En remontant le temps, j’arrive au 15 novembre 2008 et je refuse qu’on arrache mon père à ce lit où il voulait « mourir en paix ». Dans mes rêves de machine à remonter le temps, je commence par ce 15 novembre sombre et froid et les infirmiers venus le chercher avec leur ambulance ne l’emmènent pas contre son gré.

En remontant le temps, le 27 juin 1992 je ne me laisse pas chasser du mouroir appelé « soins intensifs » où je tiens la main de ma grand-mère Adrienne et où je me figure qu’elle m’entend encore, qu’elle sent la pression de mes doigts et la caresse de ma main sur sa joue ou du peigne dans ses cheveux. Je me moque que l’heure de la visite soit passée depuis longtemps. Je suis indélogeable.

En remontant le temps, ce fatal 17 avril 1987 je m’arrange pour être sur la route des vacances en Espagne : après la pause pique-nique, ma nièce A*** met sa ceinture de sécurité et sa mère se rend compte qu’elle est trop fatiguée pour prendre le volant. Mon beau-frère qui roule juste derrière ne la verra pas quitter la route et verser dans le ravin. Il ne sera pas veuf ni ses deux fils orphelins.

Si je remonte encore le temps, mon grand-père ne trébuchera pas sur un cageot placé malencontreusement, il ne tombera pas, ne se cassera pas la rotule, ne devra pas être opéré et ne fera pas d’embolie. Le 25 décembre 1986 ne sera pas notre dernier Noël ensemble.

Si je remonte encore le temps, le 6 avril 1934 on découvrira à temps qu’Yvonne se vide de son sang après l’accouchement. Aucune voisine bien intentionnée ne devra courir jusqu’au square d’à côté pour annoncer à un enfant de six ans que sa maman est morte. Après leur match de foot, mon père et mon oncle pourront rentrer  goûter et embrasser leur  maman et leur petite sœur.

Si je remonte le temps, on soignera la petite M*** à temps et on trouvera un spécialiste pour J***, même si elles ont la mauvaise idée d’être malades en pleine guerre. Et le grand-oncle Ivo ne meurt pas « pour la Patrie » fin octobre 1918.

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Si je pouvais remonter le temps, la terre serait très vite surpeuplée.