Ceci est une histoire véridique.

Je la commence en expliquant qu’aux États-Unis, on n’est pas obligé d’étudier la philosophie. Eh oui, dans ce grand pays de chez moi, on peut se considérer « érudit », et devenir diplômé universitaire, tout en restant monolingue et ignorant.

Bon, passons, ce n’est pas ça le but de mon récit.

Mais cela explique pourquoi je n’ai lu de philo que plus tard dans ma vie, à travers le français, et un jour, lors d’un séjour en Europe, j’ai décidé d’assister au café philo qui avait lieu chaque dimanche à la Place de la Bastille à Paris.

Idée géniale : pour le prix d’une consommation, on reste deux heures à réfléchir et à écouter les autres. Si on a le courage, on peut même demander le micro et exposer ses idées.

Comme j’ai ri au sujet de ce micro !  C’était comme si on en était amoureux. Les gens qui le tenaient n’avaient pas l’air de bien vouloir le lâcher après leur moment devant. Il y avait même un mec qui a demandé au gars suivant de répéter ce qu’il venait de dire…le gars au micro pensait que tout le monde l’écoutait. J’ai étouffé un rire…je savais bien que ceux qui attendaient leur tour ne pensaient qu’à ce qu’ils allaient dire eux-mêmes. Ils n’écoutaient pas. C’est tout à fait normal.

Je me souviens mieux de ça que du sujet précis du débat. C’était, je crois, l’indifférence envers les pauvres. J’étais pourtant contente de savoir qu’on allait résoudre ce problème en deux heures. Et quel bel exercice de compréhension francophone ! Moi, quasi-espionne, j’étais peut-être la seule à écouter attentivement tous les autres.

Une belle dame d’un certain âge m’a surtout impressionnée. Elle s’est levée, le micro entre les mains parées de bijoux, pour raconter comment elle prenait personnellement le temps de regarder les clochards dans la rue, de leur adresser la parole, de se montrer miséricordieuse devant leur misère et leur isolation. Nous autres, nous n’avions qu’à faire comme elle. La société n’avait qu’à devenir sensible à leur misère. Je n'avais qu'à me laisser convaincre par ses paroles. Éloquente, la dame.

À la fin de la séance, tout le monde s’est levé en même temps. On avait à faire ; le rôti dominical préparé par la bonne allait sans doute cramer si l’on ne rentrait pas à temps, et puis, il y avait aussi des appauvris à sauver au dehors. Je me sentais coupable. Je n'avais pas l'intention d'aller regarder les clochards dans les yeux, ni de leur parler. Moi, j’allais au ciné avec un copain.

Toutefois, bonne enfant, j’attendais poliment mon tour de sortir du lieu serré, et me suis retrouvée derrière les deux hommes de plus tôt, celui qui voulait son tour au micro et celui qui ne voulait pas lâcher le sien.

D’un coup, quelqu’un m’a poussée dans le dos, dur – fallait que je bouge, hein ? Il y avait l’humanité à sauver. J’avais honte de bloquer son chemin avec ma personne insignifiante. Je me suis retournée pour m’excuser, et peut-être aussi pour dire que cela faisait mal...je verrais plus tard le beau souvenir bleu de la rencontre.

En me retournant, j’ai vu qui m’a fait le coup de pointe avec son parapluie Gucci.

Eh oui.

C’était madame Yaka.

Elle-même.