Au moment où le réveil a sonné, j'ai regretté d'avoir accepté ce voyage.
J’ai tendu la main. Elle était trop courte.
Et puis y’avait ces putains de barreaux…
J’aurais voulu me rendormir, mais c’était trop tard.
Dans le lit à côté, ça bougeait déjà.
Elle s’est levée la première et a éteint le réveil d’un geste nerveux. Elle s’est dirigée vers une pièce, je crois me souvenir que c’est la cuisine. J’ai entendu le café couler.
Par l’odeur alléché, il a suivi peu de temps plus tard.
J’ai voulu me redresser. Je n’ai pas réussi.
Derrière la fenêtre, le jour s’était levé.
Un de ses rayons jouait au hochet avec mon pied.
Le papier peint orange, le couvre-lit en fausse fourrure rouge, le portrait de mémé dans un cadre en perles, tout y était…
J’ai gueulé : « Bordel de merde ! J’ai faim moi aussi ! ». Mais le truc qui est sorti de ma bouche ne ressemblait pas du tout à ça. On aurait dit un clébard à l’agonie, ou une truie qu’on égorge.
Elle est arrivée. Elle m’a regardé avec un de ces sourires ! Genre Dieu : c’était moi.
Sauf que c’était juste moi.
Après, elle a ouvert la bouche, et là j’ai compris.
Elle me prenait pour un débile, pas pour un Dieu.
Il a crié de la cuisine : « Tu le prépares, faut que j’y aille bientôt, j’suis déjà en retard ! ».
Elle m’a préparé, vite fait bien fait, une experte. Ficelé en moins de deux, je risquais pas de m’échapper.
Il m’a mis dans un panier en osier, du coup je me suis demandé s’il avait pas dans l’idée de me confier au fleuve, on sait jamais, j’avais très bien pu tomber chez des mystiques ou des barjots avec la chance que j’ai…
On est monté dans sa caisse, je l’ai entendu qui disait, pour lui je crois parce que pour ce que j’en ai foutre : « on passe à la librairie, j’ai commandé des bouquins, j’en ai pas pour long ».
Il s’est garé n’importe comment, il m’a fait un signe rapide et il a disparu de mon champ de vision. Vingt minutes plus tard, il déposait son butin sur le siège arrière, juste à côté de moi.
J’ai regardé, intrigué. Qu’est-ce qu’il pouvait bien  lire, lui ?
C’est là que je suis tombé sur le bouquin de l’autre Loulou de la toile, je m’en souvenais bien, il en avait parlé deux jours avant. « La grande anthologie de la science-fiction : Histoires d’extraterrestres - Le livre de poche- N° 3763 ». Oui, je me souvenais très bien, j’ai la mémoire des chiffres. « Pages 109 à 123 » qu’il avait dit. J’ai vérifié. Il mentait pas. Une histoire de serpent, encore. Toujours des histoires de serpents, le monde change pas.
Même à rebours.
C’est toujours le même monde.
Il m’a déposé chez une femme qu’avait l’air de me prendre elle aussi pour un débile profond.
C’est une manie chez ces gens, elle m’a foutu derrière des barreaux. Je sais pas combien de temps ça a duré exactement, mais qu’est-ce que je me suis emmerdé…  A un moment, elle m’a apporté une sorte de bouillie dans une écuelle. A gerber… D’ailleurs, j’ai gerbé, rien que pour la faire chier. Elle a épongé en soupirant, puis elle est retournée asseoir son cul devant la télé.
Il est revenu tard, avec la gueule de celui qu’a bossé dans un bureau toute la journée et qu’a pas dû s’amuser. Il m’a remis dans le panier et on a tracé jusqu’à l’appart. Il disait rien. Moi,  j’essayais même plus. A chaque fois que j’avais tenté d’amorcer le dialogue avec la mégère à la gamelle, elle m’avait enfoncé un truc dans la gueule pour me faire taire. Forcément, ça calme…
Je pensais qu’à une chose : me barrer en vitesse de là… Et je voyais vraiment pas comment j’allais faire… Ils m’ont aussitôt recasé derrière les barreaux et ils m’ont souhaité bonne nuit. Comme les poules…
Même pas, faisait encore jour.
Je les ai entendus qui causaient dans la cuisine. Il se demandait où était le bouquin. Elle disait qu’il avait dû l’oublier au travail. Vu qu’ils me prenaient pour un attardé, y’avait peu de risques qu’ils viennent le chercher dans cette foutue cage…
J’ai ouvert à la page 109 et j’ai pensé « sang neuf », aussitôt.
C’est ce qu’il m’avait promis cet abruti, ce vendeur de miracle.
« Essayez mon cher monsieur, vous ne serez pas déçu du voyage ! ».
Oh, il ne perd rien pour attendre…
Dans quelques mois, je saurai marcher.
Dans quelques années, je saurai parler.
Je sais que je prendrai option Karaté au Bac.
Je sais que je finirai bien par le retrouver.
Plus que 35 ans à attendre.
Et l’autre con avec sa tronche de cake et ses allures de médecin de mes fesses, il le sentira passer son voyage vers l’enfance…