19 mai 2018

Par ici la monnaie (Vegas sur sarthe)


J'avais hérité de mon grand oncle Hubert d'une belle pièce montée sur la bague de fiançailles de ma grand tante Anastazia représentant la décapitation du grand vizir Kara Mustapha en 1683 sous les murs de Vienne par le sultan Ibrahim 1er; il était grand temps de la monnayer et d'en tirer de quoi offrir à Germaine cette suspension baroque à pampilles dont elle rêvait depuis des lustres.

J'avise donc le guichet d'une officine où quelqu'un avait pris soin d'inscrire les horaires de fermeture ce qui me permet d'en déduire les horaires d'ouverture... à moins qu'on ne nous cache un troisième horaire.
Le guichet est sensé ouvrir à quatorze heures et comme il est quatorze heures et des poussières vu que le ménage laisse à désirer, je me permets de frapper au susdit guichet.

Dans la poussière un vieux rond-de-cuir déboule du fond de la pièce par une porte dérobée.
On reconnait les portes dérobées aux espèces de vieux gonds qui la tiennent et les vieux rond-de-cuir à leur blues rapiécé.
Celui-ci a l'air d'avoir un sacré blues et me lance avec un fort accent turc un "On n'est pas aux pièces!" que je rattrape au vol.
Histoire de lui rendre la monnaie de sa pièce, je lui rétorque que s'il n'est pas aux pièces je me demande bien qui d'autre peut l'être ici.
C'est qu'il a son franc parler le préposé, il est à l'emporte-pièce le bachi-bouzouk !

Je lui soumets mon bijou de famille, pièce à l'appui car mon grand oncle Hubert ne faisait pas les choses à moitié tout comme sa moitié... ma grand tante.
On n'avait jamais trop aimé les pièces rapportées dans ma famille mais cette grand tante avait du bien et du coup toute la famille trouvait ça très bien.  

Le vieux rond-de-cuir s'empare de mes pièces, s'endort dessus un bon moment avant d'émettre un grognement de désapprobation.
Il a consulté ses archives dorées sur tranche, disséqué ma pièce rapportée et mon bijou de famille... je n'aime pas me faire tripoter !
"Ce faux-document a été créé de toute pièce" bougonne t-il en me rendant le certificat d'authenticité.
"Quoi ma pièce ? Qu'est-ce qu'elle a ma pièce ?" fulmine-je.
(Oui, je sais, ça n'est pas facile de dire fulmine-je)
"Je constate que Kara Mustapha n'a pas été décapité en 1683 par Ibrahim 1er comme vous le prétendez" insinue le vieux débris "mais étranglé par le fils d' Ibrahim 1er, le sultan Mehmed IV qui lui succéda à l'âge de 6 ans" et il referme son foutoir et son guichet sans se soucier des horaires de fermeture.
J'ai envie d'en étrangler un qui n'est pas grand vizir mais le guichet est imprenable, taillé d'une pièce dans du bois d'arbre, du tremble ou du frêne mais surement pas du charme...
Je trouve le lieu approprié pour le mettre en pièces, si seulement je pouvais passer la barrière du comptoir.
Le vieux en profite pour se dérober par la porte du même nom en faisant geindre les espèces de vieux gonds.
Pour la seconde fois je fulmine :"Qu'est-ce que ça peut bien foutre que ce Mustapha se soit fait dessouder par Ibrahim ou par Mehmed ? Je vous demande la valeur de cette pièce montée... c'est pas sorcier !"
La porte se dérobe brutalement sous le coup d'épaule d'un sorcier patibulaire qui vient droit sur moi.
Les espèces de vieux gonds sont restés coi et je décide de les imiter.
Le costaud s'empare de mon bijou et y croque un grand coup:  si sa mâchoire est d'acier, le silence est d'or mais pas ma pièce démontée !
"C'est du toc" aboie t-il d'une voix de mutant en me balançant ce qui reste de mon bijou de famille: Mustapha a morflé, décapité pour de bon.
Ma grand tante Anastazia nous aurait tous entôlés ?
Je sors de l'officine en me retournant une dernière fois.
Sur l'enseigne je peux lire "Par ici la monnaie" et en dessous "Ibrahim & Fils depuis 1650"
 

