30 août 2008

Une consultation intersidérante (Joe Krapov)


(Ce texte constitue la suite de : Une salle d’attente intersidérale)

- Qu’est-ce qui vous amène, Monsieur ? Monsieur… ?

- Joe35, docteur. Je viens de la planète Mars où je suis scénariste-décorateur.

- Je vois très peu de vos congénères mais j’ai reconnu votre peau verte, vos quatre mains… Pendant des siècles vous vous êtes rendus invisibles de nous et maintenant, en tant qu’immortels, vous désespérez ma profession !

- C’est vrai que nous ne sommes jamais malades. C’est donc encore plus inquiétant pour nous quand nous éprouvons un, disons…

- Pet de travers ?

- … des petits soucis, en fait.

- Et quels sont-ils, dites moi ?

- Ils sont de deux ordres mais constituent peut-être les symptômes d’un seul et même… désagrément. Tout d’abord, je n’entends plus les grillons.

- Il y a des grillons sur la planète Mars ?

- On en met. Ce sont ceux que nous fabriquons. Vous n’êtes pas sans savoir que la planète a reçu pour mission d’être le Hollywood de l’univers. Nous mettons à disposition de tous des parcs de loisirs thématiques reconstitués d’après nos connaissances infinies sur les civilisations à jamais disparues. Vous n’êtes jamais venu sur Mars, docteur D. ?

- Si, bien sûr. J’y suis allé en voyage de noces. Votre reconstituion de Renezia m’a beaucoup plu.

- Venezia !

- Oui, si vous voulez. Je crois qu’ils voulaient qu’on l’appelle Venise en ancien français. C’était très réussi mais vous n’aviez aucun mérite !

- Comment cela, aucun mérite ?

- Des canaux, sur la planète rouge, il y en a toujours eu ! C’est comme du cassoulet dans la ville rose !

Le docteur D. commençait à me plaire. D’habitude les Terriens sont nuls en géographie, ignorants en histoire et ne se passionnent que pour les combats symboliques les opposant les uns aux autres : marathon, jeux olympiques, matches de balle au pied, courses de vachettes, lancer de nains, concours de la plus longue andouille de Vire, etc. On sait aussi que ces joutes diverses et variées sont l’occasion de libations et de beuveries alcoolisées à la fin de banquets au cours desquels on sert, quelle horreur, du sanglier, du cheval ou toutes sortes d’animaux morts. Ce disciple d’Hippocrate ne roulait donc pas au picrate ?

- Soit ! répondis-je. Il arrive que les clients ne soient pas satisfaits de nous ou que nous ne soyons pas à la hauteur de la reconstitution. Eh bien voyez-vous, c’est justement mon cas. J’étais récemment chargé de redonner à Hollywond-on-Mars un opéra d’Eric Rohmer intitulé « La Collectionneuse »

- Attendez, qu’est-ce que c’est déjà, « collectionneuse » ? Ce sont ces dames qui allaient jadis dans les brocantes, les vide-greniers acheter des sièges pour bébé, des aspirateurs, des couffins, des tables basses ou des houpert-brone, c’est ça ?

Je tiquai à l’évocation de ce dernier article ! Comment donc savait-il ? Que savait-il ?

- Pas exactement, docteur. C’est une histoire qui se passe dans le Lubéron pendant les vacances. Il y a deux jeunes hommes qui cohabitent avec une jeune fille du pays dont je dirai qu’elle est… peu farouche mais ne s’intéresse pas à eux et se moque de leurs théories sur l’amour. J’étais responsable de ce décor : la villa, les petites routes de Provence, le port de Saint-Tropez, une potiche rarissime, des siestes au soleil, l’apéro, les grillons. Tout a très bien marché sauf qu’on n’entendait pas les grillons !

- C’est un point de détail, vous ne trouvez pas ?

- C'est-à-dire que tout le monde autour de moi, Map53, Fabeli12, Tilu44, Brigou62 et Val28 entendaient les grillons, mais moi, je n’oyais rien !

- Et pourtant vous avez six paires d’oreilles comme tous vos congénères !

- Absolument ! C’est absurde, n’est-ce pas ?

- Non, ce n’est pas une absurdité, c’est peut-être simplement un début de surdité ?

- Ce n’est pas tout, docteur ! Après, il y a eu le ratage de l’Iowa State Fair.

- Racontez-moi ça ! Je suis tout ouïe même si je n’en ai que deux comme papa ! Vous savez, je suis comme tout le monde, je raffole des potins et popotins d’Hollywood-on-Mars !

