Aujourd’hui, un ancien des Apprentis Mécaniciens, lecteur assidu et grand aficionado de mon dernier recueil, m’a offert un carton de bonnes bouteilles. Un ancien apprenti : c’est drôle, ce paradoxe, tu ne trouves pas ?... Ce serait bien, la vie, si on n’utilisait que des paraboles ; on danserait à demi-mot, on aurait des sophismes sur le bout de la langue comme des baisers de confusion ; on cultiverait l’équivoque et, au bord de nos lèvres, il ne pousserait que des mots tendres, parfumés et en couleur printanière. Mais, excuse-moi, je m’égare, ce n’est pas le propos de ma lettre d’aujourd’hui…

Tu sais, je ne prévoyais pas l’étendue de cet engouement envers mes textes. Comme pour moi, il me semble que je vais titiller des preux souvenirs dans leurs caboches de grands enfants ; et, de mon côté, je me sens moins seul avec toutes ces remembrances mouvementées qui m’accaparent au quotidien.
Naturellement, ce midi, jour de gloire, j’ai ouvert une de ces bouteilles !... Ha, ha !... Mon imbécile abstinence de ces dernières semaines a volé en éclats ! Pied de nez aux obligations muettes, merde à tous les devoirs ! Je le clame ! Je renvoie les conventions au banc des maussaderies ! Je rallume la flamme ! Au travers de la griserie passagère, même si ses contours m’échappent, le monde devient buvable. Tu comprends ?...
Je me devais de lever mon verre à cet admirateur, et à cette opportunité alcoolisée ! Cérémonial de l’élévation, j’ai lentement décacheté le goulot, enfoncé le tire-bouchon et tiré vigoureusement sur son manche comme si, tout à coup, j’avais une grande soif !...

Le liquide rouge sang a coulé dans mon verre ballon ; j’aimais ce transvasement et ces glouglous de fontaine de jouvence. Emprisonné, le liquide ambré semblait tournebouler dans son récipient ; en échange, il dégageait ses parfums extraordinaires comme un imminent sauf-conduit à l’évasion et, de la coupe aux lèvres, il n’y a qu’une simple pliure de coude… Allez !... À ras bord !... Les femmes et les enfants d’abord !... Loin du festif, l’ivresse déraisonnable a ses champs de vastitude ; ses cieux sont divins, ses océans sont sans fond et j’endosse le costume du naufragé, la robe de bure de cette communion solennelle…

Au premier verre, bien sûr, par défaut, j’écoutais du Neil Young, « Old Man, Needle And the Damage Done, Harvest, Alabama… », tous ces standards d’un grand passé glorieux, mais tellement périmé ; il faut bien laisser, aux années fossoyeuses, le temps d’enterrer tous les souvenirs, même les meilleurs.
Les premières vapeurs de l’alcool sont comme la clé d’un futur que je n’ai pas envie de maîtriser ; elles sont un véritable feu d’artifice ; avec volupté, des premières détonations jusqu’au bouquet final, les éblouissements, les frissons, le tonnerre, je prends tout.
Fi du sevrage !... des « Tu ne devrais pas… ». Au gré de mes sentiments ballottés, je sais que je vais me retrouver dans des contrées hospitalières et sauvages ; je sais que je vais souffrir et me féliciter de tutoyer ce breuvage ; au fond de mon palais, je devrais tourner la clé de ma langue et succomber à tous les orages…

Au deuxième verre, je suis passé directement à du Bruce Springsteen ! À fond !... Ça soufflait dans les baffles ! Ha, ha !... Il me fallait du corsé musical ! Rends-toi compte, du quatorze degrés ! Du rouge qui tache jusqu’au fond du calebar ! Tout à coup, sur le quai de l’oubli, j’ai posé les valises des soucis, rangé les contrariétés, éloigné les mauvais esprits, chassé la cabale et son cortège d’opprobre ! Libéré du joug des convenances, je me suis vu danser sur la table du salon mais ce n’était que mon imagination qui me devançait ! Ha, ha !... Ce qui était loin se rapprochait et ce qui était près ne se laissait pas attraper !...

À la troisième perfusion, chape de plomb, j’ai été pris d’une immense nostalgie, comme si je devais rendre en mélancolie tout le bonheur fugace qui m’envoûtait et tous ces pétillements multicolores qui éclaboussaient ma tête. Bon gré ou mal gré, ce qu’on prend, il faut toujours le rendre. Stephan Eicher était le porte-drapeau idéal pour représenter tout ce vague à l’âme latent. Avec mon ballon, j’ai foncé dans le couloir, j’ai dribblé les portes et j’ai marqué dans le filet de mon écriture.
Une partie de moi avait tombé ses barricades, j’étais capable de parler d’Amour ! J’avais retrouvé des mots de troubadour ! L’allocution abondante, sur ma feuille, je les décorais avec des guirlandes de pudeur ! J’avais des tournures de phrase blondes, des points de suspension comme des grains de beauté et des épithètes à la peau blanche !... Heureusement que j’étais seul…  
C’est fou comme on peut déclamer quand on a un petit coup dans le nez ; j’étais capable d’enfanter des vers, de résoudre des grands mystères, de gagner à l’euro millionnaire, de paraphraser Apollinaire…

Parce qu’il fallait me mettre à table, rends-toi compte : j’ai dévoré mes pâtes au beurre comme si c’était des ortolans ! Entre sauce tomate et gruyère râpé, je me suis régalé !... Ha, ha !... Dis-moi, les rupins, les snobs, les bourgeois, quand ils ont un coup dans le nez, comment ils voient leurs ortolans ?... Comme des pâtes ?...

Au quatrième verre, je faisais la vaisselle ; les mains dans l’eau, je me baignais, et les bulles de savon, c’était le ressac tumultueux des vagues du robinet contre la plage de mes remembrances émues. La musique de l’accompagnement ? Peut-être Pink Floyd et « Echoes », peut-être Bashung et « La nuit, je mens », peut-être Souchon et sa « Ballade de Jim »…  
En tout cas, quand j’ai versé le reste de la bouteille dans l’évier, c’était Dylan qui tenait la palme du hit-parade. En général, c’est lui qui finit mes festivités de navigateur solitaire, bousculé aux vents de l’ivresse ; les intonations de sa voix, ses mélodies, sont comme une piste d’atterrissage où, vaille que vaille, je repose mon âme quand elle a trop plané dans les méandres de mon imagination bourlingueuse…  

Je suis soûl, aigri et encore un peu magicien ; par la fenêtre, je jette des sorts les plus terribles à tous les cons qui m’encerclent, à tous les chiens qui aboient, à tous les chats qui grattent dans mon jardin, à tous ces traits d’avion qui découpent le bleu du ciel.
Ce soir, ce sera le retour aux choses ordinaires, la longue dégringolade aux Enfers ; il faudra tomber du nuage, payer l’addition, faire avec la barre qui plombera ma pauvre tête malade et composer avec cet estomac en total désaccord avec mes quelques débordements…
En attendant, ici ou là, je vais aller bricoler ; inusable, cet autre moi est sacrément courageux. Ce qui est amusant, c’est qu’il ne se rappelle jamais ce qu’il a entrepris ; lavage, sciage ou jardinage, il n’y a que le lendemain que je découvre ses « œuvres »…  

Oui, j’aurais bien aimé boire cette bouteille avec toi ; on aurait trinqué pour le goût des souvenirs, pour l’ivresse mal contenue et les rires balayant la routine et l’indifférence ; nos éclats de voix auraient chassé les vides abrupts et nos silences gênés auraient encore réveillé nos chimères… les plus inaccessibles…