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12 mai 2018

Vers de mirliton (Vegas sur sarthe)

 

D'un tube de carton feras ton mirliton
pour en boucher le bout des pelures d'oignon
une fente au mitan, les lèvres tremblotant
Trou la la Trou la la, la flûte que voilà

Beugle dans ton pipeau, souffle dans ta trompette
ne t'étouffe pas trop, ne crache ni ne pète
il est des vents sournois issus du flageolet
qui pétaradent plus qu'un simple pistolet

Oublie le baryton, les dièses et demi-tons
nasille tout ton soûl, c'est juste un mirliton
joue leur Casse-noisette, le flûtiau enchanté
avant qu'une souillon ne vienne s'y planter

Fais du gazou gazou et aussi du Tut-tut
Invite les catins, les fées de la turlute
quand s'époumonera ton vibrant chalumeau
sonnera l'hallali piano... pianissimo

 

 

Les vers de mirliton (rien à voir avec les lombrics) sont des vers faciles, peu recherchés, dans lesquels le lecteur décèle immédiatement nombre de mots qui ne sont là que pour la rime, ou pour obtenir le bon compte de syllabes. Qui plus est, le texte en question n'a souvent aucune ambition poétique.

 

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05 mai 2018

Idée reçue (Vegas sur sarthe)


"Si on te coupe en deux les deux moitiés repoussent"
lui avait assuré un fieffé asticot.
Le lombric alléché fonça au massicot
innocent et tout droit sorti de sa cambrousse

Le perfide asticot s'en tortille de rire
appelle ses copains qui peuplaient le lisier
certains s'en apitoient, on veut l'anesthésier
mais le lombric est preux, à quoi bon discourir ?

Il tâte le tranchant, le voici convaincu
offre son intestin à la lame affûtée
qu'actionne un gros ténia du genre azimuté

Le lombric tronçonné pousse un cri de bâtard
regarde derrière lui et comprent un peu tard
qu'il a tout comme nous une tête et un cul

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07 avril 2018

Historique d'une consultation ordinaire (Vegas sur sarthe)


"Bonjour Monsieur Vegas. Qu'est-ce qui vous amène cette fois-ci à part le bus 36 ?"
"Euh... je suis venu à pied, docteur... à cause de ces fichues grèves des transports"
"J'ai compris... grève des transports... amoureux. Problème de couple"
"Non docteur, c'est rapport à Germaine..."
"Des rapports consentis ?"
"Vous n'y êtes pas docteur, je crois que Germaine est hystérique"
"Ah ! Dites-moi ce qui vous amène à penser qu'elle est hystérique"

"Tout d'abord elle angoisse, Germaine voit sa mère partout... et forcément, moi je cherche ! Rendez-vous compte ! Je cherche sa mère..."
"Et vous la trouvez ?"
"Euh... non, fort heureusement mais elle angoisse encore plus si je ne la trouve pas"
"Et à part le fait que votre belle-mère ne soit pas là, quoi d'autre ?"
"Elle est au bord de la crise de nerf, docteur"
"Quel bord au juste ?"
"Elle est au bord de la crise de nerf et elle se cramponne à moi pour ne pas tomber dedans"
"C'est bien normal, elle a peur de tomber dans une dépression. Autre chose ?"

"Germaine a des convulsions, des spasmes, des tremblements, des crampes, des frissons, des..."
"N'en jetez plus, Monsieur Vegas. Je vais être direct avec vous : c'est de l'hystérie"
"Euh... c'est moi qui vous l'ai dit, docteur"
"Je vous demande pardon. Vous m'avez dit que vous croyez que votre femme est hystérique"
"Et c'est quoi la différence ?"
"C'est qu'en tant que praticien, je vous l'annonce officiellement, votre femme présente des troubles somatoformes et ça c'est payant"

"J'ai oublié de vous dire gratuitement quelque chose : il arrive à Germaine de cesser de jacasser pendant plusieurs heures"
"Et vous y voyez un inconvénient ?"
"C'est que je n'ai pas l'habitude et que ça fait beaucoup de bruit quand elle retrouve la parole pour appeler sa mère"
"Vous devriez profiter de ces moments de calme, Monsieur Vegas"
"Justement non, c'est quand il s'agit de passer l'aspirateur ou de sortir la poubelle qu'elle est comme paralysée !"

