Les vrais héros sont anonymes. Arrivés sur zone, les jumelles ostensiblement braquées sur la mer, entre l’écume pétillante, les ombres omniprésentes, les vagues jaillissantes, puisque le caboteur avait malheureusement sombré, nous cherchions désespérément les éventuels survivants. Le vent hurlant dans la mâture, les penchements violents, les visages fermés, traduisant pourtant toute l’énormité de la tâche, rajoutaient encore à l’impression apocalyptique de la situation…  

Tout à coup, dans l’immense puzzle de la mer, on a pointé du doigt une minuscule pièce orange qui pouvait être un gilet de sauvetage !... « Là !... Regardez !... Tribord avant !... » Aussitôt, deux souffles puissants jaillirent des cheminées et nous nous rapprochâmes de la victime. Et puis, dans les machines et chaufferies, au poste de manœuvre, on réclama un nouveau « Stop »…

Pendant l’arrêt, le bateau roulait bord sur bord ; il était impossible d’avancer dans les coursives sans être sévèrement bousculé, châtié, maltraité. Et quand on le pouvait, on marchait sur les matériels de sécurité accrochés aux cloisons qui, eux-mêmes, devenaient des objets dangereux. Parfois, on prenait tellement de gîte qu’on restait plaqué contre la cloison, attendant une petite accalmie pour reprendre notre semblant d’avancée. Durement molestés par cette ennemie invisible mais tellement présente, soumis à sa force brutale nous secouant sans cesse, c’était comme si la mer voulait faire lâcher prise à tous les marins du bateau…  

Au bout d’une glissade malencontreuse, le deux-galons qui gérait l’activité des secours sur la plage arrière dût très vite déclarer forfait à cause de sa figure et de ses dents qui explosèrent contre une bite d’amarrage. Bien planté sur ses jambes, le casque sur les oreilles et le micro devant la bouche, c’est le patron bosco qui reprit la manœuvre. Déjà, notre capitaine d’armes avait plongé dans le bouillon pour récupérer le bonhomme, encore si fragilement accroché à son restant de vie…

Avec un malin plaisir, la mer s’amusait du bateau en le baladant du creux le plus profond à la cime la plus haute de ses vagues. Elle inondait ses ponts ou les envoyait vers les sommets et, pendant quelques instants, ils effleuraient les nuages. Contente de cet échafaudage éphémère, subitement, elle laissait tout tomber ; alors, elle gonflait une autre vague, plus puissante, plus rageuse, plus déterminée, qu’elle allait confronter une nouvelle fois à notre pauvre coquille de noix. Pour nous faire peur, entre ses remous, elle créait des masques d’ombres grimacières aux mille faciès inquiétants…

Blanchi de sel, désemparé, le bateau subissait sans faillir tous ces furieux assauts de mer ; si ses grincements étaient comme des gémissements, si ses ballottements étaient comme des mouvements d’incertitude, si ses portes étanches n’étaient plus imperméables, généreux dans la tourmente, docile pendant les sollicitations, il s’acquittait de son devoir en géant.
Les vagues assaillantes pouvaient bien s’éclater contre ses flancs, les paquets de mer attaquer ses superstructures, la houle puissante le trimballer sans nul ménagement, il était comme un oiseau protecteur, défendant bec et ongles tout son équipage…  
Dans le chaos général, au milieu des secousses, des vibrations, des rouleaux, des glissades, c’était pendant ces moments extraordinaires qu’on apprenait à aimer notre bateau et, lors des escales lointaines, on arborait sa légende avec une grande fierté…
Intrépide, notre courageux bidel se démenait dans l’intense tumulte ; minuscule homme-grenouille, entre tuba et palmes, il s’acharnait à nager dans le fracas des vagues. Un mètre en avant, deux mètres en arrière, c’était un nouveau jeu de la mer, avec cet impromptu et inconscient sauveteur.
Parfois, happé par une lame, on ne le voyait plus ; parfois, il se confondait avec l’écume rageuse crachée par la mer ; parfois, il s’escrimait pour atteindre la cime d’une vague mais elle se désagrégeait et tout était à recommencer. Au calcul de l’approximation, ce qui pouvait être à cent mètres se retrouvait soudainement à cinq cents mètres…

