Elle était là assise sur sa chaise d’il y 60 ans. Qu’elle était jeune ! Elle regarda par-dessus sa jeune épaule ce qu’elle pouvait bien faire sur ce bureau. Dessiner ? Comme elle l’avait toujours fait avant que ses tremblements l’en n’empêchent.  Jouer avec la paume de sa main ? Ou tout simplement fixer les rainures du bois et rêver ? Elle vit un texte, écrit à la plume. Elle se souvint et s’entendit le lire.

->[Souvenirs]

« Mes yeux se ferment. Je revois ton visage, ton sourire. J’entends ton rire, ta voix. Je sens ton odeur. 

Dans mes rêves les plus osés, les plus fous, je me vois là-bas dans tes bras. Encore toute petite, quelques cheveux sur le caillou, fragile. Dans mes rêves les plus fantaisistes, je te vois toi qui lui donnais le sourire, toi qui comblais sa vie.

Dans tous mes rêves, tu es là avec eux. Vous êtes là près de moi. Voilà mon plus grand souhait. Tous ensemble, réunis. Personne ne manque. Je profiterais de ces derniers instants pour faire ce que je n'ai pas pu faire avant que vous partiez. 

Une photo de vous je cacherai dans ma petite boîte. Mon magnétophone enregistrera une discussion sans intérêt où se mêleront vos débats habituels sur votre quotidien et vos rires exubérants annonçant votre présence. Je remplirai une fiole de chacune de vos odeurs. Ainsi quand les larmes me monteront aux yeux, je les sortirai de ma petite boîte et je revivrai cette époque où tous ensemble nous étions heureux et ne pensions pas à l'avenir. D'une certaine façon, ce sera ma manière à moi de remonter le temps.

Mon présent est rempli de nostalgie et d'attente. Je ne peux vivre l'instant présent alors que tout me manque. Vous êtes ceux qui m'ont permis de me construire et maintenant je dois marcher seule. 

Alors j’attends désespérément… »

   

            Elle avait toujours été ainsi.  A cette époque, c’était son plus grand rêve. Une larme coula sur sa joue. Elle se réveilla, elle était de nouveau chez elle dans son salon, rempli de toutes les photographies qu’elle avait pu prendre durant sa longue vie. Elle réalisa que jamais elle n’avait profité complètement de l’instant présent et que toujours elle avait attendu un moment dans le futur pour pouvoir le savourer. Elle ne voulait plus attendre. Elle avait déjà trop attendu. Personne ne pouvait lui venir en aide. Personne d’autre ne pouvait effacer toute cette nostalgie, sécher toutes ses larmes qui coulaient depuis longtemps regrettant l’instant passé.

            Difficilement, elle sortit de son fauteuil. Le feu crépitait dans la cheminée.  De sa main tremblante elle prit cette photo qu’elle chérissait tant, la sortit de son cadre et l’embrassa. Elle fit de même avec toutes ses tendres photos. Elles ne pouvaient empêcher les larmes perlées le long de sa joue qui suivaient le chemin des précédentes. « Cette photo c’était le jour de son baptême il était encore là », disait-elle. Celle-ci le jour de ses 7 ans. Sa mère avait préparé un fabuleux repas et elle avait eu le gâteau de ses rêves. Un gâteau en forme de champignon. Elle retomba sur ce vieux polaroïd le seul de sa collection …  Puis une photo de son mari et elle, à leurs débuts à Saint Tropez. Son frère encore petit. Ses enfants encore là, près d’elle. Tout lui avait échappé. Elle n’en pouvait plus. « Trop de temps… j’ai perdu trop de temps », marmonna-telle.

            Elle s’empara de toutes ses photos, de son passé et les jeta dans les flammes. Une odeur de brûlé remplit le salon comme lorsqu’elle avait raté le soufflé au fromage.  Elle jeta toutes ses cassettes, elle ne voulait même plus les écouter, elle les connaissait par cœur. Sa mère et sa douce voix qui la réconfortait quand elle était malade, son père au téléphone l’appelant de loin, ses cousins en train de rire et de parler des prochaines soirées, son mari et sa voix suave et sécurisante, les rires de ses enfants, sa voix à 19 ans. Mais ce furent ses fioles qui causèrent sa perte. Ces élixirs de rose, de produits chimiques, de Nivea, de BabyDove…  A l’instant même où elle les jeta, les flammes s’embrasèrent. Une petite flamme put atteindre son confortable fauteuil, le brûlant ainsi. Le feu se répandit peu à peu. Elle se résigna à quitter ce chez elle qui l’avait toujours été mais en vain. 

         Trop vieille elle était et elle l’avait oublié à force de vivre dans le passé ce qu’elle n’avait pas pu vivre dans le présent.  Elle se retourna et regarda le feu consumer tout ce qu’elle avait chéri et empêcher de vivre. Résignée elle se raccrocha au dernier souvenir épargné par les flammes. Elle l’approcha de son visage. C’était son oreiller. Elle sentit une dernière fois son odeur. La plus douce des odeurs. C’était cette odeur qui la réconfortait lors de ses déceptions. Cette odeur qui la serrait fort et qui l’aidait à tout surmonter. Elle respirait encore et encore dans son oreiller. Elle pleurait, pleurait et regrettait de n’avoir pu vivre plus intensément. De n’avoir pu profiter d’eux et de cette odeur.

          Elle se retournait l’oreiller contre le cœur. Les flammes s’approchèrent d’elle. Elle allait mourir, elle le savait. Mais enfin, elle allait pouvoir les rejoindre, revoir leur visage, leur sourire. Entendre leur voix et rires. Sentir l’odeur qui lui manquait tant et qui allait la prendre dans les bras comme il le faisait autrefois.