Nos petits pioupious, ceux du nouveau service militaire, le SNU : le Service National Universel, ils sont tout beaux, tout jeunes, tout frais, tout innocents !...  
Pourtant, au soleil d’Evreux, sous « la grande chaleur printanière », trente degrés, pas moins de vingt-cinq jeunes se sont retrouvés pris de faiblesse. Stress, hyperventilation, crise de tétanie, douze malaises en moins d’une heure, l’élimination par la fragilité a vite opéré…

Ce qui est intéressant, c’est qu’aucun d’eux n’a eu l’idée de se plaindre ou bien d’aller chercher un coin d’ombre salvateur. L’esprit de corps déjà bien ancré, comme un seul homme, les uns après les autres, ils se sont retrouvés dans un état de grande détresse.
Dans le même uniforme, la fonction crée l’organe et la compétition n’admet pas la défaillance. Pas habitués à ce genre de représentation, coup de chaleur, déshydratation, immobilité, fourmis, crampes, etc., c’est qu’ils ont dû se sentir mal, nos chers enfants…  

À qui la faute ? À ces jeunes, si peu habitués à la lumière du soleil ? À l’encadrement, soucieux de leur inculquer des valeurs républicaines fortes ?  À l’heure indécente de cette inauguration au temps trop estival pour la saison, à la longueur de la cérémonie ?... Casquette à large visière sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, tee shirt blanc sur les épaules, pourtant ils étaient quand même parés, non ?... On dirait qu’ils sortent tous de l’œuf !... Eux, quand ils vont au soleil, c’est uniquement à la plage, pendant les vacances !... Il fallait prévoir l’écran total, des boissons énergétiques, des parasols, une pause de dix minutes tous les quarts d’heure ! Il n’empêche, pour tous, ce dut être une sacrée expérience que de se retrouver confrontés à cette hécatombe…  

« Ce n’est pas nous », disent les jeunes, en chœur ; nous, on nous a dit de venir, de nous installer sur les marches du perron de la mairie, de faire bonne figure et qu’il était de bon ton de présenter notre uniforme tout neuf aux médias alentour…  
« Ce n’est pas nous », disent les officiels contrariés ; qui aurait pu penser une seconde qu’une terrible insolation allait frapper la plupart de ces jeunes…
« Ce n’est pas moi », a l’air de penser la statue du général de Gaulle, nouvellement inaugurée, un moment, jugée responsable de cette pandémie…

Justifiées ou abusives, moqueuses ou philosophiques, depuis, on entend toutes sortes de railleries… « Nos p’tits pioupious, si chaque fois qu’on les met au soleil, il faut aussi amener les pompiers, les brancards et le SAMU, il n’y a qu’à les occuper à l’ombre !... ». « Aujourd’hui, l’ennemi c’était le soleil ; il en a fait tomber vingt-cinq ! Demain, qui sera le détracteur ?... La pluie ?... On craint déjà les bronchites, la fièvre et les complications !... ». « Il n’y a qu’à les sortir seulement quand il fait beau et seulement à l’ombre !... ». « Si on les met dans les courants d’air, ils vont tous s’envoler !... ». « Il y a déjà des parents qui ont dû venir récupérer leurs chers petits… ». « Parbleu !... Ils vont assurément porter plainte !... ». « Mais ce sont tous des volontaires !... ». « Qu’est-ce que cela serait s’ils ne l’étaient pas !... ». « Donnons-leur des activités à la hauteur de leurs capacités !... ». « Il faut vite renvoyer les plus faiblards dans leur famille !... ». « C’est la sélection naturelle !... ». « Ben, la relève est assurée… ».

À côté du perron des jeunes, une bonne trentaine de porte-drapeaux, en grand uniforme d’apparat et gants blancs de mise, casquettes, calots ou nu-tête, cheveux grisonnants à poste, maintiennent leur position sans broncher. Facilement, ils pourraient être les grands-pères de tous ces gamins. Pendant leur garde-à-vous cérémonieux, on ne dénombrera aucun malaise dans leur camp…