14 mai 2022

Divine fulgurance (Vegas sur sarthe)


Félix ne dormait pas.
C'était toujours ainsi à chaque veille d'intronisation.
Demain il y aurait un banquet, un de plus, une réception en l'honneur des Chevaliers du Pignon Fixe, des pédaleurs assoiffés qu'il lui faudrait arroser au cassis-champagne avant d'être adoubés avec une pompe à vélo!
Seigneur Dieu !
Chaque insomnie l'amenait irrémédiablement à la cave où – coiffé de son bonnet de nuit et chaussé d'une des nombreuses paires de lunettes qu'il abandonnait ça et là – il refaisait son inventaire.
Il est des régions de France où on peut tout à la fois être chanoine, maire d'une grande ville et amateur de bons vins sans défrayer la chronique.
On disait que la mairie de Félix était le plus grand débit de boissons de la Ville mais il préférait ça à cette sombre rumeur de pédophilie qui sourdait et qui ne manquerait pas d'éclater au grand jour un siècle plus tard.

Il en avait rincé des gosiers entre les associations de tous poils, les clubs sportifs, les hommes politiques, les vedettes sans compter cette jeunesse dont on voyait « rougir la trogne », qui roulait sous la table et confondait Saint Vincent tournante et partouze...
Du coup sa pile de bouteilles de champagne était encore descendue d'un bon mètre.
Etait-ce un effet divin ou bien la buée sur ses verres, il buta sur une caisse d'aligoté, écrasant à la fois son gros orteil et un juron où figurait en bonne place le Bon Dieu.
C'est alors qu'un éclair fulgurant illumina la voûte sombre au point qu'il tomba à genoux, serrant « religieusement » sa bouteille de crème de cassis de Dijon à 20°.
La main divine guidait la sienne et le premier bouchon d'aligoté sauta miraculeusement.
Un quart de cassis, trois quarts d'aligoté... non... trop acide pensa t-il en
faisant claquer cette langue qu'il avait souple et bien pendue.
N'avait-il pas répondu récemment à untel qui lui reprochait de croire en Dieu sans jamais l'avoir vu « Mon cul, tu l'as pas vu et pourtant il existe ! »
(Citation véridique)

Un tiers de cassis, trois tiers d'aligoté... non... quatre tiers ça s'appelle un sacrilège, un affront aux lois de la mathématique !
Un deuxième bouchon sauta, embuant un peu plus ses verres de lunettes.
Un tiers de cassis, deux tiers d'aligoté... Son « Nom de Dieu » résonna sous la voûte tendue de toiles d'araignées.
Il tenait l'accord parfait, ni trop acide ni trop sucré, une potion qui allait ravir les palais les plus retors.
Il s'en resservit un verre avec les mêmes justes proportions, pour être tout à fait certain.
A quoi bon pinailler en pleine Création ?
Le Tout Puissant avait-il autant joui en créant ses deux premiers bipèdes ?
Il tenait là le petit Jésus en culotte de velours, n'en déplaise au très Haut.
Demain à l'heure de l'intronisation, les amoureux de la petite reine chercheraient les bulles dans leur traditionnel blanc-cass ; il seraient les premiers à déguster son... comment l'appellerait-il ?
Kir... comme lui... Félix Adrien Kir né à Alise-Sainte-Reine le 22 janvier 1876

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07 mai 2022

L'embistrouille (Vegas sur sarthe)


Chez nous à 5 ans on était un beuzenot, à 10 ans on était un drouilloux
 et à 14 ans on était un beunet alors que les filles – les p'tiotes – l'étaient  toujours moins que nous.
J'ignore qui a dit que les mecs sont des nanas comme les autres mais vous allez voir que c'est faux.
Charlotte en avait eu vite assez de nos batailles de gratte-cul et du chapardage des prunes dans le verger du père Martenot ; faut dire qu'on se gueudait de ventrées de prunes à en chier partout et qu'on a recrépi plus d'une fois les chiottes municipales.
Et puis elle avait gagné en maturité – pas seulement sous son tee-shirt – en m'initiant à fumer du sureau et à en faire fumer aux crapauds jusqu'à ce qu'ils éclatent.
En plus de la clope on était remplacé nos verres de limonade par des galopins de blanc-cassis – en hommage au chanoine Kir qui veillait sur notre bonne ville bourguignonne – qu'elle piquait dans la cave de ses vieux en passant par la borgnotte tandis que je faisais le pet ; aussi était-on torchés bien avant l'heure.
 Nos vieux qu'étaient pas nés de la dernière rabasse nous filaient une bonne tisane de temps en temps mais on s'en remettait vite, la preuve qu'on peut avoir à la fois la peau tendre et la caboche bien dure.

