25 mars 2017

Printemps 1956 (Minuitdixhuit)

 

 

mi

Là, c’est la ferme vue depuis le château d’eau. Bien sûr, on n’avait pas le droit de gravir les barreaux de fer qui menaient à la dangereuse plateforme de la cime, à vingt-cinq mètres de haut. C’est mon père qui a pris la photo. La belle maison de Grand-Père, j’y suis né, et les plus petites autour. Toute la tribu, un clan. Mes parents, mes oncles et tantes et leurs rejetons : Claire, ma grande sœur qui, pour cause de Seconde Guerre, était cinq ans plus âgée que la smala des neuf garçons, frères, cousins. On avait tous des prénoms, bien sûr, mais on nous taquinait par des sobriquets cruels : Grincheux, Limace…

Moi, c’était Boulette.

La famille sortait les coudes serrés d’une souffrance pour entrer dans une autre : Colonie, Algérie, Mitidja. Et moi j’étais trop jeune pour comprendre pourquoi les adultes étaient aussi stupides.

Claire avait grandi d’un coup, comme après une pluie d’avril. Et il lui avait poussé des grandes jambes maigres et aussi des petits seins. Elle allait au collège. Pour nous les gamins, l’institutrice, c’était ma mère avec ses élèves, neuf petits Français. Et six Arabes, les fils et filles des meilleurs ouvriers de Grand-Père. Il en restait soixante autres qui ne sont allés à aucune école…

Après le goûter, dans la cour de la ferme, mes cousins galopaient après un ballon. Samira et moi, dans le sable de l’oued Bou Roumi, on préférait jouer aux osselets ou lire, relire « La dernière classe, Le mauvais zouave… »

Je connais un nouveau jeu, tu veux essayer ?

Alors, j’avais pincé son menton et lui avais demandé :

Vas-y, fais pareil. Je te tiens, tu me tiens… Le premier qui rira aura une tapette…

Elle avait levé les yeux au ciel d’un air désespéré.

Ton jeu, c’est de prendre une claque si tu rigoles ? Elahy… Misère… Viens !

Elle m’avait saisi la main et entraîné sous l’arche du petit pont :

On va jouer à rire.

Samira avait commencé à pousser des glapissements de chacal et cela, au début, m’avait effrayé puis fait sourire puis rire. Et mes rires, en résonnant amplifiés sous la voûte, avaient transformé ses cris en de vrais rires et, au bout d’un moment, il n’y avait plus rien d’autre que le bonheur de nos rires qui emplissait nos cœurs, la forêt d’eucalyptus et le ciel tout entier, bien au-delà des briques de ce petit pont et de tous ces bruits de guerre.

Un klaxon avait interrompu notre fête. C’était mon oncle sur la route. Samira était rentrée à pied.

Été 1956. On nous a dit que c’était un accident, puisque c’était défendu de monter au château d’eau. Claire était tombée du haut pendant la nuit et le curé n’avait pas voulu dire de messe à cause de la lettre qu’elle avait laissée. Mais je l’avais souvent entendue pleurer dans son lit depuis cette fois où elle s’était fait attraper en rentrant sur la pointe des pieds à minuit passé. Il y avait eu les cris de mes parents : déshonorée… avec un Arabe en plus… attend que le Docteur t’examine… si jamais…

***

On est rentré en Métropole et je ne me suis jamais vraiment accoutumé à cette nouvelle terre sans oued. Et un jour, Maman nous a quittés. Elle allait avoir quatre-vingt-dix ans dont cinquante de remords. Mon fils s’est occupé de vider sa maisonnette à présent en vente. Je n’avais pas le courage de le faire et ne voulais rien garder. Mais il a retrouvé et m’a donné le livre que j’aimais tant dans mon enfance, les « Contes du lundi ».

Quand je l’ai ouvert, une photographie est tombée. Claire dans une partie de jokari avec moi à Tipaza. Au dos, de sa belle écriture, mon père avait inscrit :

« Printemps 1956 – Boulette et la Grande Nouille ».