"Bon. Je vais vous donner l'adresse d'un psychothérapeute"
"D'accord mais il faudrait qu'il ne soit pas trop beau gosse"
"Pour quelle raison ?"
"Parce qu'elle a un énorme besoin de séduire"
"C'est plutôt flatteur, non ?"
"Euh... c'est les autres qu'elle séduit. Moi, ça fait belle lurette qu'elle ne fait plus rien pour me séduire"
"Peut-être s'est-elle lassée de ne pas y parvenir et qu'elle se tourne vers les autres ?"
"Euh... qu'elle se tourne oui, mais faut pas passer les bornes quand même"
"Et selon vous quelles sont les bornes à ne pas franchir ? Vous avez un souci avec les bornes ?"

"Euh... je ne suis pas là pour moi, docteur. Je suis là parce que Germaine est hystérique"
"Historique, Monsieur Vegas. Je dirais plutôt historique"
"Comment ça ?"
"Germaine est un moment important dans votre histoire et dans votre vie... donc elle est historique"
"Et c'est grave ça... historique ?"
"Je ne sais pas Monsieur Vegas. Je suis médecin, pas historien"
"Bon. Donc c'est gratuit ?"
"Je n'ai pas dit ça, Monsieur Vegas"
"Alors si c'est payant, on peut peut-être envisager une hospitalisation, par sécurité... disons une quinzaine de jours... non ?"

"Je n'osais pas vous le proposer. Vous seriez disposé pour un internement de courte durée ?"
"Qui ça, moi ?"
"Oui, je parle de vous, Monsieur Vegas !"

 

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31 mars 2018

La guimbarde pour les Nuls (Vegas sur sarthe)


La guimbarde est un engin bruyant qui utilise une lamelle accélératrice actionnée avec le pied – et au mieux au doigt et à l'oeil – et encouragée avec la bouche pour donner une sorte de ronronnement de satisfaction.
La guimbarde fait partie des idiophones c'est à dire des engins de percussion; c'est pourquoi on l'équipe de pare-chocs contre les utilisateurs plus idiophones que les autres.
Les plus anciennes guimbardes ont été trouvées près de la mer Caspienne ou "Mère casse-pieds" en référence à son bruit horripilant.

La guimbarde occidentale est faite d'acier ou d'aluminium; les chassis en métal embouti évitent à l'idiophone d'avoir à le faire lui-même.
Une fois mise en branle la guimbarde peut vibrer à des fréquences jusqu'à quelques centaines de Hertz excepté la guimbarde diesel qui vibre plus grave.
L'étude acoustique du son de la guimbarde est complexe car il est accompagné de bruits parasites émis par l'idiophone tels que: "Va donc Hé connasse" ou encore "T'as eu ton diplôme dans une pochette surprise".
On peut aussi s'en servir en serrant les dents ce qui donne une intéressante diversité de sons; la cavité de résonance est dite "grande gueule" ou "pauvre con" ou plus simplement "espèce d'idiophone".
On remarquera le chantant "Figlio di puta" des propriétaires de guimbardes Ferrari et le plus guttural "Schwantzkopf "(tête de noeud) des amateurs de guimbardes Audi.
Au Québec on l'appelle bombarde puisqu'au Québec on n'est pas fichu d'appeler les choses par leur vrai nom; la bombarde a son propre chant dit "Suce ma graine" et intraduisible en français.
Il serait fastidieux d'énumérer tous les autres noms utilisés dans le monde; citons pour l'exemple le Scacciapensieri italien évoqué plus haut, la Trump anglaise quoi qu'on en pense, le Kōkin japonais plus coquin qu'on ne le pense.
Selon les pays la guimbarde se pratique à droite ou à gauche mais jamais au milieu; dans tous les cas on délivre un permis de guimbarder muni de points.
Privée de ses points, la guimbarde est muette... on n'entend plus alors que le célèbre cri du guimbardier "Mort aux vaches!"