- C’était un travail à priori facile. Une reconstitution de la plus grande fête foraine au monde avec manèges, grandes roues, trains-fantômes etc.

- La fête à Neuneu ! Luna Park ! La foire du trône avec des chaises percées qui donnent des Louis d’or !

Ce médecin était sidérant !

- Tout avait très bien commencé par un discours du gouverneur de l’Etat : « C’est ici la journée que l’Eternel a fayte, vivons la dans la joye, exultons d’allégresse ! ». Le public est arrivé nombreux, a admiré la vache en beurre, est monté dans les manèges, à participé à la staraque, mangé de la barbe à papa et puis soudain tout s’est mis à foirer. M. Rutie-Tutie-Fwink-Fwink qui faisait une conférence humoristique sur les tableaux d’Edward Hooper s’est transformé en chat, dans le cabaret des strip-teaseuses celles-ci ont eu quatre-vingt deux ans d’un seul coup, on a trouvé un anaconda géant derrière une boîte aux lettres et l’eau du lac Wapello s’est évaporée !

- C’est peut-être le chat qui a lapé l’eau du lac Wapello ? Ou maître Capello ?

- Il y a eu pire, docteur ! Une chanteuse de la staraque s’est pendue avec une corde de guitare et une Martienne anthropophage a dévoré le gros Rufus ! Alors tout le monde m’est tombé dessus ! On m’a dit « Las Vargas, c’est pas dans l’Iowa, Joe35 ! »

- Las Vargas ?

- C’est un auteur de romans policiers oubliés du passé. Vous ne pouvez pas la connaître, vos bibliothèques ont brûlé et votre réseau a fondu. Je termine, docteur, par l’apothéose avec l’aventure de Martine27.

- Oui ?

- Elle m’a demandé de lui trouver un Houpert-Brone !

- Et… Attendez, je crois deviner : vous ne savez pas ce que c’est !

- Exact ! Je ne sais pas ce qu’est un Houpert-Brone ! Ca me rend fou ! Je suis censé tout connaître sur tout et je bute sur ce truc depuis huit jours. Qu’est-ce que vous pouvez faire pour moi, docteur ? Pour la première fois de ma longue existence je me sens complètement paniqué, angoissé, j’ai du mal à dormir sur mes douze oreilles et j’ai comme des nœuds dans la poche ventrale !

- Ah ça, mon vieux, ce sont les Talleyrand !

- Les Talleyrand ?

- Oui, les Talleyrand. Ecoutez, Joe35, je ne vais même pas avoir besoin de vous ausculter tant votre problème est simple ! Prenons d’abord les grillons. Vous savez très bien qu’en cas de fin de l’Univers, ce sont les insectes qui survivront en dernier à toute autre espèce. Si vous n’entendez pas les grillons, c’est parce que ceux-ci représentent la fin du monde à laquelle vous ne voulez pas croire.

- Mais forcément, docteur, puisque nous les Martiens nous sommes immortels !

- Peut-être ! Mais l’éternité, c’est long, surtout vers la fin ! Le drakkar viking que vous avez vu tout à l’heure est venu me voir pour les mêmes raisons. Tout le monde a droit à des baisses de tension momentanées ou à des traversées du désert. Maintenant, l’Iowa. Où avez-vous pris vos sources pour votre parc d’attractions ?

- Vous savez bien que c’est top secret, doc ! Notre mission à nous Martiens c’est d’emmagasiner les connaissances grâce à notre mémoire prodigieuse et…

- Taratatouille ! Une centaine de Martiens et Martiennes ne peut pas tout savoir ni tout retenir ! Je n’ai jamais cru à cette fable ! Par contre j’ai entendu parler des aventuriers des 3W perdus. Toutes les connaissances mises en réseau à destination de tous sur des ordinateurs en pire to the pire de Shakespeare !

- Mais c’est purement et simplement du délire ! Une utopie jamais réalisée et dangereuse qui plus est ! Pourquoi pas le communisme au lieu de la géométrique dans l’espace pendant que vous y êtes ?

- Vous faites comme vous voulez mais personnellement je ne serais pas étonné si on me disait que l’article IOWA dans votre Wikipédalopithèque a été remplacé par plaisanterie par l’article IOWAGIRL qui vient tout de suite après !

- Remplacé ? Iowagirl ? Qu’est-ce que ce que ça que c’est ?

- Vous voyez que vous ne savez pas tout ! Cherchez, et vous trouverez. C’est comme le Houpert-Brone. Il était devant vous et vous ne l’avez pas vu ! Ouvrez donc un des sachets de votre poche ventrale !

