Avec cette ère moderne, ce n’est pas évident de rentrer en communication avec mon petit-fils. Ses activités ne sont pas franchement les miennes et l’armoire de ses souvenirs ne possède pas encore une véritable image en couleur.

Si je lui dis : « Regarde au bout de mon doigt : c’est Arcturus, dans la constellation du Bouvier, là, c’est Mars, Antarès et, là c’est Saturne !... » Il me croit puisqu’il les voit, mais… mon bateau ?!... Si je lui dis : « Quand j’étais jeune, j’étais sur un escorteur ; il faisait partie de l’Escadre de la Méditerranée… » aussitôt, il me répondra : « T’as des preuves, papy ?... » Tiens ! Il aurait été plus facile de naviguer sur une étoile ! Au moins, elles, elles sont visibles ! Toutes les nuits, elles sont fidèles, à leur poste, on admire leur brillance et on constate aisément leurs scintillements !...

Nos fiers bateaux ? Ils n’existent plus que dans notre mémoire dentelle et dans les albums photos ! Le p’tit merdeux de cinquante kilos tout mouillé, qui rigole d’un rien avec sa clope au coin du bec ? C’est moi !... Celui, tout fier, entre ses parents, pendant une perm, presque au garde-à-vous devant la maison familiale : c’est moi !... Là, le jeune mataf enserrant la taille de cette belle naïade à Bahia : c’est moi !... Là, en short de sortie, c’est pendant l’escale à Hamilton, en plein dans le triangle des Bermudes !...

Si sa mère lui donnait à manger ce que je bouffais à bord, la simple brioche du dimanche matin, automatiquement, il serait gréviste de la faim, le moutard… Aussi sec, il téléphone à Enfance en Détresse ! Pas de télé, pas de radio, pas de tel portable, à six dans six mètres carrés, au quart, en pleine fournaise humide, dans une cathédrale de collecteurs de vapeur, c’était l’ordinaire ; quand je lui raconte cela, il croit que j’étais en prison dans le siècle dernier, parce que celles d’aujourd’hui, elles ont tout le confort.

Nos bateaux ? On dirait qu’ils n’ont jamais existé que dans notre imagination ! Ils flottent par là-bas, entre Tananarive et Frisco, entre Diégo Suarez et Valparaiso, Aberdeen et Oslo. La mer, c’est les nuages et les embruns, nos larmes trop lourdes. On peut bien les chasser d’un revers de manche, c’est toujours marée haute, toutes ces vagues à l’âme, quand il s’agit de nos remembrances émues. Elles étaient réelles dans des temps qui sont aujourd’hui révolus. Ceux qui étaient vivants et à qui je racontais mes exploits ne sont plus là pour les confirmer.

Ces bateaux, ils naviguent encore et toujours en nous ; ils n’en finissent jamais de leurs tours du monde. Un jour de grande marée, communion, mariage ou jour de l’an, un peu bourré, on retrouve le pied marin ! La cuisine ? C’est le Chat Noir !... La salle à manger ? C’est le Fémina pour tout le cinéma qui s’y déroule !... Les chiottes ? La rue du Canon avec tous les effluves qui reviennent à la surface !... On a dans les yeux la même brillance que les étoiles de tout à l’heure et le sel de nos larmes vient buriner nos visages avec des rides de figures de proue légendaires !

Les jours de marée basse, pour nous occuper l’âme, on monte méticuleusement des maquettes, on va sur des sites d’anciens matafs, on lit et relit des bouquins de mer, on fait partie d’associations, on va à toutes les commémorations, pour être sûrs qu’on n’a pas rêvé ! On court après les souvenirs ! Porte-clés, tapes de bouche, tee-shirts, cendriers, tout ce qui se rapporte peu ou prou à nos bateaux !
On a encore notre tenue de taf bien repassée dans une armoire, notre bâche avec la légende du meilleur embarquement, notre gourmette plaquée au matricule des belles années.
J’en connais qui montent des petits autels chez eux et ils vont prier la Mer et ses Bateaux  au Ricard quand ils sont submergés par leurs souvenirs brodés de tempêtes homériques. Le verre au frontibus, ils communient avec le passé glorieux et s’ils tremblent un peu, c’est à cause de tous ces frissons « d’en avant toute ».
D’autres collectionnent les médailles sur leur uniforme ; à l’occasion d’une nouvelle remise, d’un anniversaire, d’une cérémonie, au tableau d’avancement, ils relèvent la tête et ils rentrent le ventre pendant l’inspection complaisante d’un vieil amiral en casquette à feuilles de chêne.