Utilisée dans l'art musical populaire et folklorique sur route, la guimbarde est un signe extérieur de richesse; des concertos de guimbarde sont organisés traditionnellement aux périodes de transhumance estivale.
Elle permet aussi bien aux jeunes branleurs de chauffer de la cougar qu'aux vieux beaux de draguer la minette.

On ne peut clore le sujet sans évoquer la e-guimbarde, résultat d'une recherche prometteuse, un engin du futur non polluant puisque anti-bave.

 

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24 mars 2018

La piste aux étoiles (Vegas sur sarthe)

 

Quand j'ai rencontré Germaine, elle jouait les casse-cous sur le fil à linge de ses vieux, enjamant les culottes de mamie et les collants de flanelle du pépé.
Moi je faisais déjà de la mobylette sur mon vélo avec un bout de carton et deux pinces à linge en guise de moteur.
On avait treize ans chacun et je crois bien que c'est l'amour des pinces à linge qui nous avait réunis... et les gamelles aussi.
On en a pris des gadins chacun de son côté, elle dans sa buanderie à un mètre du sol et moi dans la descente du garage qui jouxtait leur maison.
Alors tels deux combattants de retour du front on a commencé à comparer nos blessures, nos genoux couronnés peints au mercurochrome, on a confronté notre résistance à la douleur, aux machins qui piquent et au sparadrap indécollable... et puis à force de se toucher les genoux on est passés à autre chose, on est passés du genre thérapeutique au genre concupiscent mais en un seul mot... 

Dans le salon des vieux de Germaine il y avait un trésor inestimable : la première chaîne de l'ORTF et sa Piste aux Etoiles chaque mercredi soir, alors on se délectait des trapézistes volants, des clowns Alex et Francini et des funambules, collés-serrés sur le canapé à s'empiffrer des carambars.
A force de se faire des niches et des chatouilles ça dégénérait souvent sous le plaid mais on faisait gaffe à cause de la mamie qui nous espionnait derrière ses lorgnons en rafistolant sa pauvre corde à linge.
Si elle avait su qu'on avait déjà fait la chose... c'est à dire qu'on s'était embrassés avec la langue sans respirer pendant au moins cinq secondes ! 

Ainsi j'avais connu le grand vertige, ma piste aux étoiles à moi, ma voie lactée, cette sensation à la fois exaltante et terrifiante de tomber dans un abîme insondable tandis que Germaine – visiblement rompue à l'exercice – maîtrisait l'apnée en toute décontraction.
J'avais affaire à une pro de l'équilibre, à une funambule de la rapeuse qui prenait son pied en me laissant pantelant après l'exercice.
Germaine montrait des dispositions précoces à en juger par les anecdotes que me racontait Bébert, un voisin de quatorze ans qui se l'était "faite" l'année d'avant. 

Il faut dire que pour une future funambule, elle avait déjà le mollet dur et la fesse ferme, autant qu'elle me laissait en juger.
Combien de fois remit-elle dans le droit chemin une main exploratrice par trop aventureuse qui s'évertuait à chercher l'origine du monde...
Faut dire que j'ai toujours été un manuel mais à cet âge on est plus système D que point G.

Elle ne voulait pas d'enfant avant ses seize ans ce qui m'arrangeait bien car j'avais encore de l'occupation à perfectionner mon moteur de mobylette à pinces à linges.
Comme j'étais prêt d'aboutir dans mon projet d'augmentation de cylindrée, Germaine choisit ce tournant crucial dans ma carrière pour tomber amoureuse... de Zavatta ! Elle comptait même le suivre en Russie où il partait en tournée avec le Cirque français et sa troupe de voltigeurs. 

