« Oui, bien sûr !… C’est le meilleur restaurant du bord de mer ! Celui huppé, avec sa terrasse aux mille petites loupiotes, sa vue imprenable sur le ressac et ses fauteuils en véritable cuir d’Espagne !... »
Je suis souvent passé devant ce restaurant étoilé ; c’est horriblement cher mais tant pis ; je mangerai des boîtes de conserve jusqu’à la fin du mois ; elle n’en saura jamais rien, j’ai encore ma fierté. Le contexte est enchanteur, la carte est alléchante et les noms de ses plats sont ronflants…

« Quand ?... Hé bien, disons mardi, oui, demain… demain soir, à vingt et une heures !... »
Il faut toujours battre le fer pendant qu’il est chaud et elle peut à tout moment décliner mon offre… si elle réfléchit trop…

« Tu peux te libérer ?... Super !... Je t’embr… Alors, à demain… »

A la conclusion de notre conversation téléphonique tendue, j’ai réussi à lui arracher un rendez-vous, en l’invitant au restaurant. Ça ne se refuse pas, un bon resto, c’est son point faible et je la sais assez gourmande pour ne pas refuser l’invitation. Au moins, si elle campe sur ses positions, elle ne sera pas venue pour rien ; elle se satisfera amplement de l’exceptionnel repas. Les plaisirs de la bonne chair ont aussi leurs attraits…
C’est ma dernière chance ; je dois lui faire oublier toutes nos rancoeurs, tenter de retrouver la première place dans son cœur, redevenir charmeur, avoir pour elle toutes les attentions d’un impénitent… dragueur…

En pleine semaine, ce n’est pas la peine que je réserve ; nous aurons toute la place nécessaire pour deviser sur nos destinées et, pourquoi pas, les remettre sur les rails de la même Aventure. J’avoue, j’ai toujours été meilleur amant que mari ; dans les bras de la même femme, je m’ennuie ; j’ai l’impression d’être un oiseau en cage regardant le dehors et ses falbalas, seulement à travers des barreaux. Pour cette mésange, je veux bien retourner dans la volière ; il suffit simplement de casser mes ailes…

Comme un lieu d’intimité caché, j’espère qu’on nous installera dans une alcôve secrète du restaurant. Ce rendez-vous galant devra remettre de l’allant à notre couple en pleine dérive ; du bon pied, on va tout recommencer mais rien comme avant. Demain, je me raserai, je me ferai beau, je serai hussard, je serai Roméo, je serai princier…

Confortablement assis, pour l’impressionner, je commanderai une bonne bouteille de vin, une avec de la poussière qui justifie les ans et des armoiries de Château pour confirmer son prestige ! Quand le sommelier amènera son millésime, je me redresserai sur ma chaise, feignant d’oublier notre début de conversation ! Je le goûterai, je ferai comme les connaisseurs en mâchouillant le breuvage ! Pour une fois, ce ne sera pas une bouteille de mauvais pinard de chez Leclerc ! Je le trouverai bon et, d’un geste faussement désabusé, je dirai au caviste de servir le verre de mon invitée ! Toujours pour réparer nos dégâts, colmater nos fissures et enterrer nos dommages, je lui parlerai des étoiles filantes, du métronome des vagues bousculant une plage de sable blanc, des couchers de soleil s’embrasant, des amants de Brel, ceux qui ont vu deux fois, etc.
Pendant nos silences, on appréciera les décors luxueux pour chercher nos meilleures réponses ! Sur l’horizon, on regardera passer les ferries éclairés comme des arbres de Noël ! On sentira le parfum tiède des pins parasols ! On écoutera les vaguelettes murmurer leurs ritournelles amoureuses au sable de la plage !...
Devant nous, on aura plusieurs verres et plusieurs couverts comme si on allait boire et manger toute la nuit ! On bavardera les yeux dans les yeux ! On se chuchotera des nouveaux secrets ! En cherchant du pain dans la corbeille, nous nous effleurerons les mains !...
C’est sûr, elle aura quelques œillades débordant du cœur, j’aurai quelques sourires, en échange, pour les réceptionner près du mien ! On raccrochera nos wagons, on prendra les mêmes aiguillages ! Je serai son chef de gare ! Elle sera ma petite fleur de ballast ! Ma chimère ondoyante du bout du rail ! Et même s’il est « pericoloso sporgersi », je materai naturellement la profondeur de son décolleté !...
Tel un Cupidon émérite, dans mon carquois je n’aurai que des flèches de compliments, des louanges exaltant ses qualités, des félicitations sur sa toilette, son parfum, ses bijoux, sa coiffure, ses chaussures, son maquillage et toute sa panoplie de séductrice !…

Je ne lui parlerai encore que du beau temps, des arcs-en-ciel multicolores, du printemps et des choses qui plaisent aux femmes ! Ils mettront des bogies, non… des bougies sur notre table et des serviettes en éventail épanoui dans nos verres ! Sur son visage, les ombres dansantes se mélangeront d’élégance avec son mascara d’apparat ! Je réclamerai une douce musique, une thérapeutique, une avec des chuchotis de cascades et des trémolos d’oiseaux de paradis ! Entre deux plats, comme un nouveau baptême, on ira tremper les pieds dans l’eau ! Je l’entends rire d’ici !...

D’abord… d’abord, je lui dirai « Bon appétit », en regardant ses lèvres charnues mastiquer les belles trouvailles que sa fourchette aura piquées dans l’assiette des hors-d’œuvre ! Rien que pour elle, et d’ici demain, j’apprendrai des vers de Sully Prudhomme ! Je les lui réciterai entre « Grenouilles blondes et girolles poudrées de terre végétale de Cazette et Homard des Iles Chausey nourri de vanille, courges et châtaignes en cocotte lutée !... »
Poussant mes avantages, je déclamerai un poème de Victor Hugo au dessert ! Le fameux : « Sans toi, tout s’effeuille et tombe ; L’ombre emplit mon noir sourcil ; Une fête est une tombe, La patrie est un exil… »* Je suis sûr que son « Miel de maquis corse givré, gaufrettes croustillantes au parfum de citron et d'eucalyptus » aura un tout autre goût dans sa bouche !... Et pour l’achever, j’irai d’une stance bien sentie de Rimbaud !...

Presque vingt et une heures, je marche vite le long des trottoirs ; dans les vitrines me réfléchissant, je suis beau comme un astre en armure de jeune premier. Ma seule arme ? Un gros bouquet de roses en couleur d’Amour. Je sais tous mes poèmes sur le bout du cœur et j’ai même appris des vers de Gérard de Nerval : « Quand le soleil brille en tes yeux Plein de douceur et d’espérance, Quand le charme de l’existence embellit tes traits gracieux, Bien souvent alors je soupire… »** Ça peut toujours servir à l’emballage final…

Elle m’attend devant le porche de l’établissement. Son regard est plus noir que ce ciel de crépuscule, sa colère plus brillante que toutes ces étoiles réunies et mes espoirs tout à coup plus vains qu’un pauvre condamné devant son peloton d’exécution. Le restaurant est fermé…

 

* Je respire où tu palpites. Les Contemplations. Victor Hugo
** Mélodie. Poèmes divers. Gérard de Nerval