Le jour où l’armoire KewLox débarqua chez mes parents, vers 1976,  il y eut, à la maison, et pour longtemps, du MDF et des traverses en bois brut, à peindre, et d’horribles fers cornière mats verticaux.

Et puis, les portes devinrent rouges, les fers cornière restèrent laids, mais les traverses en bois s’habillèrent de noir, d’autres parois, de bleu, et des traverses de blanc.

 

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Ce meuble se construisait selon un principe très simple. En 1958,  un ingénieur anglais du nom de Kewley avait inventé un procédé d’assemblage de pièces de bois et en avait déposé le brevet. Le nom « KewLox » a donc pour origine le « Kewl-» du nom de son inventeur et le « -lox », du verbe anglais « to lock » qui signifie « verrouiller ». Lorsque Jacques Le Clercq, négociant en produits métallurgiques bruxellois, découvrit ce procédé, il en acquit la licence d’exploitation pour le Benelux et commença la production des premiers meubles.

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Lorsque je disais à mes parents que je trouvais ce meuble affreux, mes parents me rétorquaient qu’en 1960, l’entreprise avait présenté le meuble au Salon des Inventeurs de Bruxelles et remporté la médaille d’or. Et c’est vrai, le meuble kewLox le plus basique, à deux étages, trônait en bonne place à la Salle d’exposition du design belge, galerie Ravenstein.

A mes yeux de petite Bruxelloise amoureuse de sa ville, ce lieu était le symbole même de la contemporanéité que j’aimais d’instinct, étant enfant.

Les meubles KewLox, ce furent aussi de longues stations dans les magasins et l’entrepôt de la rue Wiertz, aujourd’hui détruits pour faire place à « l’Europe ». Nous disons « L’Europe », comme les Européens disent « Bruxelles » pour parler des décisions de la Commission et du Parlement. Le garde-meubles de la s.a Office des propriétaires subit le même sort, de même que les ateliers d’artistes ixellois, nombreux en ce coin-là. Tout comme l’ancienne gare du Quartier Léopold – symbole même du départ vers les Ardennes, Liège, l’Alsace et la Suisse.  

Mes parents devinrent fans. On eut un petit bar kewLox en verre et miroirs. Des armoires de rangement. Des bibliothèques. Plus tard, ce petit bar m’échut pour y ranger de la verrerie. Je l’ai abandonné lors d’un déménagement, il m’arrive de le regretter… Et comme, entretemps, la production s’étant diversifiée, il y eut des fers cornière habillés de blanc, de noir, de brun, d’alu brillant, des pastilles de toutes les couleurs pour fermer les portes, des tiroirs, des garde-robes,  c’est ce que j’achetai pour la chambre de mon fils. Et pour classer mes livres, de plus en plus nombreux. Et mes classeurs. Et ma vie.

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Mon ex-mari appelait cela « le Jeans du meuble »…

Et mon fils est devenu, à son tour, un bon monteur et remonteur d’armoires KewLox.

Chez un ami sculpteur, décorateur inspiré à ses heures, un petit meuble, tout pareil à l’armoire de la salle d’exposition du Centre du Design bruxellois, était revêtu de fresques représentant des faunes dans la forêt profonde. Je rêvais. Ses flûtes de Pan faisaient la nique à la modernité. Et son passé, qui semblait ressembler au mien comme un frère, habillait le présent.

On dit le KewLox garanti à vie. Et c’est vrai qu’il vous suit de déménagement en déménagement. Mais en perdant parfois quelques millimètres d’éclats. De Bruxelles-Ville à Ixelles, d’Ixelles à Anderlecht et finalement, d’Anderlecht à Genval… Où il faut parfois un couteau à peintre, une chaussette douloureuse à force de recevoir des coups de marteau,  un maillet en caoutchouc et …

Beaucoup de patience pour le remonter…