La petite fille sage et studieuse venait d’être appelée par le maire de la ville pour la remise des prix. « Edwige Romano » entendit-elle dans le haut parleur. Prix d’honneur.

La petite fille sérieuse, sous le regard fier de ses parents, monta sur l’estrade et alla se faire remettre son prix des mains de Mr le Maire : un beau livre d’enfants comme toutes les années.

Edwige était impatiente ; elle n’oubliait pas que le dernier livre qu’elle avait « lu », c’était celui qu’elle avait volé chez le libraire. Elle se souvient : c’était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour regarder de nouvelles images, déchiffrer de nouveaux mots, et ainsi partir en voyage… Quand ses parents s’étaient finalement aperçus du larcin, il avait fallu rendre le livre. Quelle honte mais quel déchirement aussi que cette séparation d’un livre devenu son ami.

« Perlette goutte d’eau » tel était le titre de son livre prix d’honneur

C’est l’histoire d’une petite goutte d’eau qui vit avec toutes ses sœurs sur un nuage. Elle s’ennuie, elle est curieuse et impatiente; elle veut partir tout de suite pour aller visiter la terre ; elle ne veut pas attendre la pluie ; ses sœurs tentent toutes de l’en dissuader.

En vain. Perlette s’approche du bord du nuage et saute, en poussant un cri de plaisir.

Si la petite Edwige Romano se découvre et reste fascinée par toutes les aventures terrestres et humaines qui se présentent à Perlette, elle engrange inconsciemment tout un imaginaire sur la vie des nuages qui va l’accompagner longtemps.

Après Perlette, jamais plus de sa vie d’enfant, Edwige ne saura regarder les nuages comme des nuages. Et surtout pas comme des cumulus, nimbus et autres cirrus…

Chaque nuage est un grand coussin moelleux qui abrite une colonie de petites gouttes translucides, toutes délurées, bavardes, sans cesse en rires et en chamailles.

Dès qu’elle peut, Edwige regarde le ciel et guette les nuages

Nuage indolent promenant mille perlettes orangées au soleil couchant,

Nuage électrique aux perlettes noires et grondantes à l’approche d’un orage,

Nuages blancs, nuages gris, nuages roses …  des millions de perlettes et des milliers d’histoires pour une seule toute petite fille.

Et puis un jour Edwige Romano connut son premier émoi. Elle s’aperçut soudain qu’elle ne pouvait plus jouer avec son petit voisin Philippe, qu’elle ne pouvait plus lui parler, le bousculer, se moquer de lui avec ses copines. Elle le guettait au bout du chemin, et détournait son regard quand elle le voyait ; au fond d’elle, elle avait de drôles de sensations, des pincements, des frissons, des petites caresses.

Sans s’en apercevoir, elle oublia le petit monde animé, bruyant, coloré et joyeux de ses nuages d’enfant.

Son nouveau plaisir solitaire était maintenant de s’allonger dans la prairie, et de laisser les dessins des nuages s’imprégner de ses désirs : un visage, des mains, un cœur, un frôlement, une rencontre. Si le nuage lune va se fondre dans le nuage fleur, alors c’est sûr, il m’aime, il m’aimera.

Elle ne devait surtout pas les perdre des yeux ; il lui fallait les soutenir, les aider, les convaincre.

Parfois elle trichait un peu et s’arrangeait avec les formes et les trajectoires ; mais qu’importe. Philippe l’aimerait. Philippe l’aima. Ensemble ils composèrent de beaux  tableaux célestes et quelques enfants aussi.

Aujourd’hui qu’elle est une vieille dame, que de nombreux êtres chers l’ont définitivement quittée, Edwige guette  l’éternel dans le ciel, elle guette le rayon divin, celui qui va scintiller de tous ses feux entre les nuages ; quand il vient, quand il brille, quand il éclate et se duplique, elle est émue, elle se sent toute petite, toute fragile.

Elle sait qu’un jour, dans la chaleur de l’été elle aussi partira, aspirée vers là-bas ; comme Perlette, toute évaporée, qui est, au terme de son aventure, remontée sur son nuage. De tout cela Edwige se souvient et elle sourit.