Quand Charlotte m'a parlé de se mettre à la colle j'ai pensé aux drogues dures et je la savais capable de me forcer à dévaliser les petits pots dans  l'armoire de l'instit mais elle était tellement morte de rire que j'y comprenais plus rien.
J'ai senti l'embistrouille mais avant que j'aie pu jarter c'était déjà trop tard.
Elle a pris ma main et on est montés à l'arrière de la treue de ses vieux.
C'était une vieille demoiselle, une fourgonnette Juvaquatre qui dépassait pas le trente à l'heure mais on s'en foutait vu qu'elle roulait jamais plus d'une heure.
J'avais le virot – le mal au cœur si vous préférez –  quand elle a guidé mon doigt pour jouer avec son nombril …
C'était donc ça qu'elle appelait se mettre à la colle !

Sauf que c'était pas mon doigt, c'était pas son nombril non plus et elle s'appelait pas Charlotte mais Germaine.
La suite, vous la connaissez

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23 avril 2022

Du balai (Vegas sur sarthe)


L'évier déborde de vaisselle
et ça pue le chou de Bruxelles
le robinet bat la breloque
ce n'est pas moi c'est ma coloc

La maison est un lupanar
le rendez-vous de gros connards
des rosbifs et des amerloques
je n'y peux rien, c'est ma coloc

Le linge s'étale au balcon
des culottes et des pièges-à-con
des cœurs croisés d'une autre époque
je ne dis rien, c'est ma coloc

Un jour j'y mettrai le hola
j'en ai soupé de la smala
échevelée ou en dreadlocks
et je virerai ma coloc

 

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16 avril 2022

T'as d'beaux yeux tu sais (Vegas sur sarthe)

 

« Ça a débuté comme ça » écrivait Céline dans son « Voyage au bout de la nuit ».

Ça a débuté comme ça sans qu'on sache pourquoi – les bigotes diraient par l'opération du Saint Esprit - dans une nuée de poussière âcre et ocre portée par une virginale brise matinale. Je sais, ça n'est pas très poétique mais à l'époque on ne faisait pas dans la dentelle.
On raconte que c'était le sixième jour et que ce jour-là naquirent de cette poussière âcre et ocre tombée des nues: Moi et Elle.

Ça a débuté comme ça à cause de tous ces piafs et autres bestioles à qui IL avait eu la bonne idée de dire "Soyez féconds, multipliez-vous" et qui forniquaient et niquaient fort du matin au soir.
Alors forcément ça nous a donné des idées à Elle et à Moi... surtout à Elle parce que moi je me serais contenté de faire la sieste toute la journée sous un pommier ou un figuier, mais c'était sans compter sur son baratin.

C'est elle qui avait créé le baratin, LUI en était incapable et préférait parler en paraboles … « ça porte plus loin » disait-IL.

J'ai successivement été intrigué, puis bercé, puis hypnotisé, puis saoulé.

Avec le recul je me dis que c'est vachement bien foutu ce baratin car c'est traître comme les RTT (les cocktails Rhum Téquila Tabasco).
Finalement elle a dit « T'as d'beaux yeux tu sais » et j'ai répondu « Embrasse-moi » sans savoir pourquoi.


Ça a débuté comme ça par des regards langoureux puis des chatouilles, des papouilles, des léchouilles enfin tous ces trucs en ouille que vous faites aujourd'hui machinalement, alors que pour nous c'était la première fois, la toute toute première fois comme couine Jeanne Mas.
Forcément on était maladroits et j'aurais bien voulu vous y voir mais ne vous pouviez pas y être puisqu'il y avait que nous et qu'il aura fallu tâtonner jusqu'au VIème siècle en attendant la parution reliée et beurrée sur tranche du kâma sûtra.


Alors on l'a fait sous son regard à LUI et je vous souhaite pas ça parce que c'est vachement gênant: c'était à l'Eden Park contre un arbre fruitier ou un figuier (peu importe) où s'était lové un serpent qui avait des bras et des jambes - oui, un serpent ça se love - bref je vous passe les détails de peur qu'on dise qu'au sixième jour on fumait déjà des herbes bizarres!

