La faible lumière de la lampe jetait des ombres mouvantes autour de moi.  Le ciel était couvert de nuages épais que des éclairs brefs et silencieux trouaient de temps à autres. A chaque détour du chemin, un homme me faisait signe d’avancer. Des bruits sourds me devenaient peu à peu perceptibles. J’ai commencé à ressentir le froid. Mes mules d’appartement rendaient ma marche hésitante. J’ai glissé et j’en ai perdu une. Ma lampe s’est éteinte.

J’étais gelé. Mes dents claquaient. Je ne pensais même pas à faire demi-tour. Toujours l’invite sans équivoque des hommes en noir me poussait vers l’avant. Le chemin s’encaissait de plus en plus et les bruits claquaient à mes oreilles tandis que les éclairs traçaient de longs sillages dans le ciel. Mes pieds, nus, la boue avait sucé ma seconde pantoufle, glissaient dans la glaise, j’avais si froid qu’il me semblait que mes membres étaient de bois. L’oreille droite me lançait des vrilles douloureuses jusque dans la nuque, la gorge me brûlait de respirer l' air vif et légèrement sulfureux.

Ma marche se ralentissait malgré moi, je parvenais de moins en moins à décoller mes pieds de la gangue molle qui tapissait le chemin.  J’ai réalisé qu’il s’était mué en tranchée. J’ai repensé à la lettre, seulement à ce moment-là. Aussi stupide que cela puisse paraître, quand je le raconte aujourd’hui, je l’avais complètement oubliée. J’ai crié :
— Où me conduisez-vous ?

Les hommes avaient disparu. J’étais seul dans une tranchée, des canonnades déchiraient la nuit et j’étais transi de froid. Curieusement, alors que depuis je tremble au moindre mouvement de feuille, à cet instant, je n’avais pas peur. J’ai reconnu le profil des tranchées de la guerre de 14-18 que j’avais longuement observées dans mes livres d’histoire. Je ne saurais dire combien de temps j’ai marché. Longtemps, il me semble. Je vais taire également les cadavres rencontrés en travers des saignées qui entaillaient la campagne uniformément grise. J’étais seul. Je foulais des corps tombés au combat et je me disais que mon grand-père allait certainement m’apporter la clé de cette situation.  Comme Don Quichotte, abruti par ses lectures médiévales ne s'étonnait pas de croiser des géants, ma curiosité adolescente pour la science-fiction me donnait l'assurance de pouvoir gérer le paradoxe vers lequel je me persuadais de cheminer.

Pour me protéger du froid, j’avais volé sa capote à un soldat qu’un éclat d’obus avait scalpé au-dessus du nez. J’étais toujours pieds nus ; les godillots du pauvre Poilu affichaient trois à quatre pointures de moins que mes pieds engoncés dans la terre. Et je marchais. Péniblement. Quelquefois, de la poitrine d’un cadavre s’échappait un souffle de vapeur que le froid condensait en fines gouttelettes. L’un d’eux était-il mon grand-père ? En l’absence de tout signe des hommes noirs, je poursuivais mon chemin, les fulgurances du ciel suffisaient à me laisser deviner où placer mes pas.

Au détour d’un réduit identique à cent autres, le bras d’un homme en noir, sorti de l'ombre, m’arrêta. Il me désigna une casemate enfoncée dans le bas-côté de la tranchée. Des sacs de sable en renforçaient l’entrée. Le caporal Charles Rachée devait m’attendre. Il allait m’expliquer.

L’intérieur de l’abri était éclairé par deux chandelles posées à même une caisse qui servait visiblement de table d'ordonnance. L’odeur était effroyable, un mélange d’urine, de vomi et de mauvais vin rouge. Le caporal était ivre. Sa vareuse maculée de longues traînées violacées  indiquait le degré de son emprise alcoolique. Je me refuse à retracer ici la teneur exacte de notre entrevue. Je vais devoir la résumer.

