Jojo avait dit :

—   C’est quoi ? Un ballon en or sur une fusée Atlas ? Ça, j’en crois pas mes yeux, waouh, c’est la classe !

  Moi, j’avais la honte parce que les USA avaient gagné la Coupe du Monde Féminine de Foot et que, naturellement, j’étais pour la France et ça me plaisait qu’à moitié d’être un peu inférieur à Jojo, malgré notre âge. On avait 22 ans à tous les deux, et moi 11 et quart… Donc…

  Jojo, ce qui me sauvait, c’était son accent, ça faisait marrer mes copains.

—   Eh, la fille, elle mâche tout le temps et elle sait même pas dire cheuvaingume comme tout le monde.

  Elle était meilleure en Français que la plupart au village mais elle avait parfois besoin d’un interprète.

  Je l’aurais bien défendue aussi, mais elle était assez balaize pour ça, plus que moi, et c’est elle qui avait filé un pain dans la tronche à Gros Bernard, pas moi, et ça il l’avait pas vu venir, mais bien cherché, à toujours se moquer d’elle.

  Le GB, il avait la haine de s’être fait ponché par une gamine épaisse comme une affiche alors il faisait genre amnésie et je me suis accusé à la place de Jojo. Parce que c’est comme ça qu’on devait faire m’avait expliqué Grand-Mère, Allons ! Nous les Enfants de la Patrie. C’était la grandeur de notre nation, nos bras vengeurs pour protéger les filles et les compagnes, la veuve et l’orpheline.

  Jojo, elle s’en fichait, elle était pas orpheline, mais Américaine, c’est tout comme, expliquait Papa qui écoutait souvent la radio.

—   Ces gens-là, ils n’ont pas de passé, comme qui dirait, pas de parents, c’est pour ça qu’il faut pas leur en vouloir, ils n’ont pas eu de la bonne éducation ancestrale, comme toi, mon garçon.

  Moi, j’en étais pas si sûr, mais je voulais pas me faire disputer.

  Elle était en vacances de par chez nous, moi aussi, mais moi, de par chez moi. Comme répétait souvent Papa,

—   Quand on a ce qu’on a, c’est pas la peine d’aller se chercher des Amériques ailleurs.

  Et Maman, qui était de bien plus loin que le bourg d’à côté, levait les yeux au ciel.

  J’avais accompagné Jojo à l’église du village, elle me l’avait demandé, parce que jouer aux covebois et aux Indiens, ça l’intéressait moyen et moi aussi. Elle m’avait murmuré :

—   C’est des trucs bizarres qui s’y passent, il paraît.

  Moi, j’étais pas au courant, alors j’avais confirmé :

—   Oui, vachement bizarres.

  Elle m’avait regardé… bizarrement…

—   Des trucs avec des vaches ?

  J’étais assez content. C’était la première fois que je parvenais à la surprendre.

  Bon, finalement, la fusée au ballon Coupe du Monde lui avait fait penser à autre chose et c’était mieux ainsi qu’une sordide histoire de vaches et j’étais rudement rassuré.

  Alors, le soir, à la fête au village, comme Papa m’avait donné 5 Francs, on était monté dans une voiture de la Chenille Music Express, celle qui accélère et se couvre d’une bâche verte au bout du troisième tour et qui inquiète les parents parce qu’en dessous, il s’y passe des trucs bizarres, paraît-il.

  Et au bout du troisième tour, sous la toile, Joye m’avait embrassé comme jamais j’ai encore oublié. Pas un baiser de Grand-Mère, mais comme elle m’avait dit après :

—   À la Française, Béééïbi !

  Ça devait être une coutume ancestrale Américaine.

  Et de toutes ces vacances, j’ai jamais recraché son cheuvaingume.