Ça a débuté comme ça sur les chapeaux - il n'y avait pas encore de roues -  et Eve a mis les bouchées doubles si j'ose dire puisque ça a continué comme ça ; tant bien que mal on a eu Caïn et Caha et puis Abel et sa jumelle De Cadix (rapport aux bouchées doubles).

Puis pour fêter mes cent trente ans on a fait Seth, ne me demandez pas pourquoi, je n'ai jamais été doué en prénoms ni en chiffres.
Après ça j'ai eu de plus en plus de mal à compter et il paraîtrait qu'aujourd'hui vous êtes près de sept milliards à vous regarder le nombril !
Ça ne risquait pas de nous arriver vu qu'Eve et Moi on n'a pas eu droit au nombril.

 

J'ignore comment tout ça va finir mais une chose est sûre : le baratin, ça marche et c'est héréditaire !

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09 avril 2022

Fonction érogène (Vegas sur sarthe)


Bien que Germaine m'ait déconseillé d'y toucher sans sa permission j'avais compulsé ses Roberts  – deux beaux volumes au cuir fauve qui avaient perdu de leur fraîcheur au fil des ans sur les rayonnages de notre bibliothèque –  mais je trouvai enfin le mot que je cherchais, niché sournoisement entre asymétrique et asynchrone, deux mots aussi hermétiques que la petite culotte d'une rosière.
Je la tenais – ou plutôt je croyais la tenir – cette chose « qui tend vers autre chose sans jamais l'atteindre » comme disait Robert au cuir fauve et comme disait ironiquement Germaine lors de mes rares tentatives d'accéder à son point G !
Dans ces moments de grand désarroi les mots de Victor Hugo refaisaient surface : « Approcher toujours, arriver jamais »; il n'y a rien de pire qu'imaginer la barbe blanche de l'auteur des Misérables pour couper tout élan libidineux.

Qu'y a t-il de plus alambiqué que les maths à part les femmes ?
Je ne sais plus qui a dit qu'en mathématiques on ne comprend pas les choses, on s'y habitue et avec Germaine c'est pareil.
J'ai parfois l'impression d'avoir épousé une inconnue et de n'avoir jamais résolu l'équation ; heureusement que quand on aime on ne compte pas.
Il n'y a pas plus frustrant qu'une asymptote mis à part la savonnette dans le bac à douche et pas mal de Défis du Samedi.

Alors j'ai cessé de penser au dramaturge barbu et de chercher midi à minuit.
Quand Germaine me parle de ses problèmes de sinus ou de ses racines capillaires, je fais mine de l'écouter en souhaitant juste qu'elle ne prenne pas un jour la tangente ...

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02 avril 2022

Mort subite (Vegas sur sarthe)

 
Dès sept heures au bistrot «Ici le brasseur sonne à la lie » l'ambiance est déjà animée.

« Salut Paulo, je t'en tire une petite ? »
« Ah ne me tente pas de bon matin ! »
« Aujourd'hui j'ai reçu d'la Turlutte et d'la Kékette Extra large »
« Déconne pas »
« Qu'est-ce que j'te sers alors, sans vouloir te mettre la pression ? »
« Mets-moi juste une portion de frites »
« T'es au courant du dicton connu comme le houblon ? »
« Toi et tes dictons … vas-y quand même»

« C'est pas les frites qui font grossir
mais c'est la bière qu'on boit avec »
« T'es pas drôle »
« Et celle-là ? Bière qui coule n'amasse pas mousse »
« Arrête ! T'as gagné … mets-moi une Fischer »
« Alors y faut que j'te chante ça :

Et je suis fie-er et je suis fie-er
et je suis fier de boire une Fischer »

« T'es pas drôle … heureusement que les bourguignons sont trop loin pour t'entendre»

«Au fait Paulo, tu sais que le vieux Willems a fait une mort subite ? »
« Willems le biérologue ? C'est son boulot la mort subite »
« Non Paulo. Il a vraiment cassé sa pipe »
« Vains dioux ! Remets-moi une Fischer»
« Et tu sais pas ce qu'y z'ont gravé sur sa tombe ? »
« Euh non »
« il a fait d'une bière deux coups »
« Et ben sa famille devait être affligée pour écrire ça »
« Non, y z'étaient Affligem »
« C'est pas marrant »
«T'as raison, c'est pas marrant »

