Le ciel continue de déverser ses seaux d'eau à qui ose mettre le nez dehors en ce lugubre dimanche d'entre deux fêtes ! Il faut pourtant que j'aille prendre l'air(question de survie !) et ainsi me rendre compte de l'intensité des rafales qui font hurler le vent qui emporte tout sur son passage : poubelles oubliées sur les trottoirs, arrosoirs et divers objets négligemment laissés dans les jardins, vieilles chaises en plastiques, ballons de foot déjà délaissés au profit des consoles de jeux vidéo. C'est vraiment un drôle d'hiver ! Bien décidée à braver les éléments, je glisse mon gilet en pure laine vierge (acheté lors de mes vacances en Ardèches), sous mon tricot en fibres cent pour cent polyester. J'enfile mon pantalon imperméable ainsi que la veste à capuche. J'ajuste mon bonnet vert pistache et mes gants noirs. Je chausse mes chaussures de randonnées et je m'éjecte aussitôt dehors avant de tomber, victime de surchauffe prévisible. C'est vraiment pas du temps à mettre un chat dehors ni quiconque d'ailleurs, mais maintenant que j'y suis, j'y reste ! J'inspire un grand coup de cet air vivifiant qui fait le grand tour, semble t-il, dans tout mon être ! je me sens revivre, LIBRE ! (sous la pluie que je fais mine d'ignorer). Quand les automobilistes arrivent à ma hauteur, ils me dévisagent, allez savoir pourquoi... Je sais qu'à cet instant précis je n'ai pas l'air d'avoir toutes mes facultés intellectuelles, mais bon...se promener comme tous le monde, par beau temps, c'est trop banal non ? J'allonge le pas et vais...de ce pas...droit devant, comme un chien errant qui viendrait de s'échapper, habitée d'une méchante envie d'ailleurs ! Ma vieille entorse me fait souffrir mais qu'à cela ne tienne, c'est encore moi qui décide, ou pas, de marcher ! le corps, on lui cède une fois, deux fois, et bientôt c'est lui qui dicte sa loi et nos limites...J'arrive déjà à l'église ( l'horloge n'est toujours pas à l'heure ), je prends à droite et trouve les maisons très moches, les trottoirs sales...Je me concentre sur le souvenir récent du vingt cinq décembre.( Le saumon aurait été meilleur avec du citron, les coeurs de palmiers n'ont pas eu de succés, cette idée aussi de manger des trucs bizarres parce que c'est Noèl !, les pommes de terre n'étaient pas assez rissolées et la viande était trop cuite. Le vin avait un arrière goût de bouchon et la crême dont j'avais fourré la bûche dégoulinait, trop liquide. Enfin tout était délicieux si je me borne à croire mes convives tous faux c...!, ou très bien élevés !). Toutes mes recettes apparemment au point toute l'année, disfonctionnent le jour où tout doit être parfait...Allez comprendre...
