Miroir, mon beau miroir

Les sinistres couloirs en pierres étaient peu à peu devenus une série de corridors et de galeries. Des boiseries ininterrompues et des lambris de chênes revêtaient les murs et le plafond décoré à intervalles réguliers de lustres monstrueux.

 

A chaque sursaut de flamme du chandelier de Monsieur « D », un éclair traversait les pendeloques, et réveillait dans l’ombre, le long des boiseries, la hure hargneuse d’un sanglier, ou la tête résignée d’une biche qui nous regardait de ses yeux morts.

 

Je me rendis compte subitement que ce corridor me devenait antipathique. Depuis combien de temps déambulions-nous ainsi ? L’atmosphère de cet endroit devenait irrespirable. Il y avait là une malédiction. Quelque chose de satanique.

 

Nous marchâmes longtemps ainsi, monsieur "D" devant moi, tenant le chandelier qui éclairait le long corridor et se reflétait dans le cristal des lustres suspendus régulièrement au plafond. Petit à petit, les trophées accrochés aux murs furent remplacés par des miroirs, de grands et longs miroirs encadrés de boiseries dorées qui me rappelaient les miroirs suspendus dans le salon de ma grand-mère.

 

A ce souvenir, mon cœur flancha et j'aurais tout donné pour être en train de boire le thé, là-bas, dans l'odeur de fleur d'oranger qui flottait toujours chez elle.

 

Plus nous avancions et plus les miroirs se rapprochaient, se touchaient presque et se dépouillaient de tout ornement inutile. Je marchais maintenant, tel un automate, derrière monsieur "D", ne sachant plus exactement qui j'étais, ni ce que je faisais ici.

Mon regard se faisait vague et j'errais, tel un somnambule, quand, tout à coup, je ressentis une violente douleur à la tête. Ahuri, je restais sonné un moment devant ce qui me paraissait, il y a peu de temps, comme le dos de monsieur "D" et qui, en fait, n'était qu'un miroir de plus placé en travers de mon chemin.

 

Je réalisai alors que j'étais seul entouré de miroirs et de vitres, apercevant de loin le chandelier que monsieur "D" avait déposé par terre avant de disparaître.

La salle des blasons

Les événements prenaient un tour pour le moins inattendu. J’avançai le bras pour saisir le chandelier dont j’appréciais mal l’emplacement. Le miroir se déforma comme un film transparent, puis céda sous la pression et se déchira sans bruit.

 

Sans bien réaliser comment cela s’était produit, j’étais passé de l’autre coté du miroir.

 

J’avais déjà entendu parler de ce phénomène surnaturel, qui restait pour moi une fantaisie de conteur… jusqu’à cet instant.

 

A présent, il avait repris son aspect normal, à ce détail près qu’il ne reflétait aucune image.

 

Un rapide coup d’œil circulaire me fit prendre conscience de l’immensité de la salle dans laquelle je me trouvais. Elle aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Les murs étaient recouverts de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles.

 

Le silence était oppressant.

 

- Monsieur « D », où êtes-vous ? appelai-je d’une voix mal assurée.

 

Je ne reçu, pour toute réponse, que l’écho affaibli de ma propre question. Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? …

 

Le chandelier qu’il avait abandonné diffusait toujours son étrange lumière, et se trouvait dans un angle de la salle, à proximité d’une porte basse, dissimulée derrière une épaisse tenture noire. On aurait dit une invitation à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue.

 

J’écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse.

L’envers du décor

Je ne pouvais pas m'empêcher de pousser la porte basse. Il me fallut me pencher un peu pour pouvoir pénétrer dans un appartement totalement anachronique avec l’immense salle que je venais de traverser et qui me parut agréable au premier abord, rempli de l'ambiance chaleureuse d'un bonheur serein.

 

Et là, je restai pétrifié d'horreur au spectacle que je découvris immédiatement.

 

Je me trouvais dans un appartement, somme toute très commun, comme n'importe quel appartement, à la différence qu'il ressemblait étrangement au mien. A ceci près que quelque chose clochait, mais je n'arrivais pas à savoir quoi. J'étais désorienté, chez moi et en même temps chez quelqu'un d'autre, dans une ambiance à la fois familière et étrangère. Je compris que les tableaux étaient les mêmes mais qu'ils étaient différents, différents....Inversés ! C'était ça, j'étais dans l'envers du décor et cette découverte me figea de stupeur.

 

Mon angoisse fut à son comble lorsque la porte qui donnait sur la cuisine s'ouvrit lentement...

 

Je me cachai précipitamment derrière un meuble lorsqu’une abominable femme apparut, précédant un homme chauve qui s’était courtoisement effacé pour la laisser passer, plié en deux, dans une ostensible révérence.

 

Il ne cessait de parler à la femme avec une telle rapidité de langage que je ne comprenais rien à l’exception de « Madame la Comtesse » qui revenait constamment dans son propos.

 

Cette comtesse m’inspirait du dégoût. J’étais sûr de l’avoir déjà vu quelque part. Oui, c’est ça, derrière la vitre, alors que j’étais dans la maison hantée. Je l’avais aperçue derrière la vitre, avec son visage ruisselant de pluie, inoubliable avec cette perruque immonde.

 

La comtesse parlait d’une voix crapuliforme qu’elle essayait de faire gazouillante. Une voix à vous dégoûter de vos oreilles.

 

- Ah, quel temps de chien, quel temps de chien ! Mais où est donc Monsieur « D » ? gémissait-elle.

 

- "Je le cherche aussi" dis-je en surgissant du canapé derrière lequel je m'étais dissimulé.

La comtesse crut défaillir. Elle leva lentement la tête et son visage s'éclaira.

- "Quel farceur, vous faites, Monsieur D" gazouilla-t-elle en se dirigeant vers moi, "Mais, où étiez-vous passé ? Tout le monde vous cherche. Vous savez bien qu’Abrahel vous attend".

 

On me prête une constitution robuste, mais je dois avouer que cette interpellation de la vieille me fit craindre pour ma prospérité mentale. J’avais besoin de refaire mon plein de sens de toute urgence. Hélas, les flatulences buccales de cette déjection humaine m’empêchaient de réfléchir.