’a fait récupérer progressivement de ma vacuité. Au lit aussi, quelque chose avait changé, elle était plus entreprenante, plus fougueuse et, à présent, elle ne rechignait pas le moins du monde à la besogne. Ma foi, tout ceci était bien savoureux. Vive les vacances !  

Je lui ai fait cadeau d’un énorme bouquet de roses et d’une jolie chaînette en or, gravée à son prénom. Elle m’a demandé :

— Pourquoi Mathilde ?

J’ai répondu :

— Eh bien ! Pour ton anniversaire ! Et j’ai ouvert une bouteille de champagne.

Elle m’a regardé, embarrassée, avec les yeux mouillés, certainement l’émotion, le bonheur, et elle est allée chercher un vase.

Ce dimanche, après une grasse matinée torride avec mon épouse, en pleine forme, je me suis enfin décidé à ouvrir ma valise.

Et, tout de suite, quelque chose a cloché : à l’intérieur, il y avait un petit cadre avec une photo de Mathilde et des gamins mais le bermuda à fleurs jaunes que j’ai extirpé du dessous était deux fois trop grand pour moi. J’ai vérifié le nom sur l’étiquette du bagage et souri en disant à ma femme et aux enfants qui prenaient leur petit-déjeuner :

— Vous allez rire, je me suis trompé de valise à l’aéroport !

Et je me suis retourné pour leur exhiber le gigantesque et ridicule caleçon. Ils étaient là, tous suspendus à leur tartine, la tête baissée, les yeux rivés à leurs doigts de pieds.

Et c’est alors que j’ai réalisé que je m’étais également trompé de famille.

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28 juin 2014

Nessie (Minuitdixhuit)

- Il est tout pourri ton cadeau que tu me donnes !

Elle n’a que cinq ans, mais elle sait déjà.

Sa mère savait déjà et c’est pour ça, sans doute, qu’elle m’a dit un jour :

- Elle est toute pourrite la vie que tu me donnes.

Je sais pas. Une chose que je sais, c’est que je sais pas trop.

Alors, elle, du temps qu’elle s’appelait encore « ma femme » et que je l’aimais comme je l’aime encore, est partie.

Mon boulot, c’était de jamais être là. Ni pour elle, ma femme qu’est plus ma femme, ni pour ma gamine que je regarde comme une gamine qui me regarde même plus.

C’est mon boulot, c’est comme ça que je gagne ma vie, dont personne ne veut plus, mais avec ça, ma fille va à l’école qui coûte, et ma femme qu’est plus ça comme je dis, bon Dieu comme je l’aime encore.

Alors, ma dernière mission, à Aberdeen, ah, oui, je travaille beaucoup, mais je pensais tout le temps à elles…

Alors.

Camille, ma fille, a mis ce stupide objet en plastique, cadeau en forme de monstre aquatique, dans la cuvette des chiottes, a appuyé sur la manette et m’a dit dans les yeux :

- Voilà.

 

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14 juin 2014

Une ligne blanche et droite (Minuitdixhuit)

La route était étroite et droite, toute étroite et droite, à travers la forêt des grands pins. Il faisait une nuit, noire, sans une lune et sans une étoile. J’étais épuisé, mais je roulais à vive allure. Et j’allais rejoindre sa pierre, vous comprenez pourquoi ?

Je l’aime.

Je savais qu’elle y dormait parce que j’avais reçu ce télégramme.

Mes yeux suivaient hypnotiquement la ligne blanche et droite du milieu, comme un rail. Cela me permettait de rester sur la route, malgré la détresse de ces foutus jours. Accumulée.

S’il y avait une ligne blanche et droite, c’était parce que la route montait et descendait pour suivre les ondulations des dunes de la forêt des grands pins. Et dans les montées, la voiture ralentissait et dans les descentes, elle accélérait, toujours en ligne blanche et droite, comme un rail.

Après cette descente la route s’était remise à monter mais, cette fois-ci, la voiture n’avait pas ralenti, au contraire, elle avait accéléré, accéléré, accéléré et la ligne blanche et droite hallucinogène de la montée, montait, montait, montait, de la route de la forêt des grands pins, jusque dans le ciel de celle-là de nuit, noire, sans une lune et sans une étoile.

C’est la lumière qui s’éteignait qui m’a réveillé, et la voix de la fille en blanc, toute droite qui avait prononcé :

- C’est fini.

Sur l’écran du moniteur de mon encéphalogramme, la ligne était blanche et droite. Comme un rail.

Mais j’étais déjà ailleurs que sur cette table de fer, j’étais à côté d’elle, enfin. J’avais rejoint sa pierre, vous comprenez pourquoi ?

Je l’aime.

 

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