Sans m'en rendre compte j'ai abandonné les ruelles tristes, J'ai tourné à gauche à la boulangerie et pris à droite en direction du chemin apprécié des sportifs, celui qui longe la rivière. La pluie a cessé mais le vent balaie avec fougue, les feuilles, le long du chemin. Ma cheville est bien réchauffée, j'accélère mon allure, tout en faisant glisser ma capuche dégoulinante. Le jour décline déjà, le ciel gris souris à viré au gris très sombre en moins d'une demie heure. Alors que je replace mon bonnet sur le haut du front, je perçois un bruissement derrière moi. Je me croyais seule mais qu'importe, je ralentis pour me laisser doubler. Le pas de l'inconnu semble s'adapter à ma propre vitesse. J'ouvre grandes mes oreilles et retiens ma respiration. Sa démarche, en décalage de deux secondes avec la mienne résonne en moi comme un écho inquiétant. Je n'ai informé personne du parcours que j'allais emprunter et en plus, je n'ai pas pris mon téléphone...Je suis soudain mal à l'aise...Je passe à la vitesse supérieure et tente de me calmer alors que mon coeur s'emballe. Je prends une bonne respiration. Une suée froide descend, de ma nuque jusqu'en bas du dos. Je presse le pas encore un peu, consciente de cette réalité de l'instant : je suis seule dans un lieu, certes agréable au printemps mais absolument lugubre à dix-sept heure trente, en décembre, avec en plus quelqu'un qui me suit. J'accélère encore ma marche qui prend des allures de fuite désespérée. Je n'ose pas me retourner pour lui faire face. À sa démarche je l'imagine grand, barraqué, le cheveux épais et très noir, l'oeil hagard. Il tente de me ratrapper, avide de...de...J'ai chaud, j'ai soif, j'ai peur...Mes jambes m'entrainent presque malgrès moi, tel un épouventail sur ressorts, je me vide de toute consistance. Je cours, horrifiée, mon coeur cogne sur mes tempes trempées. J'imagine sa grosse main tenant le couteau qui lui servira à me trancher la gorge..., ou peut-être a-t-il choisi un autre instrument, pour me perforer le cou ( un tire- bouchon, un tourne- vis, un vilebrequin)! Le sang rouge vif jaillira de ma carotide par secousse, propulsé au rytme de mes pulsations. Je regarde le cours d'eau défiler dans l'autre sens, à l'allure rapide où je cours moi même et crois y apercevoir ma tête ensanglantée, encore couverte de moitié par mon bonnet vert. Je ne pourrai pas tenir ce rythme bien longtemps et je me sais perdue. Je pense à ma famille, à cette idée folle de sortir à cette heure avançée sans en avertir personne... Ma cheville me fait de nouveau mal, je suffoque, je tousse, je tombe et me relève comme soulevée par une force divine. Soudain, tel un mirage, une silhouette, au loin, se dessine et vient vers nous ; c'est un joggeur ! je suis sauvée ! je cherche son regard bien avant qu'il soit à ma hauteur. Je lui fais des yeux de démente, qui viendrait de s'échapper de l'asile le plus proche, et, le pouce pointé discrètement vers mon bourreau, je lui mime ces mots, de ma bouche déformée, d'où rien ne sort, à part la peur : _" Il veut me tuer ! il veut me tuer !"
Le jeune homme me dévisage, les yeux exorbités et poursuit son parcours. Mon sang se glace, je blêmis. Il fait presque noir maintenant, je suis perdue cette fois, il incarnait mon seul espoir de rester en vie. Je fais un effort surhumain pour retrouver une respiration qui me permette de poursuivre ma course vers l'inéluctable. Il y a bien une solution pour vivre...encore...Je me souviens des cours de self-défense, quand javais seize ans : Je vais me retourner, et quand il m'assènera le premier coup, je saisirai son bras, ferai un demi tour et utiliserai sa force pour le faire valser par dessus mon épaule. En théorie cela à l'air parfait mais s'il est très grand je n'arriverai à rien... Ah oui, je me souviens... je saisis son bras, je fais un quart de tour sur la droite, je lui déboite l'épaule tout en lui labourant l'omoplate de mon pied gauche...ah non ça ne marchera pas, j'ai trop mal à la cheville... Tant pis, je me rends, j'en peux plus...que ça se termine...Je stoppe ma course, à bout de force, et me retourne, haletante. Personne ! il n'y a personne derrière moi. Dans un état second je tente de marcher, mes jambes trembles, j'ai la nausée. Je reste donc un moment immobile, interdite, puis, dans le silence de la nuit, je me remets en route. Plus un bruit aux alentours, même le vent se tait devant l'absurdité de la scène. Je n'entends plus que le frottement de mon pantalon, à l'intérieur des cuisses , après chacun de mes pas. Ce crissement que j'ai pris pour les pas de quelqu'un d'autre ! Bonjour l'imagination ! Il y a des histoires qu'il vaut mieux ne pas raconter...C'est d'ailleurs ce que j'ai fait, en rentrant, appréciant plus que jamais le doux réconfort de la sécurité retrouvée.