Pour sûr que je m’en souviens, du jour où les gabelous de Carry sont venus arrêter mon père. Quelle soirée terrible ! Papa revenait juste de la pêche et ils sont arrivés comme ça, avec leur uniforme, leur tricorne et le grand sabre qui leur battaient les bottes. Ma mère était terrorisée, moi je pleurais bien sûr, mais qu’est ce qu’on pouvait faire ?
Mon père avait beau leur expliquer qu’il n’était pas contrebandier, qu’il avait juste acheté ces deux livres de sel pour saler ses poissons, qu’il n’avait pas assez d’argent pour l’acheter à Martigues, ils n’ont rien voulu savoir et ils l’ont jeté en prison. Pour deux livres de sel !
Maman m’a expliqué plus tard. Le sel, on était obligé de l’acheter au Grenier du Roi, à un prix impossible. C’était une sorte de taxe, un impôt du Roi. Mais les Seigneurs et les gens d’Eglise n’avaient pas à le payer.
Alors il y avait des gens, des contrebandiers, qui avaient réussi à s’en procurer à la Saline, pour le revendre à des prix raisonnables,  à ceux qui en avaient besoin.
C’est un camarade de mon père, M Georges, qui avait aussi une barque de pêcheur,  qui lui  avait vendu ces deux misérables sachets. Les tortionnaires de la Gabelle ont dû lui faire subir des supplices pour qu’il avoue qui étaient ses complices ….  Après, ils l’ont envoyé aux galères et mon père s’est retrouvé en prison.
Qu’est ce que je pouvais faire moi, quand ils sont venus, petit comme j’étais.
Maintenant, j’ai douze ans, j’ai bien compris qui ils étaient, ces gabelous, et avec mon camarade André, on leur a préparé un tour, pour leur faire passer le goût du sel.
Nous n’étions pas assez grands ni assez nombreux pour nous révolter, comme on m’a dit qu’ils l’avaient fait du côté d’Arles, mais on pouvait quand même essayer quelque chose…
Alors, nous sommes allés  trouver M Bourjut, qui savait lire et écrire et qui n’aimait pas beaucoup les gens du Roi. On l’avait embêté parce qu’il était de la religion réformée…
Il nous a fait une petite lettre, à peine quelques mots, que nous avons déposée pendant la nuit devant la porte du Commis.
Il nous l’a lue, c’était écrit : « Monsieur le Commis du Roy ; je tiens à vous signaler que j’ai aperçu des individus qui ont débarqué Dimanche soir sur la plage de Saussey. Ils ont transporté de grands sacs qu’ils ont ensuite entreposés derrière la grange du Mas des Garrigues (façade Nord). Nous vous signalons respectueusement ces faits, pour que la Loi soit respectée, comme de bons et fidèles  serviteurs du Roy »
Bien sûr, ce n’était pas signé, et nous avons soigneusement préparé notre coup.
Le mas des Garrigues, c’était la maison de M Georges, l’ami de mon père, mais personne n’y habitait plus.  Depuis qu’on l’avait envoyé aux galères, toute sa famille était partie à Marseille où sa femme avait réussi à trouver du travail, comme blanchisseuse.
Avec mon copain André, nous connaissions bien les lieux car nous y allions souvent chasser des merles avec un lance pierres.
Derrière mur de la grange, du côté Nord, il y avait une grande fosse à purin,  profonde, et qui s’était remplie à ras bord depuis les dernières pluies d’Octobre. Nous avions bien failli y tomber un jour, parce que ses bords étaient cachés par un épais fouillis de ronces.
C’est la qu’on a trouvé l’idée. On est allé chercher quelques branches dans la garrigue, qu’on a recouvertes de branches plus fines, de ronces, de genets, avec une dernière couche d’herbes, d’un peu de terre et de feuilles séchées.
Et le Mardi suivant, après qu’on ait déposé la lettre, ça n’a pas manqué !
Un autre camarade de Carry nous avait avertis. On s’est postés en haut du petit tertre, en face du Mas, sous un chêne vert, et on les a vus arriver. C’étaient les mêmes qui avaient arrêté mon père, sept ans plus tôt.
Ils s’étaient  installés à Carry parce qu’on leur avait confié la charge officielle de Commis.
Ils s’avancent vers le Mas, avec leur mousqueton tout prêt, pointé sur la maison, ils appellent deux ou trois fois : Holà ! Holà ! Holà ! Personne ne répond, bien sûr. Ils font un petit tour des bâtiments, et se dirigent vers la vieille grange.
Ils savent que c’est là, dans cette encoignure du mur exposé au Mistral qu’ils vont découvrir l’objet du délit... Ils s’avancent encore, l’un d’eux désigne les grosses pierres que nous avons empilées devant l’anfractuosité. Ils s’avancent précautionneusement, car il leur semble que le sol est un peu meuble sous leurs pas, mais ils ne vont pas abandonner aussi près du but.
Et patatras, les voilà  qui basculent, agitent les bras et disparaissent  dans la fosse!
De notre observatoire, avec André, nous éclatons de rire en nous tapant sur l’épaule. Nous avons gagné !
Ils ont quand même réussi à s’en sortir…
Mais quand ils ont été obligés de traverser notre village,  couverts de boue et de purin et tout le monde riait sous cape en faisant mine de s’apitoyer :
« Hé bien,  messieurs les Commis, qu’est ce qu’il vous est arrivé ? Ce sont des contrebandiers qui vous ont arrosés ? »
Avec André nous n’étions pas peu fiers, et je raconterai tout cela  à mon père lorsqu’il reviendra. On nous a dit que ce sera pour bientôt, avant Noël.
Quand aux deux gabelous, ce n’est pas de sitôt qu’ils reviendront sévir près de chez nous….