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Le défi du samedi
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30 avril 2016

Feu d’artifice (Pascal)


On descendait en bas de Romans pour aller voir le feu d’artifice du quatorze juillet. J’étais seul avec mon papa, je ne l’avais que pour moi, c’était déjà une immense joie comme un cadeau personnel. Je me souviens de son énorme main qui faisait disparaître la mienne quand je la lui donnais ou quand il me la réclamait. Pour chacun de ses pas, j’en faisais trois ! Je courais presque pour maintenir sa cadence ! Je dansais en courant ! Parfois à cloche-pied, parfois trottinant, je m’élançais jusqu’au bout de son bras tendu et je faisais semblant de l’attendre ! C’était bien de marcher avec lui ; sous sa protection, j’étais rempli de hardiesse, de courage, de curiosité. Il n’avait même pas peur des bouches d’égout et des volets qui claquent dans le noir ! Avec mon papa, j’étais le plus fort du monde…

D’autres gamins se pressaient aussi avec leurs parents mais, moi, j’étais avec mon papa. Il était déjà mon seul spectacle. Quand je le regardais, je levais la tête comme si j’admirais un immeuble avec plus d’étages que je connaissais de chiffres et de nombres ! Mon papa, il avait le pouvoir de faire reculer les fantômes, d’arrêter les voitures, d’écarter les gens sur son chemin ! J’étais fier de marcher à son côté. Son ombre était géante ; elle allait jusqu’au trottoir d’en face. Elle faisait la nuit autour de lui. Il était fascinant, mon papa ; c’était une montagne sans peur et sans reproche. Il pouvait défier tous les démons de la nuit, peindre mes cauchemars pour les éclairer en couleurs de rêves, combattre les sorcières de mes livres, apprendre par cœur mes récitations...  

Quand on dépassait une brasserie avec des clameurs, une rue sombre remplie d’odeurs, une vieille échoppe aux rideaux tourmenteurs, tour à tour, je les toisais avec aplomb, comme si elles ne me faisaient pas peur, mais je serrais un peu plus la main de mon papa. Si je m’élançais sur un carton, je perdais sa main mais il me la tendait comme pour me récupérer de mon jeu de saute-mouton. Si j’escaladais les marches d’un porche, il s’arrangeait pour que je puisse bondir sur le trottoir et, d’un hochement de tête, il n’oubliait jamais d’apprécier mon record.

Il ne parlait pas beaucoup, mon papa. Il n’avait pas l’expansivité d’un colporteur, ni l’emphase d’un prêcheur, ni même la verve d’un menteur. Il parlait juste, comme si ses mots avaient une vraie valeur. Et puis, qu’aurait-il pu raconter à un gamin de six ans qu’il emmène le long des quais de l’Isère, un soir de quatorze juillet ? Pourtant, j’étais rempli de mille questions existentielles, seulement pour entendre sa voix, seulement pour qu’il s’intéresse un peu à moi…

« Papa, papa !... Est-ce que les petits oiseaux regardent aussi les feux d’artifice ?... Papa, papa !... Est-ce que tu es déjà allé de l’autre côté du pont ?... Papa, papa !... Pourquoi les gens courent-ils si vite jusqu’à l’Isère ?... Ce n’est pas dans le ciel qu’ils tirent les illuminations ?... Papa, papa !... Elles vont où, toutes les fusées qui n’explosent pas ?... Tu crois que je pourrais ramener des éclats de lumière dans mes mains pour les montrer à mes sœurs ?... »

Il ne répondait jamais, mon papa, comme si toutes ces questions allaient naturellement trouver un jour des réponses avec mes seules expériences. C’est fou comme le fossé entre deux générations est forcément abyssal ; on ne fera jamais de son papa, son meilleur ami. Moi, je l’aimais d’une façon incommensurable. Quand j’arrivais à l’étreindre, à le prendre dans mes bras, à le serrer de toutes mes forces, j’avais toujours l’impression de ne pas arriver à le retenir comme s’il était encore plus grand que tout l’amour que je pouvais lui porter.
Comme un sablier aux desseins inexorables, il était fuyant, mon papa. Il esquivait, il se délitait, il s’éloignait, ou il était gêné, je ne saurai jamais. On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas reçu. Tenter cette entreprise en caresses mielleuses, en mots sucrés, en patience feinte, c’est hypocrite, c’est fabulateur, c’est frauduleux, et on ne peut pas mentir à son gamin ; il s’en aperçoit tout de suite…

Entre transpiration et moiteur, silence et illusion, la chaleur du soir laissait poindre d’évanescentes enluminures aux alentours des lanternes flavescentes ; un coup de vent et la poussière dorée dansait dans la lumière. Volontaires ou inconscients, des insectes venaient s’y griller et c’était déjà un feu d’artifice de crépitations autour de l’ampoule exécutrice. Le long des quais, leurs halos piqués repéraient nos ombres en nous éblouissant un instant, mais on les retrouvait quand on s’éloignait de leurs lumières brasillantes.

Nous nous étions placés le long de la rambarde du côté du commissariat. La foule s’agglutinait, les enfants criaient, la patience s’essoufflait… Le ciel était immense. Frileuses, les étoiles tremblaient tout en haut du firmament. Si certaines étaient blanches, tels des flocons de neige paralysés dans le noir, d’autres semblaient bleutées, verdoyantes ou rougissantes comme si, jalouses mais étincelantes, elles se montraient à nous dans leurs plus belles robes de bal.
L’Isère troublante, ou troublée par les attroupements grossissants, alignait comme à la parade ses méandres profonds, ses remous aux contours abstraits, ses embrassades de berges, ses borborygmes inquiétants, et il n’était que les lueurs cotonneuses des alentours pour la distinguer si sournoise, si reptilienne, si insondable…  

L’emploi du temps était à l’heure des ténèbres ; au premier coup de tonnerre, la rumeur s’est tue ; au deuxième, j’ai retrouvé la main de mon père ; au troisième, la nuit s’est embrasée dans un tumulte d’éclats luminescents, de flamboiements incessants, d’étincelles prodigieuses, de myriades enguirlandées, de coruscations flamboyantes, de scintillements rugissants, de déferlements incandescents… L’Isère, illuminée du Noël de l’été, renvoyait aux spectateurs béats son miroir éblouissant, et Saint Barnard resplendissait dans les miroitements multicolores, et le Pont Vieux dansait entre ses arches en perpétuels ronds de jambe, et les gens applaudissaient, et la nuit était apothéose et mes frissons étaient la somme de mes impressions inouïes…

« Papa, papa ?!... Est-ce que les poissons admirent le feu d’artifice ?... Papa, papa ?!... Est-ce que les vagues de l’Isère emportent les lumières dans leurs tourbillons ?... Papa, papa ?!... Est-ce que nos belles étoiles reviendront ?... Papa, papa ?!... » Mon papa, il regardait le feu d’artifice dans mes yeux et c’était toutes ses réponses…

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