J’étais ému sans être triste. Peut-être les rires de Samira…

 

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18 avril 2015

VF. (Minuitdixhuit)

 

On en parlait entre nous, à la cantine, ça nous prenait un peu la tête, ce diplôme. Pourtant ces études à la campagne étaient agréables. Ça nous élevait beaucoup, cette vie au grand air.

Les anciens nous disaient en dodelinant : ne vous inquiétez pas, comme ça se passe ici, comme tout est bio, vous l’aurez, votre certification.

Alors ça nous donnait un peu de courage, et moi, avec Micheline, Micheline c’est ma petite amie, on se serrait un peu plus tendrement pour se le donner, finalement, ce courage, qu’on n’avait pas trop… Et me serrer contre Micheline, c’était que du bonheur, vu que sa croupe c’était vraiment la plus merveilleuse des croupes…

Mais, quand même, les vieux, les chenus, les cornus, on trouvait qu’ils ruminaient un peu facilement : nous, on était moins sûrs.

Et puis un matin, José, il s’appelait José et c’était notre maître de stage, nous a dit : là, les six vous êtes prêts, on y va.

Le jour, enfin le grand jour ! Et on est monté dans le camion, à l’arrière, tout joyeux, il y en a même un qui a amené une cloche et qui battait la quille en meuglant comme un âne.

Micheline s’est blottie contre moi, toujours inquiète. J’ai passé ma langue sur son museau pour lui dire que j’étais là et qu’elle pouvait être sereine.

Après, on est arrivé et on est descendu, le jury nous attendait en blouse blanche et mine patibulaire, des bonnes têtes de tortionnaires, comme on s’y attendait. Ils nous ont appelés un par un et c’est Micheline qu’ils ont nommée en premier.

J’ai attendu mon tour, anxieux.

Et puis j’ai vu ressortir Micheline.

Elle était pendue par les bras, elle était nue, et sur sa croupe, sa merveilleuse croupe, il y avait son diplôme marqué au fer bleu : « VF - Vache Française ».

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04 octobre 2014

Monument (Minuitdixhuit)


Il y a une vieille cabine téléphonique désaffectée en face de la gare de mon village. Une nuit — il était deux heures du matin — on rentrait par le dernier train, et Douchka, en forme, avait subitement eu l’envie de faire l’amour. Heureusement, j’étais là !
Mais elle voulait que ça se passe ici, dans cet aquarium antique, et pourquoi pas, au début, ça me paraissait excitant. Mais alors, une fois dedans, malgré toute la bonne volonté de Doudou, rien à faire, impossible... À l’heure de la 4G, je n’avais plus aucune barre réseau… L’abonné absent.  
Elle avait compris, j’avais remballé le matériel défectueux, mais ce n’était pas une défaillance qui allait désarmer Doudou quand elle avait une idée en tête, et là, je dis tête, mais je pense autre chose. Bref, le jardin public était tout près sur notre chemin, avec ses petits coins secrets, et elle m’avait bousculé dans un bosquet discret. Tout avait bien fonctionné, merci de vous en être inquiété.
Au bout d’un moment qu’on s’activait, j’avais levé la tête, pas que je m’ennuyais, mais certaines positions du Kama-Sutra l’exigent ainsi. Et là, dans la pleine lune, si j’ose dire, j’avais découvert, découpé dans ce ciel d’une nuit d’été, qu’on était au pied du Monument aux Morts de mon village.
Eh bien ! Vous me croirez si vous le voulez, tous ces noms qui étaient définitivement gravés sur la pierre du mémorial, ils clignotaient, et ils nous disaient, allez-y, c’est pour ça qu’on s’est fait trouer la peau ou fracasser la tête, pour ça qu’on vous a légué le patrimoine immatériel de nos âmes, pour qu’un jour la planète entière puisse espérer que le gazon sur terre, c’est fait pour baiser dessus, pas pour y creuser des tombes dessous.
(Et la suite, ça a été très fort, mais ça, vous connaissez certainement.)
Maintenant, quand je croise un Monument aux Morts, je lui lance un petit signe affectueux, et il est rare que le mec ou la nana en plâtre, en bronze ou en je ne sais quoi, ne me retourne pas un petit clin d’œil complice.

