Je passais des vacances paisibles en Normandie chez de vieux amis. Chaque année, nous nous retrouvions dans cette ancienne ferme en bordure de Seine. L’air vivifiant de la campagne nous allégeait l’âme.

Comme chaque soir, lorsque nous avions fini de souper, nous nous installions dans le salon très spacieux, assis dans des fauteuils plus que confortables, réchauffés par la flamme vive dansant dans son âtre. Nous parlions de choses et d’autres en fumant des cigares au tabac réjouissant et en sirotant un calvados au parfum enivrant. Nous abordions tous les sujets de discussion, du plus drôle au plus terrifiant, mais toujours dans une grande allégresse. Chacun laissait la parole à l’autre afin qu’il puisse agrémenter les débats. Je passai mon tour préférant savourer ma liqueur plutôt que de me dessécher le gosier. Mon ami M… prit la parole. Ce qu’il allait dire allait bien vite me faire oublier ce doux poison qui me berçait.

Tout en essuyant calmement ses lunettes noires en écaille, il commença un long monologue qui, contrairement aux règles du genre, ne s’avéra pas ennuyeux.

«  Messieurs, l’histoire que je vais vous narrer va vous paraître peu vraisemblable, et pourtant elle m’est arrivée. je ne vous demande pas de me croire mais seulement de m’écouter attentivement. Certains faits marquent les êtres tout au long de leur vie. Le souvenir n’est pas toujours bon, surtout lorsqu'il vit continuellement en vous...

Cela s’est passé dans un village, quelconque et pourtant très singulier, rencontré au hasard d’un de mes nombreux voyages. Il y faisait très chaud, une pluie fine et tiède s’écoulait des rayons du soleil. Des couleurs surréalistes composaient le ciel. Les nuages se teintaient d’arcs-en-ciel insolites, fluides, dégoulinants. Un léger vent faisait voler un peu de poussière. On respirait difficilement.

Chaque jour à la même heure, je me rendais dans un caboulot, situé au bout de la rue principale. Celle-ci était longue, droite, sablonneuse. L’auberge dans laquelle je résidais étant située à l’autre extrémité, il me fallait traverser tout le village. Dix minutes de marche suffisaient. Je m’étais déjà fait une certaine réputation dans le village. Vous me connaissez n’est-ce pas ! J’étais vite devenu un sacré bout-en-train, un clown qui fait rire à l’œil. La plupart des gens me saluaient sur mon passage. Dans ce village si chaleureux et si étrange à la fois, j'étais heureux car les gens étaient sans haine et toujours prêts à s'entraider. Et comme nous autres rassemblés ce soir, ils aimaient rire, boire et chanter.

Ce jour-là, je ne sais pourquoi, je ne me sentais pas à l’aise. J’avais soif. La poussière qui volait collait au gosier. Lorsque je franchis le seuil de l'estaminet, les visages rayonnèrent, heureux de me voir. Moi pas. Bien vite, ils remarquèrent le côté sombre de mon visage et leurs sourires s’évanouirent. Je sentis peser sur moi leurs regards réprobateurs. Ils ne riraient pas.

Je m’étais isolé dans un recoin sombre de la salle, près d’un poêle qui ne fonctionnait plus. Je voulais être seul. Je commandai un bock. Plongé dans le néant, je bus ma bière à petites gorgées. Je n’arrivais plus à penser. Soudain, un homme s’approcha de moi. je ne distinguai que sa silhouette qui laissa tomber quelque chose par terre. Quelque chose, mais quoi ? je ne le sais toujours pas. Machinalement, je baissai la tête. Lorsque je me redressai, l’homme avait disparu. Je me levai pour aller ramasser l’objet, mais au sol, il n’y avait rien. Peut-être seulement cette ombre difforme et fuyante. Je me rapprochais d’elle, elle s’éloignait de moi et finit par disparaître complètement. Une sueur froide dégoulinant de mon front brûlant me glaça.

Je quittai les lieux sans même finir mon verre. Affolé. La terreur faisait trembler tous mes membres. L’image d’un spectre se reflétait certainement dans ces yeux qui n’étaient plus les miens. Mon angoisse augmenta. Je m’engouffrai dans la rue à une vitesse folle. Autour de moi, tout devenait flou, tout devenait fou. Je ne sais comment je parvins à regagner ma chambre. Je claquai la porte et m’affalai sur le lit aux ressorts grinçants. J’essayai de respirer profondément. Peu à peu, je retrouvais mon calme.

Pourtant, je restai dans ma chambre, n’osant plus sortir. Je sonnai et commandai un repas. Les émotions creusent. Aussi dévorai-je tout ce qui se trouvait dans mon assiette. Un peu plus détendu, je m’allongeai sur mon lit et m’assoupis. A mon réveil, la nuit était déjà tombée. Il était vingt-deux heures. Je sautai de mon lit et décidai de retrouver la nuit que j’aime tant. J’avais tout oublié... du moins le croyais-je.