- Ce sont des Louis d’or ?

- Pas du tout ! Regardez-y de plus près ! Ce sont des pièces en chocolat à l’effigie de Talleyrand emmaillotées dans une résille ! Vous avez eu un bon réflexe en les ramassant comme je l’ai fait moi-même tout à l’heure après le départ de la chaise percée. Voyez-vous, cela ne vaut rien du tout. Pardonnez-moi, mais ce Talleyrand, c’est de la merde dans un bas de soie ! En sortant d’ici, déposez donc un sachet sur le trottoir et marchez dedans du pied gauche, ça porte bonheur ! Vous avez compris l’anagramme, maintenant ? Houpert-Brone, Porte-bonheur ?

- Ca alors !

Je reconnus intérieurement que ce type était très fort. Je m’avouai vaincu :

- Et… Pour mes crises d’angoisse, docteur ?

- Elles devraient sérieusement se réduire quand vous aurez admis que j’ai raison sur les trois points. Sinon, je vous prescris du Fludex, comme à tout le monde. Un comprimé chaque matin avec votre bol de pois cassés et votre menthe à l’eau. La pharmacie Palaiseau est à 50 mètres sur votre gauche en sortant.

En guise de paiement, le docteur m’a demandé les trois sachets de Talleyrand qui me restaient. Je suis passé à la pharmacie et je me suis téléporté au siège de notre consortium. Le toubib avait raison pour Iowa et Iowagirl ! Nous avons rectifié nos fichiers. Pour les grillons j’ai prévenu Françoise76 qui éprouvait les mêmes symptômes que moi des possibilités de coup de mou en cas d’hypertension spatio-temporelle.

Depuis que j’ai raconté cette entrevue à mes congénères nous nous demandons si nous ne manquerions pas, quelque part, de ce que les Terriens appelaient autrefois « humour » ou « fantaisie ». Peut-être tout un pan de la littérature mondiale nous a-t-il échappé ? En raison de mon coup de fatigue, j’ai été affecté à la bibliothèque, dans nos sous-sols, là où sont cachés nos ordinateurs. Je suis chargé d’effectuer des recherches sur ce point dans nos collections. J’ai commencé par éplucher le Télégramme de Brest de 1869 mais je n’ai rien trouvé encore.

Il faut peut-être aussi se méfier des assertions du docteur Olive D. Nous avons entrepris aussi des recherches sur le suffixe INGO qui figure sur sa plaque. Peut-être cela signifie-t-il, tout simplement, que ce type est un peu piqué, non ?

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Une salle d’attente intersidérale (Joe Krapov)


Avec l’universalisation et toutes les délocalisations qu’elle entraîne, il faut aller maintenant jusqu’à Proxima du Centaure pour trouver un hôpital correct et sur Terra pour consulter un médecin. Depuis la planète Mars, ça fait quand même une sacrée trotte, vous ne trouvez pas ?

Mais je suis de très mauvaise foi. Nous autres, les Martiens, nous sommes immortels, invulnérables, « toujours verts ! » comme dit mon ami Papistache61. « Pareils aux Académiciens du beau pays de France ! ». De plus, nous nous téléportons sans problème en même pas une seconde vers n’importe quel point de la galaxie Gutenberg. Si vous ajoutez à cela que nous pouvons nous rendre invisibles et que nous sommes également télépathes, vous vous demanderez bien pourquoi je m’étais rendu ce jour-là dans la salle d’attente du docteur Olive D.

Son cabinet était situé sur Terra Incognita, à Pârhys pour être précis, près de la gare Montparnasse qui n’était plus qu’une carcasse. Les guerres tribales auxquelles se sont livrés les Terriens au XXIIe siècle de leur ère ont considérablement modifié et apauvri leurs paysages urbains. Heureusement que l’Etat-Major Cosmique les a interdits de délocalisation sur d’autres planètes ! Nous n’aurions pas supporté sur Mars leur inculture phénoménale, leurs casernes et leurs mœurs très particulières de pseudo-conquérants arrogants et toujours agressifs.

Lorsque j’entrai dans la salle d’attente du docteur D., il y avait quatre personnes assises là à attendre leur tour. Après avoir lancé un « Bonjour » un peu gêné à cette assemblée hétéroclite, j’allai m’asseoir sur le seul siège resté inoccupé, non sans m’étonner qu’il fût percé en son milieu d’un cercle parfait à l’endroit où l’on pose d’habitude son fondement.