La mamie à la corde à linge ayant haussé les épaules, j'en conclus qu'il ne s'agissait que d'une passade comme doivent souvent en avoir les filles et qu'il me suffirait simplement d'être patient.
Quant à la suite, certains la connaissent... les autres devront patienter

 

 

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17 mars 2018

Rince-bouteille (Vegas sur sarthe)

 

Au bourg tout le monde l'appelait Rince-bouteille à cause que son nom c'était Goupillon, Ernest Goupillon de la dynastie des Goupillon, une grosse famille de viticulteurs qui refoulait du goulot et crachait à dix pas mais pétait dans la soie les jours de la saint Vincent tournante. 

Fallait le voir l'Ernest sauter sur le cheptel féminin, frémissant du hérisson et jamais avare de flatteries; pourtant certaines disaient qu'il s' y prenait comme un manche et que son bidule tenait plus de la queue-de-renard que de la tête-de-loup.
Personnellement je n'en savais rien car je n'avais fréquenté l'Ernest qu'à l'école primaire à l'heure où on joue à celui qui pissera le plus haut mais sans jamais montrer la Chose à l'adversaire. 

L'affaire avait fait grand bruit quand il avait engrossé la Jeanne, la fille du maire – nous on disait la dame-Jeanne à cause qu'elle était dix fois plus dodue que les autres – et les Goupillon réunis en commission extraordinaire avaient dû négocier le "torpillage" du futur batard auprès du maire qui depuis ce jour roulait avec madame le maire en cabriolet Citroën DS !
La dame-Jeanne était restée en carafe quelque temps histoire de décanter son amertume pour entrer finalement chez les petites soeurs de la Providence où elle aurait tout loisir de maudire l'Ernest et son hérisson fouineur. 

Et puis un beau jour elle a débarqué, celle qui allait le soumettre, le dompter, lui faire traîner la langue par terre et embobiner dans son sillage capiteux toute la dynastie Goupillon.
Certains disaient qu'elle avait perverti le père, l'oncle et même la mère, mais ce sont les jaloux qui disent ça, tous ceux qui auraient aimé avoir chez eux cette callipyge beauté sortie d'on ne sait où, capable de créer un embouteillage dans un village où il n'y a que cinq voitures dont le cabriolet du maire, capable de faire sonner trois fois l'angelus au bedeau rien qu'en passant devant l'église mais surtout capable de dilapider tout un patrimoine ...
On n'avait jamais rien vu ici d'aussi bien carrossé depuis cette "Sugar" dans Certains l'aiment chaud projeté en 65 à la salle paroissiale, d'ailleurs elle se prénommait Marylin sans le 'e' comme aux Amériques! 

Rince-bouteille avait pris un teint rubicond et l'air idiot des amoureux éperdus jusqu'à ce qu'ils officialisent leur union et que la callipyge beauté devienne Marylin Goupillon de la dynastie Goupillon; là, il devint encore plus cramoisi et plus idiot tandis que la cave commençait à se vider de ses meilleurs crus.
Non pas que la belle eut le gosier en pente autant que sa chute de reins mais à cause de cette camionnette qui partait la nuit pour Paris avec des caisses de précieux nectars, des Vosne Romanée, des Corton, des Chambertin et autres petits-Jesus-en-culotte-de-velours... mais ce sont les jaloux qui disent ça, ceux qui n'en ont jamais eu et n'en auront jamais dans leur cave. 

Pourtant à mesure que les caves se vidaient, Rince-bouteille pâlissait et chacun comprit que pour la bagatelle, l'Ernest devait se brosser.
Il s'en était ouvert en confession au jeune curé qui l'avait chuchoté aux bigottes qui l'avaient claironné au café des Sports et ainsi dans chaque oreille que comptait notre bourg.
Rince-bouteille dépérissait et ni les ventouses ni les cataplasmes de moutarde Grey Poupon et moût de raisin du Docteur Rougeot ne lui rendirent son teint d'amoureux transi.
Les mêmes bigottes racontaient que "la sorcière" – comme elles l'appelaient – avait envoûté le presbytère et son jeune curé, mais ce sont les jalouses qui disent ça, celles qui n'ont pas connu le loup et qui mouillent leurs dessous à l'eau bénite. 

