Avec ses compagnons dans la gargotte italienne, Mandrin sentait qu'ils étaient là, à l'affut.  Ils planaient dans les airs, les gapians, scrutant les moindres criques et les moindres remous du Guiers pour les prendre en flagrant délit, lui et sa bande. Il le savait, c'était dans sa nature, il les sentait, les gapians  dans la chair de poule de sa peau qui frémissait et il était inquiet.  Cette nuit, il fallait vraiment être aux aguets et faire très attention pour la livraison de tabac et d'indiennes.

 En effet, de l'autre côté du Guiers, en France,  le chef des gabelous de Pont de Beauvoisin le pire ennemi de Mandrin qui voulait sa peau à tout prix avait réuni ses hommes  pour préparer l'embuscade  et arrêter Mandrin
«  Mes hommes, écoutez !
Cette nuit, je serai posté sur la petite plage sableuse, en bas du séchoir à tabac. Le petit espace toujours à l’ombre près du Guiers..
Ces bandits méprisent la douane, nous ridiculisent. Ils franchissent les frontières sans vergogne et nous mettent au défi ! La prime sera belle si nous les arrêtons !
Attention ! Reprit-il … En général, ils sortent par la porte dérobée de la gargote italienne  qu'on a repérée, avec leurs cabas et leurs indiennes !
Mario, toi dont le flair est aiguisé, tu seras posté au plus près de la gargotte et tu miauleras dès que tu sentiras l’odeur des manoques  de tabac! Ils ont une tribu de chats, là-bas, personne ne remarquera !
Je sais qu’ils tendent des tyroliennes entre les maisons pour rejoindre les deux rives du Guiers et passer leur contrebande de tissus et de tabac par ballot  de l'Italie à la la France. Ils n’ont plus de limite, il faut que ça cesse ! Ce soir,  nous les aurons !
Nous les aurons, croyez-moi,  nous allons l'avoir ce Mandrin plein de haine ! Il nous en veut le gueux !  Il est dangereux et n’hésite pas à tirer ! C’est lui qui a tué Blaise ! ça ne peut plus durer !
Si mon plan réussit. Demain nous le pendrons, lui et ses compagnons et nous vengerons Blaise !

Une voix s'éleva du fond de la pièce, c'était le Gabelou qu'on appelait «  Passe-Montagne » car il n'avait pas son pareil pour franchir les cols et traquer les contrebandiers... 
Mais Mandrin était son ami d'enfance, son voisin,  fallait pas y toucher, même s'il était contrebandier et lui gabelou. Le destin est ainsi fait... On ne sait pas comment la roue tourne  … Louis d'un côté, et Passe Montagne de l'autre. Déjà  quand ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs dans la cour de l'école, Louis Mandrin choisissait le camp des voleurs et Passe-Montagne celui des gendarmes ...  Que voulez-vous, C'était déjà écrit ! .

« Ce soir, vous irez sans moi, cria Passe-Montagne … Ce n'est pas moi qui arrêterai Mandrin... A la communale, c'était mon meilleur copain. C'est un grand cœur … et s'il a tué Blaise, c'est que Blaise a tiré le premier, dans le dos et sans sommation.
Et puis,  autant le dire tout de suite ….Parait qu’y-en a dans les gabelous qui profitent du système et… de sa contrebande !  Alors ???  
Et vous voulez le faire pendre ?
Certains des gabelous baissèrent le nez, mais le chef, était le chef, c'était son métier et sa décision était prise.
-Passe-Montagne, cette nuit, tu es aux arrêts, tu serais capable d'aller le prévenir !

Ils restèrent à l'affut toute la nuit, les gapians, mais cette nuit là, Mandrin ne sortit pas de la gargotte italienne. Avait-il entendu le miaulement du chat ?
Avait-il perçu l'avertissement de Passe-Montagne par je ne sais quelle transmission de pensée ? Nul ne le sut jamais, mais ce n'est pas cette nuit-là que les gapians arrêtèrent Louis Mandrin.