 

À Gabriel, mon grand-père,
Légion d’Honneur,
Croix de Guerre 14-18 en plus
et moitié du visage en moins.

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20 septembre 2014

Sang-froid (Minuitdixhuit)

Mon épouse est la plus belle, la plus amoureuse, la plus intelligente et la plus riche de toutes les femmes à cent lieues à la ronde. Ai-je de la chance ? Oui. Certainement. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Retour sur le passé.

    En ce temps là, je souffrais d’une vie pénible de vagabondages, à dormir misérablement dans des fossés nauséabonds, à me protéger du soleil sous des frondaisons lugubres. Autour de moi, on se gaussait, on me méprisait, on me piquait d’un bâton pour me faire décamper. Au mieux, on me fuyait dans des cris de terreur. Certains essayaient même de m’occire, m’obligeant à me réfugier dans les endroits les plus sombres, les plus humides, les plus sordides de cette terre !

Et que dire de mes compagnons de l’époque ! Des pustuleux, des visqueux à la prétention boursouflée, qui occupaient leur temps à dévorer sans fourchettes, à copuler sans pudeur, à brailler sans vergogne…

    M’était-il facile de garder mon sang-froid ? Cela ne se posait pas : je n’avais pas le choix. Mais la vie est ainsi faite qu’un jour, sans le vouloir vraiment, après des années de mauvais chemins, on en prend un autre, et qu’on y fait une rencontre. Pour ma part, ce fut sous les traits d’une princesse pas dégoûtée qui me trouva charmant.

            D’un baiser tendre, elle me fit perdre mon sang-froid batracien et, depuis ce jour, pour son plus grand plaisir, j’ai le sang particulièrement bouillant. 

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06 septembre 2014

Le grand vide (Minuitdixhuit)

Ma valise me paraissait un peu plus lourde qu’à l’aller mais je me disais que c’était dû aux babioles que j’avais rapportées en souvenir.

Ma femme me paraissait un peu plus grasse qu’à l’aller, mais je me disais que c’était peut-être dû à la succulente nourriture du Club où nous avions séjourné.

Mes enfants me paraissaient un peu plus nombreux qu’à l’aller, mais je me disais que c’était sûrement dû au grand vide que j’avais réussi à faire dans ma tête pendant ces vacances.

J’en avais tellement eu besoin, et je n’étais pas pressé de me remplir tout de suite le crâne des petits tracas de la vie quotidienne. Pour bien marquer le coup, arrivé à la maison, je n’avais pas défait ma valise. Cela me donnait l’impression d’être encore au bord de mes rêves, quelques jours de plus…

J’ai eu une agréable surprise quand, au bout d’une semaine de classe, mon aîné était revenu avec sa première note en math : Excellente ! Inhabituelle, après tous les zéros pointés de l’année précédente ! Cette bonne nouvelle m’a donné la force d’essayer de sortir un peu de ma léthargie. Pour l’encourager, j’ai proposé à Charly une entrée pour une journée au parc d’attractions :

— Non, moi, c’est Johan.

Par la même occasion, j’ai également offert un billet à chacun de mes autres enfants. Comme j’en avais oublié un, j’ai fait tout de suite une commande sur internet. Leur joie bruyante était délicieuse à déguster.

Ma femme, qui détestait habituellement faire la cuisine, s’est mise à nous préparer de bons petits plats à chaque repas et cela m’a fait récupérer progressivement de ma vacuité. Au lit aussi, quelque chose avait changé, elle était plus entreprenante, plus fougueuse et, à présent, elle ne rechignait pas le moins du monde à la besogne. Ma foi, tout ceci était bien savoureux. Vive les vacances !  

Je lui ai fait cadeau d’un énorme bouquet de roses et d’une jolie chaînette en or, gravée à son prénom. Elle m’a demandé :

— Pourquoi Mathilde ?