Je pris appui, à l’aide d’un de mes quatre bras sur celui du fauteuil pour poser céans mon séant mais à peine avais-je touché cette « commodité de la conversation » d’un genre un peu particulier qu’une voix sépulcrale en sortit et me dit :

- Je vous signale, Messire, que cet emplacement est déjà occupé par moi-même. Au cas où ne vous l’auriez pas remarqué, je ne suis pas un siège ordinaire pour les postérieurs de manants de votre espèce. Je suis d’ailleurs là en tant que client fidèle du docteur D. Je viens m’allonger régulièrement sur son divan pour qu’il prenne en compte et soigne mes problèmes. Attendez debout ou comme disait Corneille « Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre et prends aussi patience au milieu des mystères ». Vous voudrez bien considérer que nous sommes six à passer avant vous à la consultation. »

Je m’exécutai platement et allai me positionner dans un coin de la pièce. J’observai l’assemblée et tendis mes antennes. Six ! Il avait dit « six » ! Si cette chaise percée était le cinquième client, quel était donc le sixième ? Je me fis le plus discret possible et me mis en état de capter les pensées de chacun des patients.

Il y avait à ma droite une superbe Vénusienne à coquilles. Vraiment très jolie, ma foi, malgré ces oreilles en forme de coquillage dans lesquelles on entend, dit-on, le bruit que font ou ont fait toutes les mers de l’Univers. Cette citoyenne-ci avait perdu toutefois de sa tranquillité depuis qu’un ermite parasite était venu loger dans son oreille gauche. D’habitude, tout ce qui entre dans une oreille de Vénusienne ressort par l’autre. C’est le fameux théorème de Botticelli qui dit cela : « l’amour est aveugle et la beauté rend sourd ». Cela est vérifié sur la planète Vénus où l’on ne trouve que des femmes mannequins acoquinées avec des gladiateurs de balle au pied, ce sport universel que nous Martiens, trop intellectuels que nous sommes, ne pratiquons jamais.

J’aurais bien entrepris la belle car je venais moi aussi questionner le toubib pour des questions d’oreille mais je me souvins juste à temps que les Vénusiennes ont en général du vent solaire dans le cerveau et du cuir en pagaille dans la conversation.

A sa droite, bien reconnaissable à son carénage rutilant et à son air faussement détaché, un robot K2R2 de Bételgeuse venait consulter pour des problèmes d’huile de coude et de tache au poumon gauche.

A ma gauche, le dos à la fenêtre, un livreur de pianos de Saturne s’était démis l’épaule. Bien que nous soyons, nous, Martiens, très sensibles à la musique et aux arts, le faciès assez répugnant de ce déménageur me coupa toute envie de nouer conversation avec lui.

Ne restait plus dès lors que l’androïde guerrier du Manganyka mais ces monstres de plastique en costume de samouraï ne savent dire que « Banzaï » et se font des entailles dans le poitrail sans même dire « Aïe ». Celui-là s’était entamé le doigt en ouvrant une boîte de conserve. Il sortait encore de son index ce fameux sang bleu des androïdes qui se transforme au contact de l’air en laine de mouton électrique.

C’était bizarre ! Je ne percevais pas une seule des pensées émanant du sixième malade. Sans doute s’agissait-il d’un mutant de Terra, comme cette chaise percée parlante avec qui je décidai de converser, faute de mieux.

- Excusez-moi pour tout à l’heure ! Je ne vous avais pas reconnue !

- C’est que je ne suis pas un modèle courant. J’ai appartenu à Louis XIV, savez-vous ?

- Vous fûtes à Versailles au Grand siècle ? Vous servîtes sous le roi Soleil ?

- Oui et j’y suis restée à Versailles mais dans de bien piètres conditions. C’est pour cela que je viens consulter. On m’a confinée dans un cabinet, celui des affaires étrangères. Un endroit que personne ne visite plus. C’est une injustice qu’il faut à tout prix réparer. Dans les lieux d’aisance, la vie n’est pas facile !

- Vous croyez que le docteur D. peut quelque chose pour vous ?

- On dit qu’il fait des miracles, vous savez !

- Il ne pourra pas faire cependant que Terra redevienne un lieu de tourisme ! Tout votre patrimoine historique a disparu lors de la troisième guerre mondiale et à part des mutants, des chanteuses sans voix et des mercenaires sportifs, il n’y a plus rien de bien faramineux sur votre planète.

- Je ne m’inquiète pas. J’ai la foi. Un jour je redeviendrai célèbre grâce au cinéma-life. Hollywood-on-Mars m’engagera à nouveau !

