La veille, ils avaient tout vérifié et introduit leur destination dans le GPS de leur voiture. Quelques minutes après minuit, ils fermèrent la porte de l'appartement, casèrent leurs valises dans le coffre et un panier pique-nique sur le siège arrière. La nuit et la route étaient à eux.

Première pause à trois heures.

Le silence régnait dans le véhicule, lui perdu dans les méandres de la conduite responsable, elle dans les ruelles des petits villages escarpés.

Deuxième pause aux petites heures.

Après avoir avalé un café et un croissant, ils étaient dans une forme éblouissante. Ravis de ce qui les attendait. Ils avaient tant espéré ces jours d'évasion !

 

Le bleu nuit avait cédé sa place à l'heure bleue et la lumière dorée ne tarderait plus à illuminer leur route.

 

Tout à coup, elle fronça les sourcils. Il pinça les lèvres.

- On dirait que quelque chose d'étrange se passe, dit-elle doucement.

- Mmm, il me semble aussi.

- Une idée ?

- Pas vraiment….

- J'ai l'impression d'avoir déjà vécu cet instant, dit-elle en croisant ses bras.

- Pas possible, tu le sais bien.

 

Les minutes s'étiraient en développant une impression de torsion. Elle frissonna et jeta un pull sur ses épaules et lui demanda s'il voulait le sien aussi. Il refusa.

 

- Il manque quelque chose, s'écria-t-il brusquement.

- La moitié de la route ?

- Mais non, c'est autre chose. Quelle heure est-il ?

- Huit heures trente , du matin.

- Et alors ? Nous sommes en été, et le soleil se lève à….

- Vers les six heures, dit-elle en terminant sa phrase en point d'interrogation.

- Zut… il est huit heures trente et une, le ciel est d'un bleu d'azur et le soleil n'est nulle part….

- Nulle part, c'est exact, ponctua-t-elle en se retournant. Mince alors. T'as une explication ?

- …..

- T'as une explication, toi ? répéta-t-elle.

- C'est à cause de tous leurs exercices, gronda-t-il en frappant le volant.

- Ah, de qui ? Des scientifiques ?

- Non… les autres ! Bien plus dangereux, bien plus subversifs !

- Tu me fais peur… explique….

- Les intellectuels…

- Mais ils ne s'en prennent pas au soleil, les intellectuels. Ils n'ont que des mots au bout de leurs doigts, dit-elle en souriant.

- Les intellectuels, je confirme. Avec leurs idées. Regarde bien, dit-il en tendant son index vers le pare-brise.

- Je ne vois rien….

- Regarde bien, là, devant toi. Ils ont placé un point d'interrogation. Et comme par hasard, le point du point d'interrogation cache le soleil. Voilà pourquoi il a disparu…

- Ça se peut, cela pourrait être l'explication, mais… Mais pourquoi ils feraient cela ?

- Les intellectuels du samedi sont terribles, je peux te l'affirmer. Ils ont des défis déboussolants…

- Tu veux rire ? Par exemple, imaginer pourquoi le soleil a disparu! Et tu vas leur répondre quoi ?

Il tourna légèrement la tête vers elle, caressa sa joue et continua, très sérieux:

 

- Je vais faire simple ! Je vais leur répondre que le soleil s'est barré car il en avait marre d'entendre :

- Quand est-ce qu'on arrive à la mer ? Je veux faire des châteaux de sable…

- Quand est-ce qu'on arrive à la plage ? Je veux bronzer couleur caramel…

- Quand est-ce qu'on arrive à la montagne ? J'ai hâte de faire du ski…

- Quand est-ce que la pluie va s'arrêter de tomber ? Je voudrais faire sécher le linge au vent...

- Quand est-ce que le soleil va faire blondir les blés ? J'ai besoin d'une bonne récolte...

- Quand est-ce que le soleil a rendez-vous avec la lune ?

- Pourquoi il est jaune, le soleil. Quand est-ce que le soleil sera noir, vert ou rouge ?

 

Alors, je crois que le bonhomme, de temps à autres, il a envie de voir la neige fondre au soleil . Il a envie d'enfiler un bain de soleil, de s'allonger sous un soleil de plomb, quitte à prendre des coups de soleil.

Puis, un cocktail aux fruits exotiques entre ses rayons, admirer enfin son coucher en guettant le rayon vert !