J’ai répondu :

— Eh bien ! Pour ton anniversaire ! Et j’ai ouvert une bouteille de champagne.

Elle m’a regardé, embarrassée, avec les yeux mouillés, certainement l’émotion, le bonheur, et elle est allée chercher un vase.

Ce dimanche, après une grasse matinée torride avec mon épouse, en pleine forme, je me suis enfin décidé à ouvrir ma valise.

Et, tout de suite, quelque chose a cloché : à l’intérieur, il y avait un petit cadre avec une photo de Mathilde et des gamins mais le bermuda à fleurs jaunes que j’ai extirpé du dessous était deux fois trop grand pour moi. J’ai vérifié le nom sur l’étiquette du bagage et souri en disant à ma femme et aux enfants qui prenaient leur petit-déjeuner :

— Vous allez rire, je me suis trompé de valise à l’aéroport !

Et je me suis retourné pour leur exhiber le gigantesque et ridicule caleçon. Ils étaient là, tous suspendus à leur tartine, la tête baissée, les yeux rivés à leurs doigts de pieds.

Et c’est alors que j’ai réalisé que je m’étais également trompé de famille.

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28 juin 2014

Nessie (Minuitdixhuit)

- Il est tout pourri ton cadeau que tu me donnes !

Elle n’a que cinq ans, mais elle sait déjà.

Sa mère savait déjà et c’est pour ça, sans doute, qu’elle m’a dit un jour :

- Elle est toute pourrite la vie que tu me donnes.

Je sais pas. Une chose que je sais, c’est que je sais pas trop.

Alors, elle, du temps qu’elle s’appelait encore « ma femme » et que je l’aimais comme je l’aime encore, est partie.

Mon boulot, c’était de jamais être là. Ni pour elle, ma femme qu’est plus ma femme, ni pour ma gamine que je regarde comme une gamine qui me regarde même plus.

C’est mon boulot, c’est comme ça que je gagne ma vie, dont personne ne veut plus, mais avec ça, ma fille va à l’école qui coûte, et ma femme qu’est plus ça comme je dis, bon Dieu comme je l’aime encore.

Alors, ma dernière mission, à Aberdeen, ah, oui, je travaille beaucoup, mais je pensais tout le temps à elles…

Alors.

Camille, ma fille, a mis ce stupide objet en plastique, cadeau en forme de monstre aquatique, dans la cuvette des chiottes, a appuyé sur la manette et m’a dit dans les yeux :

- Voilà.

 

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14 juin 2014

Une ligne blanche et droite (Minuitdixhuit)

La route était étroite et droite, toute étroite et droite, à travers la forêt des grands pins. Il faisait une nuit, noire, sans une lune et sans une étoile. J’étais épuisé, mais je roulais à vive allure. Et j’allais rejoindre sa pierre, vous comprenez pourquoi ?

Je l’aime.

Je savais qu’elle y dormait parce que j’avais reçu ce télégramme.

Mes yeux suivaient hypnotiquement la ligne blanche et droite du milieu, comme un rail. Cela me permettait de rester sur la route, malgré la détresse de ces foutus jours. Accumulée.

S’il y avait une ligne blanche et droite, c’était parce que la route montait et descendait pour suivre les ondulations des dunes de la forêt des grands pins. Et dans les montées, la voiture ralentissait et dans les descentes, elle accélérait, toujours en ligne blanche et droite, comme un rail.

Après cette descente la route s’était remise à monter mais, cette fois-ci, la voiture n’avait pas ralenti, au contraire, elle avait accéléré, accéléré, accéléré et la ligne blanche et droite hallucinogène de la montée, montait, montait, montait, de la route de la forêt des grands pins, jusque dans le ciel de celle-là de nuit, noire, sans une lune et sans une étoile.

C’est la lumière qui s’éteignait qui m’a réveillé, et la voix de la fille en blanc, toute droite qui avait prononcé :

- C’est fini.

Sur l’écran du moniteur de mon encéphalogramme, la ligne était blanche et droite. Comme un rail.

