D'abord, à lire en braille, à rebours.

Suivre le rebord des âmes et retrouver les trains du passé…

Se souvenir des rails anciens.

 

Une jeune femme, enceinte, traversant l'Europe pour rejoindre le soldat français qui l'avait séduite dans ce camp de prisonniers, en Autriche.

Un jeune homme, franchissant les tunnels entre l'Italie et la France pour aller retrouver sa famille, repartir, revenir.

De quel côté de la frontière se trouve la famille ?

 

Le regard de ma mère, celui de mon frère, se souvenant à chaque train qui passe de ceux qui ne sont jamais revenus.

 

A lire en braille sur les traverses, histoires d'exils, d'allers simples.

Europe traversée, en long, en large, en traverses.

 

A lire dans les lignes des voix qui se sont tues.

 

Petite histoire et grande histoire, ballottées entre deux gares.

Petite histoire et grande histoire, paumées, assises sur un vieux banc encore, dans une salle des pas perdus.

 

Ma vie est une histoire de rails.

 

Une histoire qui déraille, un jour.

A force de suivre les voies ferrées on finit parfois par en perdre le goût du chemin.

Qui sait les voies buissonnières ?

Je les sais.

 

Une histoire qui déraille, une nuit.

Tous ces trains pris sans savoir même leur destination.

Comme on marche dans la vie sans savoir où elle nous mène.

 

Pris le grand panier, jeté dedans le livre, le carnet, le stylo et l'argent.

Qui part sans argent sur les voies buissonnières ?

Je ne sais pas.

Si les voies sont payantes, alors il faut payer, ou le monsieur à la casquette va se fâcher…

Pris le grand panier, le manteau rouge, monté dans le train.

Sans destination.

Parfois, au bout, c'est la mer.

Parfois une ville.

Parfois juste une gare.

 

Avalé les kilomètres avec pour seul but de n'en avoir pas.

Avalé les paysages, collectionné les hôtels, les villes, les rencontres d'un soir avec pour seul espoir de n'en avoir plus.

Avalé les lignes, dévoré les livres, souri au voyageur fatigué, éteint la lumière et dormi enfin, calme, heureuse, bercée par…

Tu t'en vas…

Tu t'en vas…

Tu t'en vas…