Carajo ! Il attrapa de justesse un chiffon pour éponger le parquet et éviter la catastrophe. Qui se transforma en déroute car les lames de bois déteintes prirent des allures arc-en-ciel. En deux enjambées, il atteignit le coin gauche assigné à la kitchenette. Il vida le peu d’eau qui restait dans la bassine, passa un coup de serpillère et remis l’attirail en place sous la fuite. Le plic ploc de la pluie qui tombait du toit fissuré reprit sa marche militaire.

Il eut une pensée pour cet hijo de puta français qui lui louait ce galetas. L’odeur de moisi et les pannes de chauffage n’étaient agréables que dans un recueil de poèmes. Il n’avait décidément pas la désinvolture d’un Rimbaud, ni la démesure d’un Lautréamont. Ses pinceaux transis lui tombaient des mains au bout d’une heure. Près de la baie sale qui se gorgeait de tous les vents, se bousculaient esquisses et tubes de gouache, des photos voilées, des bouteilles en bataille et des assiettes de pâtes froides. Sur le chevalet, quelques traits de fusain présageaient d’un tableau hésitant. Presque malhabile tant les références à des Kandinsky, Miro, Dali s’alignaient sans rime ni raison.

Il remplit l’unique casserole de la mansarde et se promit d’attendre patiemment le gloussement de l’eau bouillante. Les tscchhh feutrés avaient la douceur des après-midi de Doña Laura, sa mère. Il pénétrait alors dans le salon d’été, étriqué dans son uniforme de collégien, pío pío la coupe de cheveux translucide. La Tia Maruja se tenait toujours à droite du piano français. Il embrassait quelques joues orangées qui laissait en bouche un goût de sucre éventé. Il dérobait un ou deux biscuits sous l’œil amusé des « «ladys ». Il aimait cet accent traînant, ridicule qui frisottait en un zzz grasseyant quand Asunción lui rappelait sur le chemin de la maison que c’était jour de thé, synonyme de gâteaux à l’orange et d’ongles propres et récurés.

L’eau trépignait. Les bulles s’éventraient contre les parois moussues de calcaire. Il posa sur le coin de l’évier les lettres qu’il avait en main depuis le matin. Dans l’une, Paolina lui signifiait la fin de leurs relations. Une âme bienveillante l’avait informé depuis quelques mois que sa fiancée fréquentait avec assiduité le tennis del Club Regata. Avec toutes les circonvolutions propres à la bonne société et à la troisième missive, il avait deviné quand, quoi, comment… et n’attendait plus que la touche ultime au tableau du cornudo. Il imaginait sans peine les gloussements de ses condisciples. Ja ja, sabes que, pobre Esteban… si, ella, con ese demonio de…  La deuxième enveloppe contenait une invitation officielle à exposer dans un Musée de cette désolante ville normande. Puta madre, pourquoi à ce moment précis ? L’hiver avait délavé ses illusions. Les cours d’histoire de l’art et les borborygmes d’artistes sur le retour lui abrutissaient l’esprit, martelant son imagination d’un tam tam pernicieux. Tout ce qui transpirait de son âme était aujourd’hui d’un tel convenu. Au mieux trois touches ocre bronze sur un grand vide. Il regarda flotter le sachet de mate de coca, ne sachant laquelle de ces deux nouvelles le désarmait le plus.

Oser s’avouer que l’été passé, il s’était réjoui de sa bourse, comme d’un Sésame vers un monde neuf, une élite qui n’étrillait pas ses meilleurs rejetons à la moindre audace artistique. Un bruit mat lui fit lever la tête. Sur le rebord de la fenêtre, un oiseau à la poitrine vermillonne picorait les débris de son petit déjeuner. Il se rappela avoir acheté à un bouquiniste un livre d’ornithologie avec force gravures. Il le dénicha sous une pile de livres. Il étudia attentivement les illustrations passées, hésita, rouge-gorge, pinson des arbres ? Ou alors bouvreuil pivoine ? Linotte mélodieuse ? Il se souvint avoir acheté ce guide parce qu’il avait été étonné des couleurs ternes des oiseaux européens. Même leurs  pio pio semblaient dérisoires. Il se souvint de cette expédition où il avait quitté Tarapoto à l’aube avec Jorge, son guide, pour plonger dans la forêt amazonienne et tracer quelque croquis de la faune locale. La pluie les avait surpris et ils avaient dû trouver refuge dans un village en bord de rivière. Il n’avait pu sauver de son sac à dos trempé que ses peintures et ses pinceaux. Mais le papier, lui,  était inutilisable. Ils étaient restés là quatre jours, une éternité pendant laquelle il avait déniché, cartons, documents fripés, pages maculées de graisse, vieux chiffons, pour reproduire ces oiseaux aux couleurs tapageuses. Il avait un souvenir très précis de cet ara qu’il avait peint sur un bout de bois, un Chloroptera aux coloris si vifs qu’ils semblaient irréels. En partant, il avait entassé dans un grand sac de toile ces œuvres insolites et les avait exposés ensuite dans un café de Tarapoto à la grande satisfaction des touristes et des locaux.

Son minuscule visiteur n’était plus là. Il s’approcha de la fenêtre. Après tout, pourquoi pas ? Il se saisit d’une feuille de papier de riz, lissa le grain délicat et décida de croquer au fusain, en vis-à-vis, le modeste serin qui avait picoré là, à la minute précédente, et l’exemplaire chatoyant qui voletait dans ses souvenirs. Puis changer ensuite de matière, un canson banal qu’il utilisait avec ses élèves. Ou même un buvard, et des pastels. De l’encre de chine sur un papyrus. Un papier calque appliqué sur un tissu… Jusqu’à l’œuvre finale où, abandonnant le papier, il coucherait sur le bois brut un envol de plumes brunes et colorées.

Lexique

 

Carajo                        merde

Hijo de puta               fils de pute

pío pío                        piou- piou en espagnol

Tia                              tante

Cornudo                     cocu

Club Regatas              Club chic de Lima, situé à Chorillos

Mate de coca              infusion de feuille de coca très courante au Pérou

Ja ja                            expression du rire

Puta madre                 expression de colère

Sabes que, pobre Esteban… si, ella con ese demonio de

Tu sais que, pauvre Esteban, elle, avec ce démon de…