Je m’assis autour d’une table où m’attendaient, sans trop y croire, plusieurs amis. A peine étais-je arrivé que l’un d’eux me demanda : « Qu’as-tu fait de toute ta journée ? On ne t’a pas vu. On s’inquiétait tu sais. Et puis entre nous, c’est tellement triste ici sans toi. C’est comme si on t’avait enterré. »

Ils éclatèrent tous de rire et commandèrent à boire en mon honneur. Je m’efforçais de sourire. Les dernières paroles de mon camarade avaient ressuscité ce malaise incompréhensible. C’est comme si on t’avait enterré…Vous ne pouvez pas savoir comme cette phrase me bouleversa. J’avais l’impression de voir mon tombeau de manière de plus en plus précise. La mort se matérialisait. Certes, en un objet encore flou, mais de plus en plus net. Je revoyais la silhouette. Elle creusait une fosse à grandes pelletées, puis s’arrêtait pour me lancer des ricanements sinistres. C’était la Mort ! À mes trousses. l’Ankou ! Pendu à mon cou. Je vois encore ce visage… que je ne pourrai jamais oublier ! Une face hideuse, aux orbites vides, aux ténèbres terrifiantes. Les dents ébréchées, son sourire glaçant le sang. Le corps osseux et la peau desséchée sans autre vie que celle de la vermine. Je ne pus laisser échapper un seul cri. Les autres me regardaient en riant à pleines dents, croyant que je grimaçais pour les amuser, guettant le moindre de mes gestes, comme des enfants face à une marionnette. Je ne pus pourtant pas feindre d’être au mieux. J’avais peur.

LA  PEUR !

    La peur originelle de l’homme…

Je partis précipitamment sans même pouvoir m’excuser. Non, ne dites rien Messieurs, vous ignorez la Peur, je le devine à votre calme, et j’en suis heureux, car je n’espère pas qu’une telle chose vous arrive. Je partis donc. Je n’étais plus maître de moi-même. Dans la rue, je dus puiser dans mes ressources pour ne pas m’affaler par terre et ne pas mordre la poussière. Je tentai d’adopter le pas le plus tranquille et le plus assuré qu’il m’était alors permis de prendre. Car j’étais un autre, non plus ce clown amuseur mais plutôt un clone de musée. J’étais très nerveux et me retournai sans cesse. J’avais peur d’Elle. Elle était grande et vacillante, ardente flamme noire sans fumée. Elle s’attachait à mes pas, prête à m’assaillir à chaque instant. Je finis par ne plus oser me retourner. Devant moi, je la voyais également. Elle tendait ses mains osseuses prêtes à me saisir la gorge. Ah ! Cette ombre sombre, sortant de la pénombre ! Voyez Messieurs, j’en tremble encore. J’avais beau changer de direction, elle était partout, me frôlant à tout instant. Je paniquais et tournais autour de moi-même frénétiquement. Je me sentais glisser sous le drap de la mort qui recouvrait mon corps, lui offrant tiédeur et frissons. Ma vue se troubla. Je me sentis défaillir. Je m’écroulai par terre, perdant connaissance.

Lorsque je me réveillais, il faisait jour. J’étais alité dans ma chambre. Quelques amis vus la veille m’entouraient, de même que le médecin, seul de sa profession dans le village. Lorsqu’il vit que j’ouvrais les yeux, il me demanda comment je me sentais. Après l’avoir rassuré, je le questionnai sur ce qui s’était réellement passé.
« Eh bien votre ami P… vous a retrouvé allongé sans connaissance dans la rue principale, commença-t-il.
P.. poursuivit : « Tu devais vraiment être fatiguer pour dormir dans la rue, hein ? »
J’esquissai un sourire. A ce moment une jeune femme entra. Le docteur me présenta Mademoiselle J… qui m’avait veillé toute la nuit. Elle me dit alors :
« Oui Monsieur, j’étais là au cas où vous auriez eu besoin de quelque chose. Vous auriez vu dans quel état vous étiez !
- C’est-à-dire ? Demandai-je.
- Eh bien, Monsieur avait le sommeil agité, il poussait des cris affreux dans un état d’inconscience totale. Monsieur se réveillait le jour et…
- Comment ça, je me réveillais le jour ?
- Enfin c’est Mme L… qui me l’a dit, car moi je ne faisais que les permanences de nuit. C’est que Monsieur a dormi pendant trois jours !
- Trois jours ! Et j’ai dormi tout le temps !
- Vous mangiez et buviez le jour sans vous en rendre compte Monsieur. Et Mme L…m’a dit que chaque jour à la même heure, vous vous mettiez à hurler ces mots NON ! NOOON ! PAS MAINTENANT ! Puis cinq minutes plus tard, vous replongiez dans le sommeil comme apaisé. Vous savez, elle a eu rudement peur. Surtout de votre visage... cette peau tirée et ces yeux creusés...  vides !

Tout me revenait dans un brouillard épais et inquiétant. Le jour-même, quelques heures plus tard, j’avais quitté ce village. Je rentrai chez moi à Paris que je n’ai plus jamais quitté depuis, si ce n’est une fois l’an pour vous retrouver ici, Messieurs. Votre compagnie est des plus plaisantes et apaisantes, voilà pourquoi je m’autorise cette exception. Bien sûr, comme vous avez pu le constater, je vais mieux aujourd'hui. Et pourtant, tous les ans à la même date, la peur me ressaisit. Quel jour fatidique ! Croyez-moi, j’ai longuement réfléchi à ce qui m’est arrivé. Voici ma conclusion : j’avais peur… Peur de mon ombre ! Elle...Car elle est la Mort ! Ma Mort ! C’est ainsi que depuis ce jour, je la vois. Le malheur est que je ne puis évidemment pas m’en séparer. Le jour où je la quitterai, ce sera pour être cette ombre de moi-même.

Et Messieurs, voici le plus étrange. J’avais trouvé une seule solution pour m’en débarrasser. Dans un excès de folie ou de courage, je me suis crevé les yeux. Je ne suis pas aveugle par  accident contrairement à ce que je vous ai fait croire. Eh bien Messieurs, malgré cela, je la vois toujours !