Mais j’étais déjà ailleurs que sur cette table de fer, j’étais à côté d’elle, enfin. J’avais rejoint sa pierre, vous comprenez pourquoi ?

Je l’aime.

 

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24 mai 2014

Peau de main (Minuitdixhuit)

C’était la conseillère d’orientation scolaire qui avait convoqué mes parents dans leurs petits souliers :
- Voilà, on a fait des évaluations et on a découvert que votre fils avait de la peau de main à caresses…
Ma mère avait éclaté en sanglots en enlevant ses lunettes, pour éponger ses larmes, et mon père avait demandé :
- Bon sang, et ça va nous couter combien, cette affaire-là ?
Mais la conseillère avait aussitôt rectifié, en prenant des gants :
- C’est plutôt un bonne nouvelle, il a une ligne toute tracée, je le vois bien, dans l’avenir, faire un métier manuel, assez doux, plus tard, c’est très valorisant…
Alors ma mère avait cessé de pleurer pour rechausser son sourire et ses lunettes et ranger son éponge et mon père avait demandé :
- Bon sang, et ça va nous rapporter combien, cette affaire-là ?
C’est comme ça que j’ai su que j’avais de la peau de main à caresses avec une ligne d’avenir toute tracée et aussi pourquoi il y avait des gens du présent qui aimaient bien ma compagnie, surtout les copines filles et d’autres qui ne m’aimaient pas trop, surtout leurs petits-copains.
Le temps a passé et j’ai effectivement fait toutes sortes de métiers manuels assez doux, comme nipplemaster au Crazy-Horse ou comme boueur-argileur dans les stations thermales, mais :
- En prenant des gants, pour ne pas gâcher le don, comme avait conseillé la conseillère, mais pas toujours, c’est bon aussi d’user un peu son don.
Un jour que j’avais déjà grandi ma jolie voisine, toute joyeuse, était venue sonner à ma porte avec le nez. Elle m’avait dit en me montrant une petite ouverture entre ses deux mains jointes qui faisaient comme un refuge :
- Regardez, je crois que c’est une caresse à vous qui s’est échappée jusque chez moi.
Je lui avais demandé en regardant dans l’interstice de ses doigts :
 - Oh, oui, c’est une à moi, vous l’avez trouvée où ?
Alors, en se tordant le cou, du menton elle m’avait présenté à son décolleté abondant et je lui avais dit :
- Je peux vérifier quelque chose ?
Elle avait répondu :
- Certainement !
En me penchant un peu, j’avais regardé de plus près l’endroit indiqué :
- Oh la la, je crois qu’elle a fait un nid parce que je vois deux petits œufs de caressons bien blottis. Vous devriez la garder pour les couver.
Elle m’avait rassuré :
 - Bien sûr que je vais la garder, c’était juste pour vous dire.
Et, en échange, elle m’avait donné une caresse à elle, et ma foi, c’était une caresse bien agréable pour une non-spécialiste.
Après elle était repartie chez elle et avant qu’elle n’entre dans l’ascenseur, j’avais pensé que, les œufs, elle devait en avoir d’autres nichées et qu’ils étaient déjà en train d’éclore parce qu’elle se trémoussait le derrière en gloussant comme une fille.
Voilà. Et le lendemain son mari était aussi venu me rapporter une autre caresse, mais il lui serrait très fort le cou dans son poing et ça m’avait fait un peu mal au nez quand il m’en avait brusquement rendu une à lui.
C’est normal, ce ne sont pas des caresses élevées en cage, elles vivent en liberté avec une nourriture saine et parfois elles s’échappent pour picorer, de-ci, de-là, et je ne les retrouve pas toujours. Bien sûr, je leur dis de bien respecter la ligne blanche à ne pas franchir, mais, vous le savez comme moi, les lignes de la main, c’est quand même une drôle de bonaventure…
Sauf que maintenant que j’ai vieilli, j’ai été obligé de les domestiquer un peu. D’abord elles n’ont plus le droit de se poser sur des jeunes filles qui pourraient bien avoir l’âge de mes enfants ou même de mes petits-enfants.
Et puis elles tremblent un peu, mais ça, on ne me le reproche jamais, au contraire !
Ah, oui, aussi, elles sont un peu fripées, mais c’est comme des milliers de petits ruisseaux de lignes joyeuses : tendez bien l’oreille, elles chantent !  
Comme elles ne voyagent plus beaucoup, j’ai adopté un chien pour leur donner un peu d’activité, ça leur fait du bien de se dégourdir un peu sur sa tête.
Et puis il y a toujours ma femme qui les aime bien, comme ça, tous les jours, elles font de l’exercice.
Ah, oui, parce que je ne vous l’ai pas dit, mais la conseillère d’orientation scolaire avait convoqué les parents de ma femme dans leurs petits souliers. Enfin, elle n’était pas encore ma femme à l’époque, vu que c’était une gamine de mon âge :
 - Voilà, on a fait des évaluations et on a découvert que votre fille avait de la peau de fesse à caresses…