Pour échapper à l’enfer des terribles combats de Verdun, en 1916, mon grand-père avait engagé la promesse de vendre au diable l’âme de son premier petit-fils, moi, au jour où il fêterait, lui, ses vingt-quatre ans. J’avais fêté les miens deux mois plus tôt. Pris de remords, il m’avait envoyé une lettre à l’adresse que les hommes en noir avaient notée sur le contrat qu’ils avaient, mon grand-père et eux, co-signée, lui de son sang, eux de la suie de leur ombre. Comment les hommes noirs l'avaient-ils contacté ? Il ne me le dit pas.

Sous la caisse qui servait de bureau au caporal, je fis tinter, en la heurtant du genou, une provision de sept bouteilles de vin. En écoutant le récit haché par les rôts brutaux de mon aïeul, une idée m’était venue. Je lui versais rasade sur rasade qu’il avalait d’un trait. Il avait vingt-quatre ans et je retrouvais les traits du vieil homme que je n’avais jamais aimé. Enfant, ses colères alcooliques me terrorisaient. Enfin, il s’effondra. Je le déshabillai et échangeai tous ses habits avec les miens. Il me fut difficile d’enfiler ses brodequins mais je n’avais pas envie de me faire le pied délicat. J’appelai les hommes noirs en déguisant ma voix. Pour rendre le personnage plus crédible, j’avalai un verre de vin (le dernier que je bus jamais), mon haleine avinée les tromperait. Désignant mon grand-père, je leur lançai :
— Il est à vous, l’émotion l’a brisé. J’ai tenu ma promesse. Renvoyez-moi dans son siècle, comme convenu.
Comme un film qui se dévide à toute allure, j’ai remonté tranchées, chemins creux et escalier. Françoise dormait, la petite se serrait contre sa maman, elle avait dû pigner un peu, Françoise l'avait prise contre  elle. J’ai jeté les vêtements du caporal dans le vide ordures, suis resté longtemps sous la douche et j’ai brûlé la lettre. Dehors, le jour se levait.

Oh ! mon dieu, comme j’aurais voulu que cela finisse ainsi.  Si tout ceci n'était que littérature je posais là le mot fin. Je m’étais promis de confesser la vérité — je vous ai dévoilé et ma profession et mon identité — mais toute une existence de mensonges et de tromperies ne s’efface pas aussi vite. On ne leurre pas les hommes noirs comme j’ai voulu vous faire croire. Comment auraient-ils pu être dupes ?
Je suis un lâche, j’ai eu peur. Cette peur qui ne m’a jamais quittée depuis que je l'ai sentie s'infiltrer tel un liquide dans mes veines, remplissant chacun des espaces vides entre les fibres de mes muscles, entre mes os, dans ma moelle, sous ma peau, mes ongles. Je trompe tout le monde. Je fais le clown, le fier, le  montreur de marionnettes. Je ne suis qu’un misérable, mille fois plus méprisable que le caporal qui avait, lui, l’excuse d’avoir vécu l’enfer, de son vivant, dans les tranchées de Verdun.

Tous les ans, à la date anniversaire de la signature du torchon dont l'évocation me révulse l'estomac, l’index me saigne. L’index de la main gauche. J’ai vendu mon petit-fils, le premier à naître. C’est Hugo, celui que je surnomme Mowgli pour me soûler de belles histoires. Hugo, le fils d’Audrey. Il semble si fragile. Je sais que je n’aurai jamais la force de lui dire, ni à lui, ni à Audrey ni à Françoise. Dans vingt-deux ans, les hommes en noir viendront le chercher. Il va devoir payer la double facture du caporal Charles Rachée et de celui qu’il appelle encore Y’an-pè. Vingt-deux années d'ignominie encore à attendre, dans la peur qui m'habite et me glace depuis cette nuit où, par veulerie, j’ai vendu l’âme de mon premier petit-fils à naître.

Vous pouvez me haïr, jamais votre haine, aussi forte serait-elle et concentrée en un seul bloc, n’égalera le mépris que j’ai pour moi-même. Vingt fois, j'ai essayé de me donner la mort, à chaque tentative, un bras surgi de nulle part a retenu le mien. Je ne vaux pas même une vomissure de mon aïeul, j'ai vendu mon petit-fils.