Il a levé le menton vers le ciel, a rempli son gobelet de la couleur terre de sienne, s’est essuyé le front et il a commencé à peindre.
Il peint depuis l’âge de huit ans. Il peint pour ne pas boire, il peint pour oublier le visage de sa mère.
Le temps que sa main refroidisse, il pose son bras sur le chevalet il fait chaud.
Le dernier à qui il a tendu sa main manquait de poigne, il y pense en regardant les Éteules flambant sous le soleil d’aout.
Il garde encore cette odeur âcre et acide du corps de Marlene la gosse croisée hier au café.
Maintenant sa main est hésitante, il tremble presque et il ne sait plus si c’est la toile qui lui échappe ou s’il fait l’idiot volontairement devant ce champ coupé.
Il est à un moment de sa vie où la peinture remplit tout son espace., et pourtant personne encore n’a jamais entendu parler de Van Gogh Vincent.
Non presque personne sauf l’aubergiste qui le loge contre quelques toiles jetées dans la cave.

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Ça peut paraitre bizarre, mais Vincent peint comme il respire, il peint sans réfléchir sans l’urgence de la beauté, il n’a jamais aucun regret quand le tableau est terminé.
Il sait que la prochaine fois son frère est prêt à l’interner, il redoute la déferlante chimique de sa dernière dose de cachets. Il ne veut pas de cette paix narcotique il préfère regarder les éteules dans le champ.
Il voudrait qu’on le laisse tranquille au milieu des corbeaux et des tournesols qu’il s’est promis de peindre demain.
Il se dépêche de dessiner les dernières touches, le soleil descend très vite derrière les collines d’ARLES.
Il vient de sortir une liasse de billets qu’il garde dans le fond de sa poche de son vieux pantalon. Il croit qu’il avait plus que ça.
Des larmes commencent à lui monter aux yeux. Il les a essuyées d’un revers de manche. Il fait basculer dans le creux de son avant-bras le chevalet.
Il se dit qu’une petite promenade ne lui fera pas de mal. Il marche le long de la voie ferrée.
Il lève à nouveau le menton et regarde les corbeaux qui le suivent comme s’ils allaient à son enterrement.
Il ne court pas , il ne court jamais . Il sait que ses toiles seront son linceul. Alors il fait la course avec le temps, il rafle toute la lumière.
Le sang rouge qui coule de son oreille , il ne le voit pas , il n’a jamais peint ce rouge vermillon , aujourd’hui c’est lui qui lui taille le portrait .