Récolte du goémon

 

Le vent souffle sur cette lande bretonne, étendue désolée d’ajoncs et de bruyères. La nuit commence à tomber et l’on distingue à peine la cahute de pierre. C’est une construction sobre, trapue, couverte de chaume aux ouvertures rares et étroites. Isolée au milieu d’un dédale de haies de genêts et de talus, elle semble ancrée au sol, au sol de cet austère Léon en plein pays Pagan.
 
Dans une atmosphère légèrement enfumée, le maître des lieux, coudes sur la table, finit d’engloutir sa soupe au lard, sous le regard discret de sa femme. Debout dans la pénombre, elle attend et lui présentera ensuite une bouillie grossière d’orge et d’avoine.
 
Elle ne mangera qu’après son homme.
 
La journée fut éreintante pour elle aussi puisque, comme à l’accoutumée, elle participe pleinement aux travaux de la ferme. Aujourd’hui c’était la récolte du goémon. Toute la journée, nu-pieds sur les rochers glissants, armés de fourches et de râteaux ils ont ramassé le précieux varech qu’ils mettront à sécher sur la dune pour en faire de l’engrais.
 
Naufrage sur la côte bretonne Pierre-Émile Berthélémy, peintre normand (1818-1890)
Il est nerveux et se dépêche. Dehors, malgré la nuit tombée, le vent de noroît gémit et continue de forcir. Avec d’autres paganiz des hameaux environnants, ils se sont donné rendez-vous pour cette nuit, sur ce coin de côte hérissé de récifs.
 
S’essuyant la bouche d’un revers de manche, il se lève et se dirige vers l’étable attenante. Au passage il prendra aussi quelques fanaux.
 
Dans un rituel déjà bien éprouvé, ils accrocheront un flambeau à la corne des vaches pour tromper les vigies des bateaux de passage.
 
On les appelle Paganiz (païens), leur amour du pillage sans doute, mais ils ont un grand cœur. Ils laisseront la vie sauve aux naufragés, si tant est qu’ils les laissent piller leur embarcation.

Il se dit que cette terre bretonne du pays Pagan est l’épouse de l’océan. Un océan qui l’enlace tendrement, la caresse, lui souffle au visage son haleine tempérée et, à chaque marée, la pénètre intimement par les petits fleuves et les rias. Il la pénètre intimement et ne manque pas, lors de chaque tempête, de déposer sa dot sous forme de denrées, d’objets ou de trésors.
 
Luttant contre le vent en menant sa vache vers la grève, il rêve pour ses filles sauvages, d’une dot qui aurait l’apparence de dentelles, satins ou soieries de Chine