Comme tous les trente et un décembre depuis un petit paquet d’années déjà, j’étais vautrée sur mon canapé avec mes huit tranches de saumon fumé et mon pain de mie pour moi toute seule, me faisant un devoir de ne pas me coucher avant minuit pour une raison qui m’échappe encore… Je m’envoyais ma surdose de saumon en prêtant une oreille et un œil distraits à la télévision qui déversait son habituel flot de mélodies ringardes avant d’avoir été à la mode, quand on sonna à ma porte.

J’étais pas exactement en tenue de fête alors j’ai vite enfilé un jean avant d’aller voir qui c’était, et j’avais pas entrouvert  ma porte qu’une furie est entrée en trombe et a investi mon salon sans vraiment y être invitée…
- Bon, qu’est-ce que vous foutez ? qu’elle a fait, comme ça, en me regardant, pas bonjour, rien…
- Excusez-moi, mais si je peux me permettre, qu’est-ce que VOUS foutez ? j’ai fait, bien droite dans mon jean.
- Alors ça, si vous y voyez pas d’inconvénient, on verra plus tard. Y a plus urgent dans l’immédiat !
- Et je peux savoir…
- Oui ! Oui ! J’y viens ! Vous énervez pas… Je vous explique.

Et elle m’a expliqué. Une histoire à dormir debout… mais elle y mettait tellement de passion et de conviction que j’ai pas eu le cœur à l’interrompre… Soit disant que minuit n’arriverait pas et que la nouvelle année ne pourrait pas commencer tant que je n’aurais pas respecté une bonne résolution que j’avais prise un an plus tôt. J’étais toujours un peu agacée mais aussi de plus en plus amusée… Miss Foldingue en personne dans mon salon.

Quand elle a eu fini son baratin, elle s’est tue et m’a regardée. Je voyais pas bien quoi lui dire… On s’est regardé comme ça un moment, et puis elle a fini par me dire :
- Faudrait pas trop traîner quand même, ça risque de créer des désordres cosmiques.

Alors là je me suis marrée. Elle était bonne celle-là ! Elle a eu l’air un peu déçue et m’a demandé :
- Vous me croyez pas, c’est ça ?
- Bingo !
- Bien… Il était quelle heure quand je suis arrivée ?
- Euh… Pas loin de minuit. Pourquoi ?
- Parce que dans ce cas minuit devrait être passé, ça fait un petit moment qu’on papote, n’est-ce pas ?
- Euh… oui.
- Bien ! elle a fait avec un petit air triomphant. Alors dites-moi, c’est toujours aussi calme, ici, à minuit le 31 décembre ? Pas une clameur, pas un coup de klaxon, rien ? Et à la télé ils ne font plus tout un tas de tralalas à minuit ?

Elle avait raison… C’était flippant. A la télé, sur toutes chaînes, l’image était comme figée. J’ai ouvert la fenêtre et j’avais l’impression d’habiter une ville fantôme… Et c’est une impression qui n’existe absolument jamais, chez moi. Même le dimanche à l’aube. Jamais. J’hésitais encore à la croire, la brindezingue, mais elle offrait quand même une alternative moins flippante que la fin du monde…

Alors je lui ai demandé, incrédule :
- Mais c’est toutes les résolutions de tout le monde qui doivent être respectées ?

Là c’est elle qui s’est marrée :
- Si on devait s’occuper de toutes les mémères qu’ont promis de maigrir et de tous les fumeurs qu’ont juré d’arrêter, on serait encore à l’âge de pierre ! Non… On ne fait respecter que les résolutions importantes.

- Importantes ?
- Oui, importantes. Pour l’humanité, ou pour la planète, pour l’univers…
- Et moi j’ai pris une résolution importante comme ça ? Vous me faites marcher ?!
- J’ai malheureusement pas que ça à faire…
- Ah… Et c’est quoi cette résolution ?
- Ça ! Pas à moi de vous le dire… Moi je suis là pour vous secouer un peu, mais je peux rien faire de plus…
- OK… Je suppose que c’est pas mon histoire de régime ? Parce qu’en fait après le saumon j’étais bien décidée à…
- Non, non, évidemment !
- Ouais… Bien sûr. La cigarette non plus, donc ?
- Vous fumez ?
- Ah ouais. Non.
- Allez ! Faites un effort ! Vous en avez pris beaucoup des résolutions l’année dernière ?
- Ben je me souviens pas trop bien, en fait…
- Bon : on est entre nous, faites pas votre timide, allez-y, bon sang !
- Ben… j’avais aussi décidé de… euh… enfin… de m’inscrire sur un site de rencontres…
- Et vous l’avez pas fait ?
- Non.
- Pourquoi ?
- C’est ça, ma résolution importante pour…
- Non non, je suis curieuse, c’est tout. Bon, une autre !
- Euh…
- Allez !
- Ben…
- Oui ?
- J’avais dit que j’arrêterais d’écrire dans mon coin et que j’essaierais de… faire lire un peu mes… mes trucs.
- Et ?
- Rien.
- Rien ?
- Non, je l’ai pas fait.
- Et ben au boulot !

Elle disparut sur ces mots, me laissant perplexe et toujours bloquée au seuil de l’année nouvelle… J’hésitais entre appeler les urgences psychiatriques ou me mettre à mon ordinateur pour scribouiller un peu au cas où et je finis par opter pour cette seconde option… Je ne sais pas exactement à quel moment ça s’est produit mais la nouvelle année est finalement arrivée.

Ailleurs, devant un autre écran, un homme a lu cette nouvelle plume hésitante. Il l’a aimée. Il l’a louée. Elle lui a inspiré des poèmes et des textes de toute beauté qui donnèrent un souffle nouveau à la littérature, révolutionnant la poésie, l’art et l’amour.