Assis sur un antique banc en mélèze, si vieux que de nombreux postérieurs y ont emprunt la forme d’un coussinet, il médite en savourant sa bouffarde au tuyau en piston. Ses prunelles errent vers le haut de la montagne, où le soleil irise des pignons majestueux. Son visage patiné parait impavide,

Il est las et là à la fois

-Las de ses rhumatismes, de toutes ses blessures. Ses manetons, mains devenues flasques, n’obéissent plus, la roche qu’il a si souvent caressée les a tannées, usées, Elles sont aussi rognées par le gel
Et
-Là, cantonné au refuge depuis sa mise l’écart, il accueille
des touristes à la rotation continue.

A la veillée il leur conte des histoires, qu’il s’est récité à lui-même durant toute la journée.
Autrefois pisteur, vieil homme devenu, le soir près de l’âtre devant les bûches en combustion, il narre ses anciennes courses, les drames de la montagne impassible et hautaine sans pitié pour les inconscients.
Il ressasse alternativement ses cordées d’il y a…
Il y a belle lurette qu’il ne remonte plus la manivelle des clients hésitants.
Ceux-ci sont d’ailleurs devenus des spécialistes, connaissant tout de la montagne, Pour cela ils surfent sur la toile, avant même que de n’avoir vu le début d’une piste.
Maintenant, sans la force alternative qui avait fait de lui le roi des guides, il est chargé de l’allumage de la cheminée, et il s’occupe de la popote en fonte où il fait cuire la soupe à pates en y ajoutant par palier des légumes.
Il aime alors contempler tous ces ingrédients qui se fondent en mouvements alternatifs circulaires continus
Et il attend, en rêvassant, le retour des touristes.
Il y a longtemps que sa bielle Rosy l’a quitté. Ils ont formé un couple moteur réputé dans toute la vallée. Lui guide, elle hôtesse de ce chalet qui maintenant tombe en ruine.
Il est seul, sans force à l’allumage, sans force motrice.
Et lorsque le soir venu les marcheurs s'en reviennent, il contemple d’un œil désabusé leur équipement d’internautes, casques protecteurs, chaussures extrêmes, boussole GPS.
Alors il porte un regard qui en dit long sur le manteau de la cheminée
où trônent ses vilains brodequins tout usés

De viles broques* hein ??? me direz-vous

Que nenni des brodequins qui ont un noble passé



*Broque chose sans valeur


Nota sources pour la soupape de sureté : je vous signale que j’ai été pistonnée par mon garagiste, pour tous ces mots dont j’ignorais l’usage