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Le défi du samedi
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21 juillet 2018

Ma Marseillaise (Minuitdixhuit)

m18

On était cinq, en ligne.

Je ne sais pas pourquoi j’étais là, sans doute parce que Maîtresse avait pensé que je chantais bien et que Monsieur l’Inspecteur d’Académie aimait être accueilli par des chœurs patriotiques.

Samira chantait bien. Ah ça oui, elle chantait bien. Avez-vous entendu le grelot de sa voix ? Il termine par une arabesque qui me tire des larmes. Maîtresse :

Tu arrêtes de pleurer ! T’es pas un homme ?

Non, je ne savais pas à l’époque que j’étais un homme et qu’un homme, ça ne chougne pas… Samira me regardait du coin de son œil. Elle me murmurait avec son cœur en forme de coin d’œil :

T’es un homme.

Je n’ai compris que plus tard qu’elle me disait :

T’es mon homme.

Et qu’elle était amoureuse, autant que moi, mais le temps de la guerre était venu et ce n’était plus possible d’aimer. Non. Possible, peut-être. Mais interdit.

On était cinq en ligne.

Je ne sais pas pourquoi j’étais là, sans doute parce que Maîtresse avait pensé que je chantais bien. Maîtresse, c’était ma mère. Ça explique peut-être pourquoi j’étais là au lieu de payer la bonne à me garder à la maison.

Ben Chetrit était mon meilleur copain et il chantait en levant sa tête de gros lard Juif et j’essayais de l’imiter en ouvrant large la bouche. C’est sans doute ça qui m’a perdu.

Il y avait aussi Marie-Louise, une Maltaise maigrichonne, et Albertino un Sicilien dont la mère confectionnait les meilleurs beignets du monde.

Je sais qu’à présent ça me choquerait qu’on définisse les gens par leur origine, mais c’était comme ça qu’on m’avait appris.

La mère de Ben Chetrit nous bénissait dans une langue venue d’outre-tombe en tricotant éternellement des camisoles à rayures bleues et blanches que je n’ai jamais vu portées par personne. Sauf à la télé, mais le noir et blanc des documentaires sur des fantômes en cage ne mettaient pas bien en valeur les ouvrages de Madame Ben Chetrit.

Celle de Marie-Louise nous filait des sucreries écœurantes en forme de Jésus crucifié qui ont cauchemardé mes nuits, comme encore elles le font quand je me réveille en sueur, la tête atrophiée d’un Christ mou collée à mon palais et tentant de m’étouffer pour tous mes péchés inconfessés, ses pieds décloués battants comme ceux d’une grenouille à moitié dévorée par le serpent infernal que je suis devenu.

Mange, tu viens gros.

C’est tout ce dont je me souviens de son Français et de cette Eucharistie de guimauve.

Celle d’Albertino me réjouissait. Avec son martinet à la ceinture, elle nous courait après, finissait par nous attraper et, dans les effluves troublants de lingerie fraîche, en nous paralysant entre ses énormes mamelles, nous faisait ingurgiter un beignet de plus. Je sais pourquoi à présent les seins des filles ont toujours eu pour moi un goût risqué de course-poursuite, un enivrant parfum de fleur d’oranger et une douceur violente en bouche.

La maman de Samira posait son doigt sur nos fronts avec un air triste :

Vous êtes tous mes enfants.

Les Arabes, à cette époque, étaient tristes. Je retourne en Algérie, j’y vais pour tenir la main de la vieille Fafa, la maman de Samira, qui n’aura jamais eu le temps de ne pas être triste, parce qu’elle a perdu sa fillette juste à la fin de la guerre.

Elle me dit avec l’air de faire semblant d’être heureuse :

Vous êtes tous mes enfants.

L’air perplexe, Maîtresse passait et repassait devant nous alignés, nos bouches grandes ouvertes sur l’hymne qu’elle nous inoculait comme on inocule un vaccin, ou un virus, pour faire de nous de parfaits Français.

À ses allers-retours suspicieux, on avait compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans la chorale. Elle nous avait demandé de chanter seul, chacun notre tour.

D’abord Ben Chetrit avec sa voix qui dépassait le mur du son. « Allons Enfants… »

Le tour d’Albertino. « … de la Patrie, hi heu… » Il goualait comme son père le dimanche après-midi dans son costume blanc, les yeux fermés et la main sur le cœur, dodelinant de la tête. Ça nous a donné le fou-rire et provoqué l’agacement de Maîtresse.

Marie-Louise avec ses grands yeux qui priaient éternellement un Dieu en sucre d’orge. « … Le jour de Gloire… »

Puis, Samira, « … est arrivé ! » mais j’ai ravalé mon émotion de l’entendre, je suis un homme. Non ?

Et mon tour. On allait voir ce qu’on allait voir, comprendre qui j’étais malgré ma timidité maladive. Samira m’encourageait du regard et Ben Chetrit me faisait signe de bien ouvrir la bouche :

« Contre nous dans la tirelire, les têtards sans dents élevés… »

Au regard furibond de ma mère, j’ai compris que c’était moi qui clochais dans ce chœur patriotique.

Commentaires
B
Un récit si bien conté que moi aussi ça m'a tiré quelques larmes <br /> <br /> Bravo et Merci Minuitdixhuit
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V
superbe évocation de l'enfance j'ai adoré
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A
adorable histoire! pleine d'émotions entre le rire et les larmes, bravo et merci!
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M
J’aime toujours avec autant de tendresse ce moment où je viens poster ici.<br /> <br /> D’abord, merci Walrus, t’as été scout, moi aussi, on en a déjà parlé, je peux même dire que ce fut un moment décisif de ma vie. <br /> <br /> Mais l’important c’est que tu fais fleurir ce délicieux lieu de vivre ensemble. <br /> <br /> Plus ou moins on se connaît, on se croise, comme des mots croisés. On a un petit bout d’Amérique, de Belgique, de ces belles régions Françaises et je ne vous apporte que mon amour désynchronisé d’une terre (le Portugal) et d’une langue : le Français.<br /> <br /> Bravo, ne m’en voulez pas si je suis un peu silencieux quant à la poésie, c’est juste que ça me fiche la trouille. C’est éducationnel. Il n’y avait pas de place à ça dans ma vie de gosse.
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P
Grave et drôle et superbement écrit. Bravo !
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