Je me gardai bien de la détromper. Il n’était pas question que je lui dévoile la manière dont fonctionne notre industrie du spectacle sur Mars. Nous n’avons besoin, pour reconstituer en 3D Versailles, les jardins suspendus de Babylone ou le palais de Cléopâtre, ni d’accessoires, ni d’acteurs ni même de stuc ou de pierre taillée. Notre imagination, nos connaissances encyclopédiques et nos pouvoirs télékinésiques suffisent à projeter des décors grandioses et des scénarios de tout premier ordre qui permettent à l’Univers entier de venir en masse se dépayser chez nous.

A ce moment-là, la porte s’ouvrit de manière énergique. Le docteur Olive D., un grand type énergique portant moustache et cheveux ondulés tirés en arrière lança : « Au suivant !»

On vit alors s’élever de la table basse un petit objet décoratif auquel je n’avais jusque là pas prêté attention. Il s’agissait d’un drakkar miniature, très joli, manœuvré par une petite armée de Vikings intemporels. Je compris alors qu’il me fallait changer ma longueur d’ondes de manière à capter Radio Science Fiction au lieu de RTréel et j’entendis les fiers guerriers deviser ainsi entre eux :

- Hissez la grand voile ! Mettez le paquet ! Far-Farrer, regarde, nous arrivons enfin dans la forteresse d’Anksar !

- C’est la nuit des cadeaux, Ragnar ! Nous allons pouvoir réparer les avaries que nous ont fait subir les géants de Nordrey et surtout remplir notre chaudron magique avec… Avec quoi, les gars ?

Et j’entendis l’ensemble des rameurs clamer en chœur :

- Du Fludex !

La porte une fois refermée, je songeai que je raconterais à mon retour cette anecdote à Janeczka89. Ca lui donnerait peut-être une idée de parc de loisirs scandinave à base de dragons antiques et de fjords en kit.

Ensuite, ce fut au tour de la chaise percée. Il se passa encore une chose bizarre. A l’endroit où elle était posée restèrent, une fois qu’elle eut quittée le cabinet médical, quatre petits sachets ressemblant à des bas de nylon roulés dans lesquels scintillaient des pièces d’or, sans doute des Louis.

J’hésitai un instant puis, constatant l’apathie de la Vénus potelée, le silence du robot à retaper, l’hébétude du déménageur au nez épaté et l’indifférence de l’androïde coagulé, je ramassai les quatre sachets et les glissai dans ma poche ventrale.

Trois quarts d’heure après ceci, ce fut mon tour de consulter. J’allais peut-être enfin savoir ce qu’était un Houpert-Brone et pourquoi je n’entendais plus les grillons.

(Ce texte a pour suite : Une consultation intersidérante)

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23 août 2008

L’esprit de l’escalier - Joe Krapov

- Eh Petitprince, tu dis comment, toi ? Rag-nar le Viking ou Raniar le Viking ?

- Je note : un dictionnaire de suédois en kit, Lemouton.

- En kit ? Un dictionnaire ? Un dictionnaire en kit, Petitprince ?

- Les dictionnaires de suédois, c’est comme les meubles, c’est en kit, Lemouton. Tout ce qui vient de Suède est en kit.

- Même les Suédoises ?

- Mêmes les Suédoises. Il faut que tu les montes toi-même sinon c’est un autre qui en profitera.

- Oh moi, les Suédoises, de toute façon… Je préfère les Suédois !

- Tu peux en avoir des tout assemblés, mais c’est plus cher.

- Des Suédois ?

- Non, des dictionnaires.

- Et tu es sûr que ça va nous donner la prononciation exacte de Ragnar le Viking ? D’ailleurs, Viking, est-ce que ça ne serait pas plutôt Norvégien ?

- Dans ce cas, je note : « Norwegian wood » sur l’album « Rubber soul » des Beatles paru en 1965.

- Pourquoi, tu ne l’as pas ?

- Non. Moi j’ai tout ce qu’ils ont fait depuis « Revolver » qui date de 1966. Avant je les connais moins.

- Mais cet album-là, il ne va pas nous dire quelle est la pronociation exacte de Ragnar le Viking ?

- Pourquoi c’est si important pour toi de savoir ça ?

- Parce que je ne veux plus avoir l’air con !

- Houla ! Mais y’a du boulot alors ! Je note : « Bon pour une chirurgie esthétique du visage ». Je ne sais pas si je vais trouver ça. Je me demande si de te faire refaire le nez ça ne va pas te coûter les yeux de la tête !