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26 mars 2022

Le youyou pour les Nuls (Vegas sur sarthe)

 

Le youyou est la version anglaise du tutu français, du dudu allemand et du tyty polonais.
C'est aussi un petit perroquet du Sénégal bien que le petit perroquet soit également une voile de bateau carrée, voile dont s'affublent les femmes sénégalaises qui poussent des longs cris aigus et modulés de colère ou de désespoir appelés youyous quand leur barquette appelée aussi youyou se met à prendre l'eau …
Un youyou peut résonner très longtemps, la preuve en est qu'on peut encore entendre aujourd'hui celui de la chanson Musulmanes de Michel Sardou enregistré à leur insu en 1986 !
Ceci étant dit et au risque d'ajouter à la confusion, on notera le youyou tunisien, fameux beignet oriental fait de farine, œufs et orange qui vous clouera le bec pour un bon moment mais qui permet de colmater les trous des petites barques où se tiennent les femmes sénégalaises qui poussent des longs cris aigus et modulés de colère ou de désespoir appelés youyous mais ça on l'a déjà dit.
Bien que Pierre Perret ai chanté haut et fort « Tout, tout, tout vous saurez tout sur le youyou », et après avoir ramé sur les sites d'information concernés je crains qu'en fin de compte on ne nous mène en bateau.

 

 

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19 mars 2022

Multi-technicien (Vegas sur sarthe)


Je venais de finir mon boulot quand sans avoir rien demandé on m'a invité à rejoindre le casert, le casernement comme ils disent ici.
J'ai à peine rangé tout mon matériel dans le coffin au bout du lit que j'ai eu droit à l'absorption.
Je craignais un bizutage mais l'absorption c'est de la rigolade; on m'a juste passé un seul bijou de famille au cirage permanent. C'est Germaine qui sera surprise.

Avec les cocons, mes voisins de promo, on apprend tant bien que mal la langue du « pays ».
Pour plateau il faut dire platal mais bizarrement pour crotale on dit crotaux.
Pour un bon coeff à l'exam on va faire des manip au labo … y paraît que l'exam final sera « chiadé » !
J'avais prévenu que j'étais le technicien mais le missaire – comprenez le commissaire – dit qu'on va m'apprendre à devenir un technicien poli.

Depuis qu'on m'a remis une épée qui s'appelle la tangente et un claque en forme de bicorne, on m'appelle conscrard, conscrit si vous préférez.
La tangente, j'ai vraiment envie de la prendre au plus vite.
Le week-end arrive et j'espère avoir une prolonge de sortie pour aller retrouver Germaine : on m'avait promis du X mais ici y a pas une seule nana !

Il serait temps que le pitaine réalise que j'étais juste venu réparer une fuite dans les gogs.

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12 mars 2022

La guerre du wok (Vegas sur sarthe)

 

Quand il a débarqué à la maison j'ai craint que rien ne serait plus jamais comme avant.
Bien sûr il allait rejoindre hors de ma vue tous ces engins bizarres qui encombrent l'espace privé de Germaine – sa quitcheune comme elle dit – mais je savais bien que cela aurait des répercussions sur le contenu de ma gamelle.
C'était un wok! (Prononcer Ouoque, comme un renvoi ou une remontée gastrique)
Tous les mots de trois lettres qui valent plus de vingt points au scrabble ont toujours été pour moi une source d'angoisse.
Avec un nom pareil cette calotte pointue façon casque de samouraï ne pouvait que venir d'Asie. Je me suis bien gardé de l'essayer sur ma tête et Germaine s'empressa de l'emporter dans son camp retranché en m'envoyant me faire cuire un œuf.
Je ne risquais pas de la suivre dans son antre, ce lieu enfumé et nauséabond ne m'avait jamais inspiré confiance.
Elle avait osé brandir son ouoque et ses arguments d'une cuisine minceur, ennemis juré de l'andouillette XXL et du cassoulet que j'affectionne tant !
Une fois de plus la guerre était déclarée entre votre serviteur et sa femme à poêle.

