Doucement, la machinerie s’est ébranlée… Petit à petit, la figure inquiète de ma mère s’est éloignée de mes interrogations curieuses. Je me suis retourné mais elle avait disparu, cachée par d’autres mamans soucieuses, perchées elles aussi sur la pointe des pieds. Un panorama impressionnant s’offrait à mes découvertes craintives mais intéressées. D’autres gamins en culottes courtes se tenaient sur leurs destriers et ils caracolaient d’allégresse en agitant frénétiquement les rênes. Mi rassuré, mi crispé, je m’agrippais à mon cheval de bois ; lentement, je glissais en avant et je le tenais par l’encolure comme si j’étais le crack d’un tiercé du dimanche.
Il avait un regard qui riait, ce blanc cheval. J’étais plaqué contre son œil et il semblait me cligner qu’on allait bien s’amuser. Sa joue ronde était tiède, ses naseaux palpitaient de peinture pourpre mais je le caressais pour qu’il ne s’écarte pas de son chemin. Un monsieur est venu récupérer mon ticket et il m’a repositionné correctement sur ma selle. Puis maman est revenue dans le paysage, c’était réconfortant. Au début, j’ai cru que c’est elle qui se déplaçait autour du manège parce qu’elle n’était plus au même endroit dans mes repères. Chaque tour passant, je la cherchais pour ne plus jamais la perdre pendant une nouvelle absence de circonvolution. C’était comme si je lui disais implicitement : « Je vais revenir, je vais revenir !... » Je crois que c’était cela le plus amusant : se cacher un instant de l’autorité maternelle mais revenir naturellement et repartir en avant, à l’assaut de l’imaginaire et des réalités multicolores…

Après savoir marcher, je crois qu’on apprend à tenir sur un manège ; c’est pendant l’apprentissage de l’enfance qu’on devient un acteur dans la toupie, une marionnette dans le tourbillon grisant du Temps. La Vie, c’est un tour de manège, c’est dans l’ordre des choses de l’existence ; c’est un sport d’endurance. L’Elan athlétique, c’est de la première respiration à la mort en passant par l’Amour.

C’est sûr, c’était le mien le plus rapide ! Il avait une crinière figée dans un vent de grand galop ! Ses pattes bondissantes avaient l’air de franchir les plus hauts obstacles ! Ses sabots étaient vernis de noir, comme des chaussures bien cirées, ils brillaient intensément, aux détours revenants du manège, quand ils retrouvaient le soleil de l’après-midi ! Sa queue ondoyante était dans le prolongement de notre course. C’était forcément un cheval sauvage et celui qui arrivait à tenir sur son dos était un grand cavalier !... Je m’accrochais…

Avec mon Pégase emballé, je tournais autour des étoiles ou c’était les étoiles qui m’encerclaient. J’étais devenu une planète libre, un astre filant, courant sur la tenture du manège, m’échappant dans l’ombre de la face cachée du carrousel ou surgissant, téméraire, dans l’espace de la vision de ma mère !... J’avais dompté mon cheval !... Moi aussi, les pieds calés dans les étriers, agitant frénétiquement les brides, j’étais dans la course, j’étais dans le vent ! Tout au long de cette ronde effrénée, les couleurs alentour explosaient en feux d’artifice. C’était des déclinaisons de lumières scintillantes, des guirlandes luminescentes, des éclats flamboyants, des enluminures éblouissantes !... Tout se mélangeait au milieu d’une frénésie enchanteresse !... Décidément, mon coursier avait des grands pouvoirs de voyage sidéral, je caracolais dans l’Univers ! Enivré de joie, je chevauchais sous une pluie d’étincelles mirobolantes !...

A chaque tour, elle applaudissait, maman, comme si j’étais en tête de la course du manège ; elle m’encourageait, elle était fière de moi. Pourtant, comme si j’avais grandi très vite, je ne la cherchais plus vraiment dans le paysage.
Tout aussi excités, des gamins criaient leur liesse en gesticulant des exercices périlleux sur leur monture. Jamais je n’aurais osé les imiter tant mon cheval semblait fougueux, déjà que j’avais du mal à tenir en équilibre…
Dans un haut-parleur, une chanson de fête foraine délivrait ses couplets enthousiastes ; elle était au tempo de notre cavalerie, elle s’écrivait indélébile sur la gamme de mes frissons passionnés !...

Tout à coup, venu d’on ne sait où, une sorte de pompon rouge grenat s’est mis à danser devant mes yeux ! C’était comme un grand oiseau cherchant à se poser sur mon épaule mais il était tellement sauvage, tellement extraordinaire, qu’il s’enfuyait tout le temps devant mes timides tentatives de préhension ! Il voletait de l’un à l’autre des enfants avec des saccades insensées, des tournoiements de meeting ; il était bien plus rapide que le cerf-volant de mon grand frère, plus intéressant que des vraies marionnettes, plus passionnant que mes petites voitures !... C’était un tour gratuit au pays des étoiles filantes !... A chaque passage, maman tentait de m’expliquer comment l’attraper en faisant les yeux doux au préposé du manège…

C’était toutes mes pensées pendant l’enterrement de ma mère. Ce jour-là, un soleil de circonstance, perché dans les vitraux miroitants, s’amusait à éclairer les décors de la cérémonie, en bleu, en rouge, en vert, en jaune, et tous les spectateurs encore accrochés sur le Carrousel se retrouvaient un instant décorés de ses lumières folâtres.
Ivre de tristesse, trempé sous l’orage des larmes, je m’étais retrouvé devant un rideau sombre en forme d’austère tenture. Au bout d’un cordon tressé, un gros pompon, un pompon rouge grenat pendait à sa taille pour lui donner une envergure de papillon posé dans l’église…