aa

 
J’avais abordé cet homme statue, un soir alors qu’il venait de ramasser sa sébile et s’en allait tranquillement vers son logis :
- Bonsoir !  Me permettez-vous quelques questions ?
- Bonsoir, et bien, oui, que voulez vous savoir ?
-Comment tenez-vous immobile aussi longtemps ? Avez-vous un exosquelette sous votre costume ?
-Mais non ! Quelle idée ? Il faut de la concentration mentale, ne penser à rien, et travailler sa respiration, c’est très important, la respiration ;  et puis je bouge de temps en temps, je change de position chaque demi-heure, et je cligne des yeux rapidement quand quelqu’un met une pièce dans ma sébile ! Et puis, j’ai de l’expérience, je fais cela depuis vingt ans.
-Vingt ans !!! Je ne vous avais jamais vu ici !
- j’ai beaucoup voyagé : Londres, Rome, Madrid, Barcelone puis ici ;  j’aime bien les gens d’ici, ils sont cool, et généreux.
-Vous faites toujours cette statue de pierre ?
-Non, je campe différents personnages, selon les saisons, mes tableaux expriment chacun une histoire différente, un poème, par exemple en ce moment,  mon personnage exprime la beauté éphémère, c’est une allégorie du poème de Ronsard : « Mignonne allons voir si la rose… » ! Quatre tableaux par tranche de deux heures, dans le premier je cueille la rose, le deuxième me montre la flairant, le troisième, je l’offre aux passantes, et Le soir, la rose que je tiens est fanée : Je rentre chez moi !
-En effet, on peut y penser, à vous voir avec cette rose, mais, le corps même du texte ne m’était pas apparu clairement ! D’autant que le poème ne parle pas du tout du parfum ni de l’offrande d’une rose mais d’aller voir si elle n’a pas perdu, cette vêprée, les plis de sa robe pourprée !
-En fait, chacun y voit ce qu’il veut, c’est toute la beauté de cette discipline théâtrale : Laisser le spectateur mettre des mots sur la performance de l’artiste. Parce qu’exprimer ce que chacun veut y trouver sans rien faire du tout,  c’est une  véritable performance !
En d’autres temps, je me serais gaussé de cette fatuité, mais désormais, ayant acquis une étonnante faculté d’indulgence envers mes concitoyens, je ne fis que pouffer !
Je pouffai donc, et lui assénais cette sentencieuse question :
-Tout de même, on peut penser que vous ne vous fatiguez pas beaucoup ?
-N’en croyez rien ! C’est très fatigant de ne pas bouger, c’est épuisant de ne rien faire, très dur : ne rien penser, ne pas parler demande une force de caractère hors du commun !
Je regardai l’homme attentivement : Ainsi grimé, il est vrai qu’il me semblait très… beau…enfin, tout dépend de votre conception de la beauté, n’est-ce pas ? Il me sembla soudain exceptionnel de porter à ce niveau l’art du farniente ( En italien far=faire, niente=rien ), une expression artistique au final assez sublime : cette beauté immobile serait peut—être, me dis-je, une forme d’art en soi ? On a bien eu la toile non peinte, la sculpture non sculptée, nous avons la pièce de théâtre non jouée !
Et puis, il me dit :
-Voir s’allumer les yeux d’une petite fille quand elle me regarde…Ca n’a pas de prix !