J'ai battu en retraite en me réfugiant dans le salon derrière le rempart du bar aux liqueurs et mon stock d'amuse-gueules.
Je pouvais tenir le siège quelques heures avec tous les épisodes de Top Chef que j'avais enregistrés et je ne lui donnais pas dix minutes pour cramer sa recette et hurler au cessez-le-feu.
Et c'est ce qui arriva.
Vint l'heure des négociations … j'adore ces moments là que j'avais connus notamment lors de l'explosion de sa cocotte-minute et lors du grand bug de son robot cuiseur connecté.
Germaine agitait son tablier en guise de drapeau blanc, elle se fit câline, je lui tendis mon extincteur de voiture et elle ses lèvres boudeuses; la maison retrouva une paix précaire mais olympienne.

Bocuse disait « l'homme a toujours besoin de manger et de se reproduire, et dans les deux cas il faut passer à la casserole » alors de grâce, reprenez vos woks et on évitera les conflits ...

 

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05 mars 2022

Quai des brumes (Vegas sur sarthe)

 

Ce matin-là je crus avoir été réveillé par les ronflements de Germaine, un bruit plus proche du soufflet de forge de Vulcain que du vrombissement printanier d'un cul-blanc … le cul-blanc n'est rien d'autre qu'un bourdon des jardins.

Je réalisai alors que ce n'était pas son habituel ronflement qui m'avait réveillé mais une douleur aiguë au cou, comme une piqûre confirmée par quelques taches de mon sang sur la couette.

 

J'enfilai mon slip et remontai mes mules – ou plutôt l'inverse – et fonçai à la salle de bains pour découvrir le carnage que me renvoyait la glace.

J'avais été mordu à la veine jugulaire, ce vaisseau favori qui permet aux vampires de vous pomper deux litres de sang dans la nuit.
A cette idée, je sentis flageoler mes guibolles, la tête me tournait et mon palpitant passa en surrégime !

Je m'étais toujours cru à l'abri de ce genre de mésaventure mais ni l'ail que j'avais mangé la veille ni le crucifix accroché au mur au dessus de Germaine n'avaient joué leur rôle protecteur.

 

Le bruit de moteur qui émanait de la chambre avait redoublé et je crus déceler un ricanement entre deux changements de régime.

Certes Germaine et moi avions dans la nuit fait œuvre de chair et promptement effeuillé le kamasutra mais mis à part une levrette, un rapide cheval à bascule et une esquisse de brouette japonaise, il n'avait jamais été question du baiser du vampire !

 

Je retournai dans la chambre. Il fallait que j'en aie le cœur net bien qu'un interrogatoire matinal soit totalement exclu après cette nuit agitée.

J'allais envisager un discret examen dentaire à la faveur de sa bouche grand ouverte quand Germaine entr'ouvrit un œil.

Ce n'était pas l'œil de ma dulcinée mais un horrible œil rouge, lumineux comme on en voit dans la version colorisée de Nosferatu et je remerciai le diable qu'elle n'en ait ouvert qu'un seul.

Quant aux doigts manucurés qui cramponnaient la couette, ils tenaient plus de la serre de vautour que d'une main féminine.

Que Germaine fut une femme fatale, je n'en doutais pas un instant mais une femme vampire ?

L'oeil rouge s'était éteint dans un soupir mais je constatai que le crucifix était de travers.
Je ne me souvenais pas avoir ébranlé le mur pendant nos ébats; j'ai toujours horreur de casser du matériel dans les rares moments où je bricole.

J'étais accroupi à repenser à tout ça en regardant dormir mon vampire quand elle ouvrit enfin la bouche pour dire d'une voix d'outre-tombe : »Qu'est-ce que tu fous là ? »
Ses paupières semblaient lourdes mais les deux yeux rouges étaient bien là.

Je ne sais pas ce qui m'a pris de dire : »T'as d'beaux yeux tu sais »
Avais-je rêvé ou avait-elle répondu « Embrasse-moi » à l'instar de Nelly dans Quai des brumes ?

 

Je m'enhardis à l'embrasser du bout des lèvres ; les siennes avaient un goût de soufre et ma douleur au cou avait disparu.

De sa serre de vautour, Germaine remit de l'ordre dans sa choucroute flamboyante et échevelée : »T'as pas encore fait le p'tit dej ? »

Je soupirai … j'avais retrouvé la vraie Germaine.

 

Elle ajouta, sarcastique : »Magne-toi Jean Gabin, j'ai rencard chez le dentiste ce matin »

 

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