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17 mai 2014

Le triangle de Minuitdixhuit

C’est comme ça que la vie passe, enfin, que ma vie passe. Du lundi au vendredi, c’est le boulot, et forcement, je ne suis pas perdu, je sais où je suis : au boulot. C’est carré.
Si vous me demandiez, le lundi matin :
- Racontez.
Je vous dirais :
- Le réveil sonne, je me lève et, avant de faire le lit, je vérifie dans les draps : personne d’autre. Je prends une douche, je me lave les dents sous la douche, je me rase sous la douche, je m’habille sous la douche et je fais un nœud à ma cravate, mais pas trop serré, même s’il m’arrive parfois d’avoir envie de me pendre.
Après je sors de la douche, je sors de chez moi, je sors de mon coma pour aller au boulot, je ne prends jamais de petit déjeuner ni de parapluie, je sais bien pourquoi, le café au lait me fait mal, à penser à elle qui est partie, et mon parapluie avec, j’aimais bien lui préparer son café, mais voilà, elle n’est plus là. Et à la pluie, elle, est restée, alors je l’aime.
- C’est comme ça, comme je vous disais, du lundi au vendredi.
Mon boulot ? C’est assez pointu, peintre en triangles de direction. Je m’explique : pour tourner à gauche, vous avez besoin de savoir, à droite aussi et pour aller tout droit, idem. Voilà, vous avez tout compris. C’est moi qui peins les indications pour vous faciliter la vie à aller où vous avez envie d’aller. Par exemple, vous êtes perdu, vous avez besoin d’aller là, vous suivez mes flèches triangulaires. Ailleurs ? Pareil. Il y a plein de petits triangles dans ma vie et dans la vôtre aussi. Et grâce, plus ou moins à moi, vous ne vous perdez jamais dans le sens de votre vie !
Sauf si votre amoureux ou votre amoureuse vous quitte. Malgré vos bons côtés (elle en a déjà fait le tour) vous manquez de surface. Alors là vous serez perdus, mais ça ne serait pas à moi qu’il faudrait le reprocher. Vous auriez pu essayer d’arrondir les angles…
Le samedi, je me détends un peu, parce que je vous avouerais que ce travail est assez stressant, coach en bonne direction, rapport aux responsabilités qu’il comporte : imaginez un triangle désorienté qui vous envoie à hue alors que vous vouliez aller à dia !
Donc le samedi, je sors un peu, je vais me parfumer l’âme en écoutant l’orphéon. C’est fou ce qu’il a de monde qui vient respirer comme moi.
Ce que j‘aime, c’est les filles qui aiment se faire renifler le samedi en écoutant l’orphéon, parce que, du lundi au vendredi, elles subissent toutes sortes de stress comme pas bien su écailler le poisson (les poissonnières ), ou se faire engueuler parce que le café est froid (les secrétaires). Les exemples ne manquent pas.
J’essaye de leur montrer le bon côté des choses et, si ça ne marche pas j’essaye par un autre côté, puis un troisième. Pas plus. Après je lâche l’affaire, c’est une trapéziste…   
Donc la plus part du temps, celle-là qui est toute marrie de s’être trompée en rendant la monnaie à la caisse, elle est trop contente que je la trouve charmante alors elle veut bien.
Ainsi, c’est la fin de semaine dont j’ai besoin et elle aussi. Alors, on se perd, on se perd pendant tout ce temps dans un grand lit carré couvert de teille blanche, lonla...
Et moi je me perds dans sa Bermude nacrée, cette jolie chose formée des lignes roses de son intimité triangulaire et, elle, je crois qu’elle apprécie fort que je m’y perde.

