Parce qu’il n’en parlait jamais.

—    René, tu y as droit à la médaille de la Résistance, il suffit que tu la demandes, disait Maman.

Mais Papa ne répondait rien.

Et puis elle a arrêté de le lui répéter. Ça l’a soulagé, mon Père, ce Héros…

Il avait attrapé ce cancer qui te fait expliquer :

—    J’y avais droit, mais je ne le méritais pas.

Alors il m’a raconté. La mort annoncée est forte. Plus que celle du combattant.

—    Tu t’es battu ?

—    Oui, mais pas contre mes inconsciences.

Papa est vert, sur les draps blancs. Il règne une odeur de rayons X et d’attentions précaires. L’infirmière est belle, plus jeune que moi et elle est même plus triste que je pourrais l’être parce que : elle sait.

Moi, grâce à Papa, j’ai toujours rêvé. Et il m’a dit ce que je n’avais jamais su :

On m’a envoyé au STO, je n’étais pas plus malin que les autres, je ne me suis pas débattu, les occupants, les vainqueurs, j’avais dix-huit ans et un jour, c’est comme les parties de pétanque, il y a un perdant, c’était à mon tour de payer la tournée.

Ça ne m’a pas plu. Je ne savais que tailler la vigne. À Funkingen, ils faisaient de l’orge. La fermière avait perdu son homme en Russie. Moi, j’étais un cochon parmi ses cochons.

Alors j’ai pris le chemin du retour. Sans vache avec le prisonnier. Il suffisait d’un train. Pour moi, ça a marché. Je suis retourné au village dans un wagon à bestiaux, vide. Va savoir pourquoi on faisait rouler des wagons qui puaient l’urine, vides de toute vie, dans ce sens.

Pierre était vraiment stupide, dernier en classe, à dormir. Nul en tout sauf en gym, il avait fini milicien.

—    René, tu peux pas rester là. Maintenant que tu t’es évadé. J’ai des ordres. Je viens te chercher demain matin, à 6 heures. Et puis tu risques. Sauf si…

Au comptoir du Café des Platanes, on a continué à taper la discute, surtout de foot. Nos avis divergeaient sur Joaquín Valle Benítez.

J’ai mis mon réveil à 5 heures et j’ai bien dormi.

Les yeux pleins de colle, dans la rue déserte à cette heure, je n’avais que deux choix. Un côté, l’autre. Je n’en savais rien, j’avais surtout envie de retourner dans mes draps.

En descendant, je serais arrivé à la caserne de la milice. Facile de m’engager. Intouchable pour la suite.

En montant, je retrouvais le ruisseau de mon enfance, de mes souvenirs d’école buissonnière.

J’avais une décision à prendre et ça m’a toujours ennuyé d’improviser. La date pour désherber, celle pour tailler, celle pour sulfater, celle pour vendanger, c’est la même tous les ans depuis l’invention du servage. C’est comme l’heure du 20 heures. C’est 20 heures pile. Pas de surprise. Ça me va.

Malgré l’heure matinale, sur le pont, il y’avait Charles avec son air de certificat d’études. Je l’aimais bien. Pas plus que ce crétin de Pierre. En fait, j’ai toujours aimé tout le monde. Dans la classe unique de Monsieur Martin, il y avait tous les gamins du village. Pierre et Charles en dernière année de Primaire apprenaient les départements, moi en cagueux, je tirais la langue à faire des pâtés en guise d’alphabet.

— On t’attendait. Tu sais que t’es dans la merde, René. Viens avec nous maintenant. Au moins ça épargnera la vie de Pierre. Pour l’instant.

Il y avait des ombres de fusils dans les bosquets. Et je l’ai suivi. Surtout à cause de la rivière, j’aimais bien ses reflets, dans l’aube de quelque chose. Ce que j’ai fait après, je ne l’ai pas fait exprès.

La médaille, j’y avais droit, mais je ne la méritais pas.