Un bruit plus fort que les autres sortit Iggi de son interminable nuit.
On lui avait bien dit que le voyage serait long et éprouvant.
Depuis combien de temps était-il balloté dans cette caisse longue et étroite où il était parvenu à élargir de son couteau les maigres fentes qui lui assuraient un souffle de vie ?
Ils n'avaient pas compris grand chose aux explications du passeur, juste quelques mots auxquels accrocher leurs espoirs... boîte... frontières... cimetière... liberté... LIBERTE mais c'est le hochement de tête de sa compagne Aatifa qui l'avait définitivement convaincu.
Résigné, Iggi avait caressé encore une fois le ventre dilaté où poussait leur bébé avant de s'enfuir très vite.
Il trouverait un travail et quand il aurait assez d'argent il les ferait venir, Aatifa et le bébé.

Il doit faire grand jour à en croire la myriade de petits points qui dansent la sarabande dans les rais de lumière; ça doit être ça la vraie liberté... de la poussière de vie en suspension dans cet air qu'il aspire goulûment, le nez collé aux planches moisies.
Combien d'érythréens comme lui ont fait le choix de se laisser enfermer pour mieux s'évader ?
Car un érythréen, ça s'évade... ça ne migre pas... il faut être né syrien pour ça.
La caisse tangue, semble descendre sans fin, ballotée dans des bras trop pressés.
On chuchote, on ahane, on gémit même... il lui semble entendre un sanglot.
Pourquoi quelqu'un sangloterait-il alors qu'on va ouvrir sa caisse, l'extirper de sa prison pour lui montrer le chemin, la voie grande ouverte vers un monde meilleur ?

Il fait sombre à nouveau... sans doute un nuage espiègle qui joue avec le soleil.
Machinalement, Iggi se protège la tête; comme une pluie sourde s'est abattue sur le couvercle de sa boîte... on dirait... une pelletée de terre.