A table, quand je raconte des histoires de Marine, on me regarde avec des yeux ronds comme si je revenais d’une autre planète ! On me dit que j’affabule ; aussi, j’ai arrêté de me répandre avec mes souvenirs car ils seraient bien capables de m’envoyer à l’asile des Vieux Marins ! Comme ils sont facétieux, ces petits merdeux, ils disent que j’ai perdu la boussole ! Si je raconte une tempête, ils disent que j’ai un grain ! Si je raconte une sirène, Miquette ou la belle Sylviane, avec l’accent de Pagnol et sur un air de castapiane, ils me coupent la parole ! Si je parle du La Bourdonnais, ils pensent que je fais une nouvelle crise d’acné ! Alors, je ferme ma gueule ou je parle au vent. Mes souvenirs, je me les garde pour moi tout seul ; quand tout va mal, je les arrache des profondeurs abyssales et je me les passe en technicolor sur un mur de ma chambre d’hôpital.

Sans mon bateau, il me semble être amputé d’une partie de moi, celle-là même qui m’empêche de vivre normalement. Je ne suis pas sevré de ces trop courtes années de jeunesse ! Il me manque comme quelqu’un de ma famille ; je suis un vieux gosse à qui on a ôté son jouet trop tôt. Mais on le bichonnait, notre bateau ! De couches de minium en couches de gris pont, on le peignait comme on caresse son animal préféré ! Je me suis usé les yeux à surveiller la pression dans ses chaudières ! Honneur, Patrie, Valeur, Discipline, n’étaient pas des vains mots à cette époque ! Bleu blanc rouge, c’était nos couleurs de chaque jour, notre bannière étoilée à nous, marins du bout du monde…

Quand j’y repense, je désespère de le savoir au fond de l’eau ; du jour au lendemain, parce qu’il est devenu obsolète, sans tralala, sans tambour ni trompette, on a attribué un numéro à sa coque, et on l’a envoyé par le fond sans nulle sommation. C’est comme si on avait tué mon meilleur ami. Je n’ai pas la conscience tranquille comme si je l’avais trahi. Quand je remue ces pensées, je ne suis pas fier ; lui qui nous a toujours ramenés à bon port, qui a fièrement découpé les lames les plus virulentes, qui a paradé dans les ports les plus lointains ; hypocrites, on l’a laissé s’abîmer entre les mains hostiles des bourreaux bureaucrates. Repeint du gris souris, au noir des abysses, tu parles d’une décoration… Je n’ai même pas un bout de tôle, un boulon, un morceau d’étoupe, pour me consoler de sa disparition au quotidien. Chaque matin, je me verrais bien caresser un bout d’aussière, un tender de bastingage, une clé à volant, juste pour le plaisir de croire appareiller quand je prends la bagnole pour aller chercher le pain…  

Il me manque ; je suis orphelin de cette jeunesse qu’il portait fièrement sur son dos. Jamais je ne retrouverai le parfum du sel collé le long de ses flancs, le bruit des vagues écumeuses cisaillées par son étrave, la couleur des couchers de soleil dans son sillage, la douceur spartiate de ma bannette. On a jeté le passeport avec la photo du gamin qui riait dessus.

Entre mers et océans, entre roulis et tangages, entre le jour et la nuit, sur le pont glissant, notre vie était tangible. Dans notre monde autarcique, il n’y avait pas d’assassins, pas de terroristes, pas d’illuminés, comme il en court tellement sur la terre.
Parfois, il me semble que tout cela est irréel comme si je ne l’avais jamais vécu ou, alors, dans une autre vie, une parallèle, une qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Même les tafs avec qui j’ai navigué sont des vieux bonhommes grisonnants ! Pourtant, à force de bières et de souvenirs mis en commun, on arrive à refaire le film d’une escale d’anthologie ! On s’invente même des faits de gloire qui ne sont pas les nôtres mais qui arrangent tellement notre entendement chamboulé.

Quand je soupire, il me semble voir s’agiter tous les fanions de la timonerie, quand je m’endors, je retrouve ma chaufferie, ses enfilades de manomètres et ses chansons de vapeur et quand je rêve, je revisite mes plus belles escales. Je revois des jeunes frimousses exotiques comme des paysages extraordinaires ; elles me sourient, réclament mon pompon rouge, ma main cavalière pour une balade sentimentale dans ce dédale multicolore, un baiser de rapprochement intercontinental… Où est la supercherie ?!... Qui a volé mes plus belles années ?!... Vous n’auriez pas vu mon bateau ?... Comment ?... S’il est au fond de la mer, comment vais-je les récupérer ?...

Tu vois ? Là, au bout de mon doigt ; dans le prolongement de l’arc de la Grande Ourse, c’est Arcturus…

La Bourdonnais Tarente 1974