- Tant que c’est pas la peau du cul ! Parce que le chirurgien esthétique est Suédois ? Norvégien ? Scandinave, même peut-être ?

- Pourquoi tu veux pas avoir l’air con ?

- Parce que je l’ai déjà été suffisammeent comme ça avec Uriah Heep. Je veux dire avec Iouraïa Heep.

- Uriah Heep ?

- J’ai toujours dit Uriah Heep parce que je ne parle pas l’anglais mais en fait en anglais on dit Iouraïa Heep.

- Ah oui ! Iouraïa Heep ! Je note : David Copperfield de Charles Dickens. C’est de là qu’il vient le nom de ce groupe de rock. Tu le savais, j’espère ?

- Parce que toi, Petitprince, tu as toujours dit « Iouraïa Heep » ?

- Mais moi je connais l’anglais, Lemouton ! Et puis il faut évoluer ! Comment tu appelles un courrier électronique ? Un email ou un émail ?

- J’appelle ça un courriel, pourquoi ?

- Si nous revenions à nos moutons, Lemouton, hein ? C’est quoi ton problème avec Ragnar ? (Il prononce Rag-nar)

- Moi je dis Raniar, mais tu fais comme tu veux. Eh bien voilà : si j’en crois la liste que m’a donnée Camille dans les n°s 1143 et 1178 du journal « Vaillant » il y a deux aventures complètes de Ragnar qu’il n’a pas. Et si je lui trouve le n° 1211 ça lui permet de compléter l’histoire du chaudron d’or.

- Alors ça, des numéros du journal « Vaillant », ça m’étonnerait que j’en trouve ! Ou alors ce sera encore plus cher que la chirurgie esthétique. C’est marrant que Camille ait conservé çà. Plus personne ne lit les aventures de ces héros-là aujourd’hui. Nasdine Hodja, Les Pionniers de l’Espérance, Teddy Ted. Ca relève de la nostalgie, voire de l’Ostalgie, c’est politiquement très incorrect !

- Glénat en a ressorti dans sa collection « Patrimoine BD ». Dos toilé, présentation luxueuse mais j’ai peur qu’il s’agisse des mêmes épisodes que ceux édités jadis par les Editions du Fromage.

- Tu ferais mieux de lui offrir le « Live in Europe 1979 » d’Iouraïa Heep. Je sais qu’il ne l’a pas.

- Mais je ne vais jamais trouver ça non plus !

- Mais si ! Dimanche c’est la braderie du canal Saint-Martin à Rennes. La deuxième plus grande braderie de France après celle de Lille. A chaque fois que j’y suis allé en quête de quelque chose de précis, je l’ai trouvé ! C’est dingue, non ? « Hôtel du Nord » d’Eugène Dabit, les musiques des films de Jacques Tati, « Le premier de la classe » de Font et Val.

- Alors, tout ce que tu as noté sur ton papier, c’est pour ça ? Tu vas trouver tout ça là-bas ?

- Mouaipe, Lemouton !

- Quel bol tu as ! Bon, ben si c’est comme ça, je viendrai avec toi alors ! Tu peux noter ce que je souhaite trouver pour moi ?

- OK. De quoi as-tu besoin ?

- D’un parapluie arc-en-ciel. A cause de Camille !

- Ah oui, à toi aussi, il te fait la réflexion !

- « Sortez couverts, mes bichons » ! Il nous dit ça même quand il fait beau, et tout le monde éclate de rire dans son bistrot. Il y a des jours, je ne comprends rien à son humour !

- Moi je sais pourquoi. C’est à cause de ce proverbe idiot : « En Bretagne il ne pleut que sur les cons » !

- Ah c’est pour ça ? Quel enfoiré alors ! Bon ben tu peux les rayer sur ta liste, ses numéros de Vaillant et son dictionnaire de Suédois et le Uriah Heep…

- Iouraïa Heep !

- Je le garderai pour moi, si on le trouve ! Je ne l’ai pas non plus, celui-là.

- Je laisse quand même la chirurgie esthétique. On ne sait jamais. Avec un peu de bol on en trouvera une à pas cher ! 