L'Ernest eut des funérailles nationales enfin... cantonales avec procession, ostensoirs et des cierges gros comme... comme il aurait rêvé d'en avoir un mais ce sont les jaloux, les peine-à-jouir qui disent ça.
Dans le cortège certains crurent reconnaître soeur Jeanne, sortie de son couvent de la Providence pour la circonstance, marmonnant et maudissant feu l'Ernest et son hérisson désormais en deuil. 

Sur le caveau familial au devant de la plaque d'Ernest Goupillon, un petit malin ou une friponne avait déposé un pot de Callistemon citrinus aux fleurets d'un rouge flamboyant – comme qui dirait chez nous un rince-biberon – mais faute d'arrosage cette métaphore vivace se dessécha avant l'automne.

 

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10 mars 2018

Shang contre Zhou (vegas sur sarthe)


"T'es de laquelle, toi ?"
"Je suis de celle des Shang"
"Les Shang de Zhengzhou ?"
"Non, y'a trop de 'z' et de 'h' dans Zhengzhou ... on est les Shang de Yin près d'Anyang dans la province de Henan"
"Ah... moi j'aime pas la province"
"Et toi, t'es de laquelle ?"
"J'suis de celle des Zhou... mais de l'Ouest"
"Parce qu'il y a aussi des Zhou à l'Est ?"
"Non mais on a toujours dit les Zhou de l'Ouest"
"Et pourquoi ça ?"
"J'en sais rien, on m'a dit que c'était les mystères de l'Ouest"
"Et vous êtes dans quoi, les Shang de Yin ?"
"On est dans la roue et dans les chars de combat et aussi les récipients en bronze pour le pinard... faut s'diversifier ! De nos jours, la roue a vite fait de tourner. Et vous les Zhou vous êtes dans quoi ?"
"On est dans la reconstruction de palais"
"Ah... orthodontistes ?"
"Non"
"Les métiers de bouche, alors ?"
"Non, la reconstruction de palais comme des cités dortoirs, des administrations, tout le toutim"
"Bof... tout ça c'est du chinois pour moi"
"Mais nous les Zhou on a aussi inventé la fonte et comme on avait fait un four on s'est reconvertis dans les tables de multiplication"
"Ah ouais! C'est vous qu'avez inventé ce tube bizarre : deux fois deux truc, na na na na nère, six fois huit quarante douze..."
"Euh... l'air ça va mais pas les paroles, et puis ça ne se chante pas, ça s'écrit! D'ailleurs vous devez vous en servir pour vos roues"
"Euh... pour nos roues on fait ça au pif; vu que la Terre est carrée il a bien fallu qu'on improvise"
"Au pif ? Chez les Zhou on écrit, au moins ça reste"
"C'est quoi un écrit ?"
"Vous connaissez pas l'écriture chez les Shang ?"
"Euh... non. On peut savoir ?"
"Hein ? Mais tout ce qui s'passe dans la dynastie reste dans la dynastie !"
"Bon, j'disais ça histoire de faire avancer..."
"Faire avancer quoi ?"
"Le schmilblick"
"C'est quoi ça ?"
"On pourrait envisager d'échanger mon schmilblick contre ton écriture mais je dois en référer à ma dir..."

(Haut-parleur) "Monsieur Chung Shang de Yin près d'Anyang dans la province de Henan ! Bureau N°3 !"

"Bon, ben salut... et bonne chance pour le poste"
"Merci. Tu sais, faire du porte à porte pour placer des boîtes de mahjong, c'est pas trop ma spécialité"
(Soupir)

 

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03 mars 2018

Tournis (Vegas sur sarthe)

 

"Tournez, tournez, bons chevaux de bois...
Tournez, tournez au son des hautbois
"
Verlaine et son manège m'ont inspiré ce sonnet  

 

Tournez chevaux de bois, tourne beau carrousel
dans les joyeux flonflons de la fête à Neu-Neu
où frise et chérubins dansent,vertigineux.
Fais tourner les minois, emporte les donzelles 

Au beau mécanicien qui mène son diesel
et devance affairé la moindre des saccades
les filles délurées décochent des oeillades
retroussent leurs jupons en riant, font du zèle 

