Un vaste vestibule s’étirait sur quelques mètres derrière la porte par laquelle elle venait d’entrer.

Un grand miroir faisait face à une console empire sur laquelle était placée un vase à la forme étrange, non sans rappeler un vase à libation mochica. Le sol était recouvert d’un tapis rococo et les murs couverts de nombreuses lithographies monochromes aux sujets évocateurs.

Sur l’une des portes que desservait la longue pièce, un petit écriteau indiquait « SALLE D’ATTENTE ».

Elle entra le plus silencieusement possible malgré la poignée antédiluvienne et les gonds grinçants.

Cinq chaises empire étaient installées en cercle autour d’un guéridon du même style placé au centre d’un tapis persan. Sur les murs à nouveau des lithographies mais cette fois en couleurs et pour la plupart des Jules Chéret.

Les goûts du propriétaire des lieux semblait des plus hétéroclites. Elle s’installa sur une chaise.

Quelques minutes plus tard, la deuxième porte de la salle d’attente s’ouvrit, un petit personnage rabougrit la franchit, opina légèrement du chef en la voyant, traversa la pièce à petits pas rapides et disparut derrière la porte d’entrée.

Elle mit un instant à remarquer la silhouette élancée appuyée contre le châssis de la porte encore ouverte.

L’homme était grand, brun, sec comme un coup d’trique comme aurait dit sa mère, les sourcils fournis, de petites lunettes rondes, un nez aquilin, un menton carré, une bouche fine aux lèvres pâles et un petit trait de barbe sous la lèvre inférieure. Ses vêtements correspondaient à la décoration.

            - Bonjour. Nous avions rendez-vous ?

            - Non.

            - Je ne reçois que sur rendez-vous je suis désolé. Mais nous pouvons...

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, elle se mit à nouveau à pleurer.

            - Allons, allons, calmez-vous. Il venait de poser une main sur son épaule. Venez avec moi, je n’ai personne d’autre de prévu ce matin de toute façon, suivez-moi.

            - Merci.

Elle se leva et le suivit dans la pièce suivante. Celle-ci tranchait complètement avec les deux premières. Les meubles étaient beaucoup plus récents, elle reconnut un fauteuil Egg de Arne Jacobsen derrière un bureau qui était en fait une table LC6 de Le Corbusier, une chaise longue LC4 également de Le Corbusier sur laquelle l’homme lui indiqua de s’installer et un fauteuil Barcelona de Mies van der Rohe dans lequel il se laissa aller après qu’elle se soit elle-même assise ou plutôt allongée. Les murs étaient blancs sans aucun cadre à l’exception du célèbre Guernica de Picaso accroché au dessus de la LC4 et le parquet avait été laqué en gris béton puis vitrifié.

            - Dîtes-moi ce qui vous arrive. La voix était posée, quasi sans intonation.

            - J’ai tout oublié, je ne sais plus qui je suis.

            - Où étiez-vous lorsque vous vous en êtes rendu compte ?

            - ?...

            - Bien oui, quand avez-vous réalisé que vous n’aviez plus de souvenir ?

            - Je ne sais pas, je me suis réveillée ce matin sans savoir qui je suis...

            - Vous n’avez donc pas de souvenir de la journée d’hier ?

            - Non, ni des jours avant, ni de cette nuit !

            - Où étiez-vous ?

            - Dans un appartement.

            - Votre appartement ?

            - Mais j’n’en sais rien !

            - Allons, y-a-t-il dans cet appartement vos vêtements, vos affaires de toilettes...

            - Il y a des vêtements qui me vont.

            - Et rien d’autre, des objets intimes, des photos de vous, avec des proches ?

            - Oui, il y a une photo de moi avec un homme devant une maison, je ne me souviens ni de l’un ni de l’autre.

            - Et bien, sauf à penser que quelqu’un veut vous jouer une mauvaise farce, on peut en conclure que cet appartement est le vôtre ou celui de cet homme dont vous seriez sans doute proche non ?

            - Sans doute. Son esprit cartésien recommençait à prendre le dessus.

            - Vous me paraissez cohérente, sans signes de désorientation mais également sans traces de traumatisme.

            - C’est aussi ce que je me suis dit.

            - Il y a des cas d’amnésie provoqués par des chocs émotionnels. Je ne me risquerai pas à un diagnostic catégorique, je ne suis pas praticien mais cette option me semble plausible qu’en pensez-vous ?

            - Oui, je crois que oui. Mais que faut-il que je fasse ?

            - J’ai dans l’idée que vous n’êtes pas entrée chez moi par hasard et que la mention sur la plaque à l’entrée vous a attiré, je me trompe ?

            - Non, sans doute que non, vous pensez que l’hypnose pourrait me rendre la mémoire ?