Nous, impuissants, regardant les événements sur le pont, on voulait tous lui donner notre énergie pour qu’il accomplisse sa mission ! À la passerelle, malgré l’impérieux devoir d’entraide entre les gens de mer, envoyer au feu les plongeurs du bord dans cet impétueux cataclysme, c’était quand même prendre une sacrée responsabilité. C’est certain, derrière leurs jumelles, il y avait des ficelles sur les casquettes qui devaient prendre du mou, des médailles qui flageolaient et des glottes qui devaient jouer au yoyo…  

Entre marche avant et marche arrière, le bateau tentait de protéger son plongeur le plus émérite ; les autres, à bout de force, avaient regagné le bord. Tout à coup, la ligne de vie, qu’on tenait solidement entre lui et nous, est devenue lâche ! Là-bas, dans  l’écume et le roulis, notre sauveteur s’était décroché pour atteindre son sinistré ! Devant nos yeux médusés, tant d’altruisme téméraire conférait à la leçon d’Humanité…  
Après un temps interminable, il parvint à le rejoindre. Fait divers, fait de gloire ou simple roture, on ne savait pas encore dans quelle rubrique les journaux allaient parler de cet hallucinant sauvetage. Outrée, la mer, se sentant dépossédée de ces deux futurs noyés, leur envoyait abondamment toutes ses pires calamités en concentré de tumultes les plus féroces...  
Maintenant, coûte que coûte, il fallait qu’ils reviennent au bateau ! Trouver encore des forces ! Puiser à pleines brassées dans l’instinct de conservation ! Se rappeler des arbres en fleurs, des sourires de femme, des rires d’enfant, et tout ce qui fait aimer la Vie !...  

Contre vents et marées, notre plongeur tenait bon ; il avait empoigné son naufragé et, tant bien que mal, il tenait sa tête hors de l’eau. À quelques secondes près, je crois qu’il aurait ramené un autre noyé et il ne le voulait pas. Bien sûr, les yeux remplis de sel, ils crachaient la mer, ils toussaient ses embruns, ils dégueulaient son écume !...  
À bord, cramponnés au bastingage, nous étions tous des supporters assidus, gravant pour toujours l’exploit dans l’intimité de nos souvenirs, et priant le Ciel en l’encourageant expressément d’envoyer un de ses meilleurs miracles !...  

La houle perturbait les manœuvres du navire mais, d’évolutions en louvoiements, nous avions pu nous rapprocher des deux hommes. Admettant tout cet acharnement et devant le courage inouï de ce plongeur du bord qui arrachait ce naufragé d’une triste fin, magnanime, la mer les renvoya à leur devoir de rester vivants. D’une lame, d’une seule lame, par-dessus les balustrades et sans ménagement, elle les balança sur le pont. Jusque là, pour tous les morts qu’on avait repêchés, ce ciel si blafard et si tourmenté était soudain redevenu bleu…  

Glacés, exténués, tremblants, à bout de souffle, sous des couvertures, entre notre haie d’honneur et nos applaudissements, ces deux-là avançaient péniblement dans la coursive centrale, soudés par la bave, le vomi et les larmes. Agrippé au bidel, le petit gars ne voulait plus le lâcher jusqu’à ce qu’on retrouve un quai. Si les vrais héros sont anonymes, le nôtre s’appelait Fus, le maître Fus, et je lève encore mon chapeau quand je pense à lui. Aux doux parfums de soufre, deux bouffées brûlantes et rauques, brutalement sorties des cheminées, signifièrent notre retour sur Toulon. Notre sillage éphémère était une de nos plus belles signatures, au bas du parchemin de la mer…