C'est l'heure où les vertus, les pudeurs de gazelle
se noient au tourbillon du manège en folie,
la tête tourne au risque d'un torticolis 

et le beau conducteur qui lui ne tourne pas
noyé dans l'océan agité des appâts
n'aura vu que damas, mousseline et giselle

 

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24 février 2018

Les Marie-salopes (Vegas sur sarthe)


Si le troquet s'appelait Le Café des Sports on y rencontrait plus de pochetrons que de sportifs, des poivrots la dalle en pente et qui marchaient au communard – un rouge-cassis pas piqué des hannetons – dès neuf heures du matin en rabâchant les mêmes histoires de quartier.
Le taulier – pour ne pas dire taulard, un ancien repris de justesse pris en flagrant débit de boisson – vivait là, planté tel un meuble de sept heures du mat à minuit sans sourciller entre son zinc et la machine à caoua.
Nul doute que si son rade venait à couler il resterait le dernier à la barre, cramponné à son tiroir-caisse comme un digne commandant de bord.

J'avais commandé une roteuse qui se trouva fort entamée quand Germaine fut venue, poussant enfin la porte du boui-boui sous le regard lubrique des pochetrons.
Je la gratifiai d'un "Salut ma poulette" ponctué d'une main au panier digne de la réputation de l'établissement, un troquet qui logeait temporairement quelques "sportives" professionnelles honteusement expropriées du bois de Vincennes...

A vingt trois heures – heure où le loufiat filait son coup de cachemire sur le zinc en lorgnant sur sa tocante – il est mal vu de recommander une roteuse alors on s'est contentés de deux marie-salopes, des vodka-jus de tomate plus vodka que tomate, histoire de se mettre en jambes.
Je ne fréquentais Germaine que depuis une semaine et on avait envie de passer aux choses sérieuses après avoir épuisés les explorations préliminaires.
A la table voisine, un couple entre deux âges – plus près du deuxième que du premier – noyait sa routine dans le pastaga en remplissant un cendar de clopes à moitié grillées.
"On va quand même pas finir comme ceux-là" me souffla Germaine en glissant sa jambe entre les miennes.
Les pochetrons lorgnaient grave sur les roberts de Germaine et je me serais levé pour aller leur soigner leur strabisme si Germaine ne m'avait entrepris l'entrejambe.
Elle avait parait-il appris le langage des signes et parlait couramment des deux mains depuis sa puberté.
J'avais un besoin urgent de recharger les accus.
"On remet ça" lançai-je au taulier trop heureux de dégourdir sa patte folle.

Comme Germaine filait aux gogues se refaire une beauté, le taulier revint clopin clopant – surtout clopant – avec trois verres vu qu'il ne perdait pas une occasion de s'en jeter un derrière la cravate en compagnie du client.
"Aux Marie et aux salopes" dit-il en s'envoyant la sienne d'un trait.
Il prit pour lui les sifflets d'admiration qui ne faisaient que ponctuer le retour de Germaine munie de ses appâts.
Il était temps qu'on file avant que les soiffards n'aient des attaques cardiaques en chaîne. Si le SAMU connaissait le chemin, je ne voulais pas qu'on soient tenus responsables d'une hécatombe.
Je gratifiai Germaine d'un "Viens ma poule, on change de crèmerie"
J'envoyai la soudure; "T'as du pourliche ?" minauda t-elle.
"Du pourliche, bébé ?" dis-je à la cantonnade "tu crois pas qu'tu leur en as largement refilé en nature ?"
Le loufiat nous avait ouvert la porte, la main tendue en chistera mais rien ne tomba, ni dix balles ni même une seule... les temps sont durs pour tout le monde.
Dehors, ça caillait un max et la pointe des tétons de Germaine pouvait en témoigner; on s'engouffra à la hâte à l'Hôtel des Sports où l'on n'y croisait guère que des "sportives" professionnelles honteusement expropriées du bois de Vincennes...
Il était grand temps d'aller se réchauffer sous la couette.

 

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