 

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09 août 2008

Abbey road. 10, Humour noir (Joe Krapov)


(Merci de lire auparavant : « Abbey road. 9, L’Horreur » contribution dont ce texte-ci est la suite et la fin)

Le maître-nageur l’avait fait poireauter un quart d’heure, sans rien lui dire, sans rien faire d’autre que donner un coup de fil, enfin un coup de téléphone sans fil, à la gendarmerie de Lannion. Et maintenant, après avoir franchi la clôture élevée qui entourait celle-ci – la gendarmerie de Lannion avait subi, il y a quelques années, le siège très agressif d’une bande d’alcooliques venus libérer un des leurs et elle s’était pour ainsi dire barricadée depuis derrière un haut grillage -, il était assis face à un type à tête de bon père de famille qui ne prenait même pas soin d’engager des feuilles dans sa machine à écrire pour prendre sa déposition. Pire, il regardait l’écran d’une télé tout en lui causant et en tapotant sur un clavier plat, ce qui avait le don d’exaspérer Camille.

- Comprenez-moi, monsieur Cinq-Sens. Nous sommes en 2008, pas en 1966. Je ne peux pas vous expliquer comment cela marche matériellement mais on vous a extirpé de votre époque et de votre univers en raison d’ordres venus de plus haut. Vous n’êtes pas le seul à être concerné. Tous les personnages de fiction sont dans votre cas. Nous allons opérer un tri parmi vous : on ne lit plus de romans de nos jours. Les gens ont besoin de réalité : des magazines sur la vie des stars, les hommes politiques, les sportifs. Il leur faut de la télé, de la réalité, de la télé-réalité, du pain et des jeux uniquement. Du coup certains personnages de fiction sont rappelés pour… Appelons ça une mise à l’écart si vous voulez. Quelques uns de vos soi-disant héros sont de très mauvais exemple pour la jeunesse de notre pays.

- Je ne suis pas un héros ! s’emporta Camille. Mes faux pas me collent à la peau ! Et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire de personnage de fiction et de moralité. Je suis un honnête vendeur de limonade, moi. Je suis aussi vivant que vous. Tenez, touchez ici. C’est pas du réel, ça ?

Camille lui avait tendu le bras et le brigadier lui avait appliqué une grande claque sur le dessus.

- Eh ! Oh ! Ca va pas ? Mes coups de soleil, tout de même !

- C’est pour que vous compreniez bien laquelle, des deux réalités, est plus forte que l’autre. Votre bistrot de la rue de Dinan à Rennes, c’est vrai, je vous le concède, il existe. Mais en 2008, vous n’en êtes plus le propriétaire. Vous n’en avez jamais été le propriétaire d’ailleurs. Vous n’appartenez pas au genre biographie. D’après les premiers renseignements que nous avons recueillis, vous seriez même plutôt du genre littérature de série Z. Ou de quatrième zone. Vous ne voulez toujours pas nous livrer le nom de votre créateur ?

- Puisque je vous dis que je n’ai aucune religion !

- Il n’y a pas de majuscule à « créateur ».

- Je n’ai aucune religion là-dessus. C’est une histoire de fous !

- Ne vous énervez pas. Nous allons forcément trouver. Vous êtes obligatoirement fiché quelque part. Notre système ne peut pas commettre d’erreur. Pourqu’on soit aller vous repêcher dans la spirale du temps, c’est qu’il y a bien une raison. Voyons, un patron de bistrot à Rennes en 1966. C’est donc trop tôt pour avoir fait mai 68. C’est la première fois que j’ai un personnage dans votre genre. Vous faisiez du trafic de quelque chose ? C’était un bar louche ?

- Dites, brigadier, faudrait voir à pas exagérer quand même ! Je viens signaler une disparition et non seulement vous me racontez des histoires à dormir debout mais ensuite vous me cuisinez comme un vulgaire truand. Je n’ai rien fait moi, je suis venu en vacances chez vous, je me suis juste baladé dans vos paysages, c’est un crime ? 

- Ah voilà l’agent Loreille qui revient. Nous allons enfin savoir.

L’agent Loreille était un petit maigrichon au visage mince et aux oreille décollées. C’était là son vrai nom !

- J’ai trouvé, chef ! J’ai mis du temps parce que ses aventures ne sont pas publiées sur papier. L’auteur est un dénommé Joe Krapov. Il y a deux pièces de théâtre au catalogue de la Bibliothèque Nationale de France mais elles n’ont apparemment pas été jouées. Et puis monsieur Cinq-Sens ne vient pas de là. Il y a aussi sur Amazon.fr deux brochures satiriques dont une s’intitule « Joe Krapov écrit aux z’élus de Sablé et à plein d’autres gens ». Ca date de 1996. Ca ne vous dit rien Sablé, chef ?

- C’est la ville de l’ancien premier ministre ? Quel rapport ?