            - C’est mon fond de commerce chère Madame, si je ne le croyais pas je serai ni plus ni moins qu’un escroc... madame comment d’ailleurs ?

            - Max...

            - Vous vous appelez Max ?

            - Ca m’est venu comme ça.

            - Alors va pour Max, on progresse déjà c’est fantastique non !?

            - Oui, merci docteur.

            - Jean-François, Decker mais restons en à Jean-François s’il vous plaît. On y va ?!

            - On y va !

            - Bien allongez-vous confortablement.

L’homme expliqua alors le processus de la mise sous hypnose et commença dans la foulée. Moins de dix minutes plus tard sa patiente était paisiblement en état de sommeil paradoxal.

            - Bien, commençons par le commencement si vous le voulez bien Max, c’est bien votre nom n’est-ce pas ?

            - Oui, Maxime mais tout le monde m’appelle Max depuis toute petite.

            - Votre enfance justement, où êtes-vous née ?

            - A Saint Nazaire, là où il y a les chantiers navals.

            - Et que faisaient vos parents ?

            - Mon père était Capitaine d’un des bateaux pilote et ma mère gérante d’un magasin de meubles.

            - Vous avez des frères, des sœurs ?

            - Trois frères !

L’homme continua ainsi à remonter le temps depuis la tendre enfance de la jeune femme jusqu’à la semaine précédent sa supposée amnésie.

            - Vous touchez au but, vos recherches semblent concluantes et vous avez décidé de faire un essai grandeur réelle, en quoi cela doit-il consister ?

            - VOYELLE ! VOYELLE !

En une fraction de seconde tout venait de lui revenir. L’homme la ramena rapidement à l’état conscient, elle se souvenait maintenant de toute son histoire...

            - Calmez-vous. Votre mémoire est revenue ? Un hochement de tête. Complètement ?

            - Oui.

            - C’est VOYELLE qui vous a tout rappelé ?

            - Oui. VOYELLE c’est le nom du prototype qui doit servir a valider mes recherches.

            - Sur le retraitement des déchets ménagers.

            - Indirectement. Mes études portait effectivement sur des bactéries capables de « digérer » nos ordures mais ces bactéries ont une particularité, elles sont capables de produire un courant électrique.

Jusqu’à présent toutes celles qui ont été découvertes produisait un courant d’une très faible intensité mais la variété que j’ai découverte est elle à même de générer un courant continu un million de fois plus puissant que tout ce qui a été mesuré jusqu’à présent à condition d’en réunir une certaine quantité qui correspond en fait à une colonie.

Avec l’aide de biologistes j’ai réussi à faire vivre des colonies de bactéries pendant plusieurs mois en vase clos, des « cartouches » et à en produire de nouvelles d’une manière fiable et très peu onéreuse. Avec l’aide de physiciens, j’ai mis au point une sorte d’accélérateur de décomposition capable de récupérer l’électricité produite et de la transmettre en un flux permanent grâce à des onduleurs, des « réacteurs ».

Avec ces deux systèmes couplés j’ai accès à une source quasi inépuisable et extrêmement bon marché d’énergie. Pour démontrer la viabilité du processus j’ai décidé d’en équiper un véhicule propulsé par un moteur électrique, VOYELLE, Voiture hYbride Electrique Low Emission. Un ingénieur a adapté l’ensemble dans une Bluecar que j’ai rebaptisé. J’avais déjà effectué plusieurs trajets sans problème et j’étais décidé à présenter le prototype au président de la fondation qui finance mes études...

            - Et que s’est-il passé ?

            - J’ai déjeuné avec mon « patron » et je lui ai tout raconté. Au début il a eu l’air abasourdi, forcément, et puis petit à petit son attitude à changer il est devenu... inquiet. J’ai bien vu que quelque chose n’allait pas mais je ne comprenais pas quoi. Ensuite il est redevenu très enjoué, il me disait que c’était formidable, que nous allions pouvoir régler les problèmes énergétiques de tous les pays du globe, et caetera.

Nous avons fini de déjeuner rapidement, il était pressé de découvrir VOYELLE. Il s’est absenté quelques minutes pour régler l’addition, j’aurais du me méfier à ce moment là, il est connu dans tous les restaurants où il va déjeuner, il ne règle jamais directement l’addition lui-même, en fait il était partit téléphoner.

Son chauffeur nous attendait à la porte. Lorsque je suis monté dans la limousine, j’ai senti des mains puissantes m’agripper, me plaquer contre le cuir de la banquette et une aiguille s’enfoncer dans mon bras et puis plus rien

            - Jusqu’à votre réveil ce matin ?

            - Non, je me suis réveillé plus tôt, ailleurs...

            - Et ?

            - Et ce que j’ai découvert là dépasse de loin tout ce à quoi on peut rêver, ou plutôt cauchemarder, les Oiseaux de nuit...