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03 mai 2014

Vocation (Minuitdixhuit)

- Mais qu’est-ce que je m’ennuie…

grommelait le Maestro après qu’il eut lancé le premier mouvement.

- Mais qu’est-ce que je m’ennuie, c’est vraiment pas mon truc, et ça fait vingt ans que ça dure, et ça fait vingt ans que je m’agite comme un malade devant un troupeau de bœufs avachis avec, derrière moi, une colonie de pingouins et d’autruches empailletés… Tiens, hier, pendant que l’orchestre s’accordait, j’ai fait le coup du taille-crayon pour aiguiser ma baguette, ça les a fait rire… Vingt ans que je le fais… Tous les jours.

Moi, ce que j’aurais voulu faire c’est un métier manuel, pas monotone, en prise avec la réalité, un métier qui sert à quelque chose, je ne sais pas, par exemple charcutier-tripier, ça j’aurais aimé faire, hacher une belle panse de brebis, épiler une jolie tête de veau pour en faire un bon fromage de museau…

… Tiens à propos de museau, regardez donc les narines du premier violon, non mais ce n’est pas possible ces poils qui dépassent, on dirait des aisselles de Femen ! S’il pète une corde, il va pouvoir continuer à jouer dans ses trous de nez !

Oh là, où j’en suis moi… Ah oui, dzeng, dzeng dzeng dzeng… Mozart…

Mais qu’est-ce que j’aurais aimé être, heu… plombier, ah, oui, ça c’est un beau métier, tu scies, tu râpes,  tu soudes, tu visses, et après tu mets en eau et… fontaine !

… Beurk, mais regardez-moi ça, le trompette qui bave comme un escargot dans son tuyau, ça fait trois fois qu’il vidange sa clé d’eau, il y a déjà une flaque de salive sur l’estrade, il va falloir que je mette des bottes en caoutchouc bientôt !

Bon, concentration, et dzim, et dzim et dzim, dzim, dzim… Mozart…

Ou bien une ferme, paysan, se lever tôt, la campagne, Joye, élever des vaches laitières, les traire amoureusement, ça j’aurais aimé, l’odeur de foin, le lait tiède et onctueux qui sort des pis…

… Bon sang les nichons de la cantatrice, mais ça n’est pas possible ! Et c’est du naturel ça, pas du demi-écrémé ! Chaque fois qu’elle pousse un contre-ut j’ai l’impression qu’elle va se barrer en montgolfière !

Tam, ta ta tam tam. Bon, ils suivent mieux que moi, j’ai deux pages de retard sur la partition... Mozart…

Ou alors sportif de haut niveau, se dépenser pour quelque chose, pas battre l’air avec un cure-dent géant comme un forcené épileptique, des entrainements, de la musculation, un beau corps sculpté…

… Pas comme ce bidon que je me prends de jours en jours, tiens ça y est, j’ai craqué un bouton de ma chemise, on ne voit plus que mon nombril qui dépasse à présent, c’est joli !

Tan lan tan taaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan.

Bravo, bravo, bravissimo !

Mince c’est déjà fini… La foule de La Scala, l’orchestre entier, debout, et ça applaudit à tout rompre, mon Dieu, je ne vais jamais pouvoir les saluer, ou alors la Légion étrangère, ah oui, ça j’aurais aimé, ou mineur de fond, ou homme-grenouille, ou dératiseur, ou gauleur de noix, ou, ou, ou, ou…

Mais qu’est-ce que je m’ennuie…

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