En été, pour tempérer la chaleur étouffante de notre maison, m’man coinçait dans l’encadrement de la fenêtre de la salle à manger une sorte de paravent qu’elle avait confectionné avec une petite armature rectangulaire en bois et un morceau de natte de plage qu’il nous restait des dernières vacances. C’était agréable, cette vraie clarté du dehors. A l’heure de midi, on pouvait mettre les volets à l’espagnolette tout en gardant notre paravent en place. Quand septembre se prenait encore pour juillet, on déjeunait, que dis-je, on pique-niquait dans la pénombre et la lumière du jour, en même temps.
Il nous isolait des curieux voyeurs qui passaient devant notre fenêtre du rez-de-chaussée. Pourtant, elle était fière quand un collégien passait en reniflant la rue jusqu’à notre fragile façade pour dire combien son repas posé sur notre table sentait bon.
Ma mère avait le chic pour m’émerveiller avec ses inventions simples et extraordinaires. Tout gamin, j’avais donc la vision du ciel en vrai quand je voulais regarder dehors. Les feuilles du vieux platane du jardin d’en face souffraient elles aussi de la chaleur estivale. Pendues au bout de leur tige, elles se vrillaient aux brûlures du soleil entreprenant.
Les moineaux indiscrets venaient chanter jusque devant notre fenêtre ; leurs piaillements si proches étaient les refrains de la fin de l’été. A l’étage, on ouvrait la fenêtre d’une chambre pour faire un courant d’air mais quand une porte claquait, cela avait le don de faire râler mon père…

Les parfums de notre petite rue s’engouffraient dans la salle à manger comme pour se protéger de l’évaporation brûlante du dehors. En face de la maison, le poteau électrique en bois exhalait ses effluves de produit goudronné ; clandestine, la fumée de la cigarette d’un quidam s’insinuait subrepticement et quand une dame passait dans la rue, son parfum s’invitait jusque dans la salle à manger.
Cette ouverture, c’était notre clim, notre coin de ciel bleu, comme disait m’man. C’était drôle, on était dedans, tout en étant dehors. C’était l’heure incertaine où les petites choses avaient une grande importance et où les grandes choses étaient des guerres devenues lointaines, pas si importantes, en fin de compte. Petit voyeur à l’écoute, j’entendais les conversations des collégiens, les chuchotements des amoureux main dans la main, les sifflements des chansons des passants, leurs toussotements, la cadence de leur pas, le haut de leur chapeau quand ils marchaient près de la fenêtre. Quand une voiture passait trop vite, sa poussière venait nous visiter, ce qui avait le don de faire râler mon père…

A l’envi des courants d’air, le paravent battait mollement dans l’encadrement de la fenêtre. C’était la voile de mon bateau pirate ; dehors, c’était le monde dangereux des choses que je ne connaissais pas. C’est un peu comme si on entrouvrait notre nid familial à des inconnus. Quand j’étais seul, avec mon fusil à flèches, je montais sur une chaise et je surveillais les gens qui passaient comme s’ils étaient des potentiels ennemis de notre maison. Je grimaçais, je fronçais les sourcils, je mettais les poings sur les hanches ; j’attendais leurs assauts pour protéger ma famille.
En automne, les rayons de soleil n’avaient plus la même inclinaison dans la pièce ; les rôles s’inversaient. Les meubles toujours à l’ombre se retrouvaient au soleil et ceux qui étaient à sa lumière se cachaient dans l’obscurcissement. Comme un fait exprès, à l’heure des informations, le contre-jour plaisantin se placardait immanquablement sur l’écran de la télé ; ce qui avait le don de faire râler mon père…

Pour ajuster son appareillage, m’man n’avait rien trouvé de mieux que deux bouchons de champagne, souvenirs d’anniversaires, qu’elle coinçait entre les battants et le cadre de la fenêtre ; le liège satisfaisait bien au serrage contre les montants. Pourtant, au coup d’un vent furieux, cet échafaudage précaire tombait et les deux bouchons s’enfuyaient dehors ou s’en allaient rouler derrière les meubles ! A quatre pattes, je fonçais sous les chaises, je tendais le bras sous le buffet, j’y retrouvais mes petites voitures, je cherchais dans les fils de la télé ! Quand on tardait à retrouver le dernier des bouchons, ma mère, un brin malicieuse, disait qu’on devrait boire une autre bouteille de champagne pour réajuster son cadre à la fenêtre ; ce qui avait le don de renfrogner mon père…

Ce qui était le plus merveilleux, après le patatras général, c’était le sable de la plage qui tombait encore de la natte ! Aux abords de la fenêtre, tout à coup, c’était toutes les vacances qui crissaient sous mes pas de petit curieux ! En passant la main sur le lino, j’arrivais à en faire un tout petit tas ; pas de quoi en faire un château ni même un pâté. Avec un doigt, je le goûtais et je retrouvais la saveur de la plage. Vite, je regardais le ciel si bleu pour voir si une mouette ne nous avait pas raccompagnés, avant que mon père ne passe un coup de balai… en râlant…