1966 , on joue pour la première fois les paravents de gens genets à l’odéon le théâtre de France .
Je suis assise au second rang accompagné de ma troupe d’étudiants en philosophie .
Le théâtre est bondé, Cocteau au premier rang , louis Jouvet sur sa droite , on voit toute l’intelligentzia au rendez-vous .
Au bout de 20 minutes de représentation remonte de la pièce une terre maudite qui exhale sa puanteur sous des relents de roseraie .
Genet ne ménage pas l’histoire, alors que marias Casarès enfonce le clou les paras enfoncent  les portes du théâtre.
S’en suivent  alors des jets de pierres, Casarès ,est  invitée à « foutre le camp ». Jets d'objets divers (chaises, oeufs, boulons). Fumigènes, cris, insultes, bagarre généralisée. Le rideau de fer est baissé. Le spectacle s'interrompt. Un quart d'heure après, il reprend.
Dehors, une foule amassée n'en continue pas moins à vociférer, réclamant son annulation. Les forces de l'ordre sont réquisitionnées, elles le seront désormais, chaque soir, lors de toutes les représentations qui suivront.
Mais laissons parler Malraux des paravents.

André Malraux défend Jean Genet

Réponse d'André Malraux, ministre d'État chargé des affaires culturelles, le 26 octobre 1966, aux députés réclamant la suppression de la subvention à l'Odéon-Théâtre de France après la création des Paravents.

« La liberté, Mesdames, Messieurs, n'a pas toujours les mains propres ; mais quand elle n'a pas les mains propres, avant de la passer par la fenêtre, il faut y regarder à deux fois Si nous étions vraiment en face d'une pièce antifrançaise, un problème assez sérieux se poserait. Or, quiconque a lu cette pièce sait très bien qu'elle n'est pas antifrançaise. Elle est antihumaine. Elle est antitout. Genet n'est pas plus antifrançais que Goya anti-espagnol.
Ce que vous appelez de la pourriture n'est pas un accident. C'est ce au nom de quoi on a toujours arrêté ceux qu'on arrêtait. Je ne prétends nullement - je n'ai d'ailleurs pas à le prétendre - que M. Genet soit Baudelaire. S'il était Baudelaire, on ne le saurait pas. La preuve, c'est qu'on ne savait pas que Baudelaire était un génie. Ce qui est certain, c'est que l'argument invoqué : "Cela blesse ma sensibilité, on doit donc l'interdire", est un argument déraisonnable.
Si nous commençons à admettre le critère dont vous avez parlé, nous devons écarter la moitié de la peinture gothique française, car le grand retable de Grünewald a été peint pour les pestiférés. Nous devons aussi écarter la totalité de l'œuvre de Goya, ce qui sans doute n'est pas rien. Et je reviens à Baudelaire ; Je ne supprimerai pas pour rien la liberté des théâtres subventionnés. J'insiste sur les mots "pour rien", car si nous interdisons Les Paravents, ils seront rejoués demain, non pas trois fois, mais cinq cents fois. En fait, nous n'autorisons pas Les Paravents pour ce que vous leur reprochez et qui peut être légitime ; nous les autorisons malgré ce que vous leur reprochez.