On lui a mis un chapeau de marin, parce que ça porte bonheur, et même s'il est censé se trouver en avion ; on a décoré son aéroplane de fleurs et de lierre, et il regarde devant lui aussi attentif que s'il conduisait un vrai avion. Ça pourrait être un Quatorze Juillet, ou un dimanche après-midi. Il voit comme s'il y était la ville sous ses pieds, il conduit son avion dans des figures risquées mais brillamment exécutées, avec la foule qui applaudit en-dessous. Ou bien il survole des déserts inconnus et affronte mille dangers pour sauver sa fiancée des griffes d'affreux personnages. Ce sont toujours des histoires qui finissent bien, parfois il reçoit une médaille ou une décoration. Dans ces moments-là, il est fier comme un pape.

Il n'y a pas grand monde dans la rue, seulement deux jeunes filles qui les regardent passer, le petit gars poussé par son père dans son aéroplane, entre les pavillons entourés de leurs jardinets. Pour être plus commodes ils se sont mis sur le goudron tout neuf, ils ont toute la route pour eux. Il aurait bien envie de se mettre à courir pour donner de la vitesse à l'avion, mais il ne sait pas si ce serait très digne - et puis il y a ce photographe qui les regarde, qui est-il ? Il le comprend, cela dit : ce n'est pas tous les jours qu'on voit un si bel aéroplane, et bien décoré en plus ! Avec les fleurs du jardin. En habit de dimanche, lui aussi. Il est un peu ennuyé tout de même d'être ainsi surpris dans ses pensées, mais fier aussi ; fier comme un papa qui promène son fils dans un jouet qu'il aurait voulu avoir enfant...