—   Mouais… avait dit le Docteur, c’est que votre garçon, il est tout simplement en train de devenir un homme.

  J’avais le short et la culotte aux chevilles et il inspectait scrupuleusement mon zizi.

  —   Tout va bien, c’est que votre garçon, il est tout simplement en train de devenir un homme, avait-il répété à ma Mère au visage défait. Faut lui donner des vitamines, il va en avoir besoin, et aussi des jaunes d’œufs crus et beaucoup de sport.

  C’est la bonne Angolaise qui avait tout cafté en exhibant, rigolarde, le pantalon de mon pyjama sous les yeux effarés de Maman.

  —   Ah, ça, c’est une belle carte du Portugal, y’a même les colonies, le Brésil, le Cap-Vert et là c’est Timor… se réjouissait-elle de ses admirables gencives.

  De larges taches aux contours géographiques constellaient le tissu et moi je me demandais bien ce qu’il était en train de m’arriver.

  À peine sorti du cabinet de médecine, j’avais été propulsé au presbytère.

   —  Mouais… avait dit le curé, c’est que votre garçon, il est tout abominablement en train de devenir diabolique.

  J’avais cadenassé d’un triple nœud mon short, mais j’avais peur malgré cela que son âme perçante dénonce les deux poils roux qui m’étaient poussés en si peu de temps.

  —   C’est épouvantable, votre garçon, est en train de devenir onanique, avait-il affirmé à ma Mère au visage mortifié. Il perforait d’un doigt moite la Bible ouverte sur Genèse 38-9-10. « Ce qu’il faisait déplut à l’Éternel, qui le fit aussitôt mourir. » 

  —   Faut lui attacher les mains dans le dos quand vous le couchez, il va en avoir besoin, et aussi des pénitences de pain dur et beaucoup de confessions. Qu’il vienne faire contrition tous les… (il consultait son carnet)… Jeudis, à 18 heures, après les scouts.

  Je n’imaginais pas que cela fut grave à ce point.

  La nuit, dans mon lit, avec la lampe de poche que je m’étais bricolée selon le modèle du manuel des Castors-Juniors, je lisais avidement les Contes Inachevés de Tolkien et voilà qu’à présent on allait me lier les poignets pour m’empêcher de rêver.

  Maman ne m’avait infligé ce supplice qu’un seul soir et cela n’avait servi à rien. Pendant mon sommeil, comme chaque fois, j’avais combattu le Dragon de Fer de toute mon énergie, faisant rempart de mon corps à ses morsures, protégeant avec un courage inouï la Laure, ma petite camarade de classe qui pourtant me malmenait dans la cour de récré. Mais c’est ainsi que mes rêves me concevaient, défendant la fragilité contre la terreur, me sacrifiant valeureusement pour la vertu d’une Princesse ingrate…

  De ces combats oniriques, j’émergeais en sueur et en larmes, tremblant, poisseux, mais vainqueur du Dragon Infernal vaillamment terrassé.

  Il me faut avouer que j’avais une arme secrète. Quand il s’y attendait le moins, de ma lance magique je l’aspergeais de l’épais jus de navet qui bouillonnait dans mes veines et le monstre subjugué s’écroulait dans des râles éloquents que je n’ai à nouveau entendus que bien plus tard dans mes nuits d’adulte et curieusement, plutôt dans les moments de la câline compagnie de Laure.

  Mais cela est une autre histoire.