J’ai écrit « yacht » sur ma feuille blanche et, accueillante, c’est comme si elle avait déplié sa grand-voile ; au mât de ma plume, aux soupirs d’un puissant vent d’inspiration, ce yacht, de glissades en remuements, on va le balader sur la grande Bleue. Encore à l’anneau du quai de la marge, tel un alezan sauvage, les drisses claquent, le compas tend ses aiguilles, il piaffe d’impatience. Le skipper est à la barre, l’équipage est à bord, larguez les amarres…
Les froissements du foc donnent le tempo de l’allure, les frôlements incessants de la bôme s’amusent au-dessus du cockpit, les grincements de la coque rajoutent encore à l’amplitude du penchement. Le bateau est vivant. Le spi est sorti ; tel un cerf-volant gonflé de futur, il cherche les meilleurs alizés. Qui emporte l’autre à cette heure de fuite en avant ?... Qui réclame le plus la mer ?... C’est le deal : conserver l’équilibre ténu, en naviguant au plus près sur la lame coupante. Tiens bon la barre…

Avez-vous remarqué les bateaux lointains quand ils régatent en meute, à l’épreuve d’une mythique traversée ? Gracieux, on dirait des mouettes planantes, prises dans le tourbillon d’un allant soudain. La mer a un grand pouvoir d’attraction sur ces bateaux sans condition.
Épris de grandiose, ils glissent sur l’eau, accaparés par le furieux désir de liberté bleutée et qu’importe la victoire, si ce n’est que pour les publicitaires intéressés…
L’effet des étoiles, tropique du Cancer ou tropique du Capricorne, sans cesse bercés entre le ciel et la mer, ils font fi des latitudes et des longitudes. Ils doublent l’aurore et ses mystérieux falbalas étincelants, en laissant l’or se pailleter dans leur sillage ; ils courent après le coucher de soleil comme s’ils voulaient le rattraper et se confondre dans l’intimité de ses lumières congestionnées. Il y a quelque chose de rassurant dans la quête des couleurs, un je ne sais quoi d’intemporel qui pousse à l’Aventure. Tiens bon la barre…

Rudes et solitaires, de l’étrave fuyante à la trace éphémère, infime fragilité pourfendeuse, ils domptent pourtant les vagues, ils en tissent la dentelle, ils en ornent l’écume, ils en apprivoisent le ressac ; il y a naturellement des frissons d’accompagnement dans toute cette démesure…  
On voudrait bien être à bord, subir la houle, se conformer à la puissance des éléments, admettre le roulis comme la seule palpitation véritable à nos cœurs tellement blasés.
Voilà, on aimerait remettre sa vie en jeu en sillonnant la grande Bleue, savoir n’y rien trouver que ses propres vieux démons et les noyer, un par un, sans façon, dans ses abysses vertigineux ; on voudrait se laver de toutes les contrariétés terrestres et, enfin, sous les confettis des éclaboussures multicolores, laisser naître nos profondes émotions en échange bienheureux. Nous aussi, on veut des frissons multipliés à l’infini, en découvrant cet horizon immaculé de nos mauvaises actions. Tiens bon la barre…

L’imagination, c’est l’onguent de la réalité. Au premier zéphyr, on prendra l’aller sans retour ; on jettera la boussole et tous ces bêtes instruments qui empêchent de se perdre ; on naviguera aux vents les plus caressants, sous les étoiles les plus brillantes, avec nos rêves les plus fantastiques ! On enlèvera le gouvernail car personne ne gouvernera !...  
On suivra les bancs de sardines, on fuira l’aileron des requins, on prendra la route des courants émeraude et des reflets turquoise ; la nuit, on montera sur le dos des algues phosphorescentes !...  
Pendant la traversée, telles des fleurs fragiles, on cueillera les broderies des vagues les plus sensationnelles ; par ordre de parfum et de couleur, d’éclat et de pétillement, on les rangera dans l’herbier des ressacs !...  
On verra des baleines, des dauphins, des poissons d’argent et peut-être même des sirènes alanguies ! On écoutera toutes leurs chansons ! Encore, on tombera dans leurs pièges ! Avant de nous en aller, à l’encre amoureuse, on leur signera des baisers d’autographe ! Toutes voiles dehors, on ne  naviguera qu’aux feux des naufrageuses les plus blondes ! On flirtera avec leurs rochers les plus découpants ! Encore et encore, on se laissera éblouir avant de repartir ! Tiens bon la barre…

Tu verras ! Jamais on n’aura le temps de penser au passé ! Jamais on ne laissera l’ombre de la voile nous enfermer dans le noir de la mélancolie ! On ira rendre hommage à Poséidon, on croisera le Nautilus, on cherchera Alain Colas, on saluera Corto Maltese ! On goûtera le plancton ! Le sillage, c’est l’écriture du présent qui défile ; on le relira en secret, avant qu’il ne s’efface…
On mettra dans nos yeux des pépites de pluie de mer et, dans nos poumons, tout l’iode qu’on pourra embarquer ! Si tu veux, si tu veux, on fera une escale ou deux, seulement pour réapprendre à marcher ; ce sera une escale avec des colliers de nacre et des chapeaux tressés, une escale au milieu d’indigènes à la peau bronzée, une escale avec des sourires et des rires pour seule monnaie…  

Enfin, puisque c’est le but ultime de notre dérive, on trouvera une île déserte, avec des plages à perte de vue. Tu sais, c’est ce paradis blanc aux mille oiseaux enchanteurs ; l’herbe y est si verte, il paraît que les arbres ont des feuilles qui ne tombent jamais. On choisira la couleur de notre soleil, on retrouvera les visages de tous ceux qu’on aime, on les prendra dans nos bras et nos cœurs battront à l’unisson…
En dernière révérence, on laissera nos empreintes sur le sable, comme ça, juste pour le plaisir de voir une vague les effacer, et ce sera comme si nous n’avions jamais existé…
Allez… tiens bon la barre…

J’ai écrit « yacht » sur ma feuille blanche…