- Par Saint-Brice, vous êtes incollable, brigadier ! Pour le rapport, aucun. Celui-ci…

L’agent Loreille fixa Camille et eut la même grimace dégoûtée que tous ceux qui l’avaient considéré jusqu’à présent.

- Cette sueur orange qui leur coule sur le front et ces yeux vides, franchement, je trouve ça vraiment affreux !

- C’est le passage par les volutes du temps, agent Loreille. Un phénomène physiologique auquel nous ne pouvons rien mais qui nous permet de les repérer lors de leur rematérialisation. Continuez, mon vieux.

- Alors voilà. Camille Cinq-Sens. Une incursion dans un roman de San Antonio.

- On s’est déjà débarrassés de l’affreux Bérurier.

- Et surtout… Vous ne devinez pas où je l’ai retrouvé ?

- Non.

- Sur des sites Internet censurés : Les Impromptus littéraires, le Défi du samedi et surtout Kaléidoplumes. C’est sur ce dernier qu’on l’a repêché. Une histoire d’île déserte en plusieurs épisodes.

- Okkkaaaayyye ! Je comprends mieux !

Il fit venir Loreille près de lui et lui dit à voix basse :

- Appelle-moi ton compère Lardu. Vous allez l’embarquer. Je téléphone pour savoir où il y a de la place. »

Loreille sortit puis revint escorté d’ un gros gendarme à l’air bourru.

- Vous allez patienter en cellule, monsieur Cinq-Sens. J’ai un coup de téléphone ou deux à donner et ensuite votre affaire sera réglée rapidement, je vous le promets. »

Bien évidemment Camille opposa ce qui lui restait de résistance physique à cette incarcération arbitraire. Mais que vouliez vous qu’il fît contre deux gendarmes et leurs renforts ?

***

Il ne restait plus de place au centre de rétention de Saint-Jack-de-la-Lande près de Rennes. C’est pour cette raison que Camille Cinq-Sens fut envoyé dans celui de Sablé-sur-Sarthe. Tout comme les prisons, les mouroirs, et les logements des pauvres qu’on appelait des ghettos, ce centre avait été construit à l’écart de la ville, plus précisément même dans la commune voisine. Il n’avait du reste pas été bâti puisqu’on s’était contenté de réaménager un grand bâtiment haut et sinistre situé dans le centre du bourg, comprenant des cellules avec d’étroites fenêtres donnant sur la rivière. C’est ainsi qu’on perdit toute trace de Camille Cinq-Sens le jour il entra comme « retenu »… à l’abbaye de Solesmes.

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Abbey road. 9, L’horreur (Joe Krapov)


C’est si bon de se réconcilier ! De se réconcilier sur l’oreiller. De se réconcilier sur la plage de l’île Renote à Trégastel. Le soleil y darde ses rayons en ce jour béni du 13 juillet 1966, le temps est superbe et la plage est noire de monde. Un immense rocher en forme de dé à jouer est posé sur une pointe à gauche et y défie la mer comme un phare à l’entrée d’un port.

Ce n’est pas que Camille Cinq-Sens et son épouse Agathe étaient fâchés, du reste, mais au début de ces vacances, « l’oncle » Camille était en crise, saisi d’une envie soudaine d’envoyer paître tout et tout le monde, de changer de vie, de passer de son statut de patron du bistrot « Le Vieux saint-Etienne » situé dans une rue populaire de Rennes à celui de moine bénédictin à l’abbaye de Solesmes dans la Sarthe. Drôle d’idée !

Dans ce monde où tout est possible et où tout est réalisable évoluer professionnellement a toujours été très bien vu mais les engagements sentimentaux et surtout maritaux ne peuvent être balayés d’un revers de la main. Agathe avait fait tout ce qu’elle avait pu pour s’opposer au départ de son mari. C’est qu’elle l’aimait, son gros Camille, la jolie Colombienne !

Elle lui avait donc offert ces deux semaines de vacances en solitaire dans la maison de son amie Anita, absente, afin qu’il s’habituât à la vie monastique et se rendit compte effectivement de ce qu’était un séjour dans une île déserte. Bien sûr, avant même la fin des quinze jours, il l’avait appelée en catastrophe pour qu’elle revienne le chercher. Cette fine mouche d’Agata qu’on appelait « tante Agathe » en référence à une chanson de Rika Zaraï avait encore su y faire – les jolies femems ont toujours raison ! – et avait gagné le retour de l’enfant prodigue au bercail.

Avant de s’en retourner sur Rennes ils s’étaient offert une dernière sieste crapuleuse dans la masion d’Anita puis, après avoir tout fermé, ils avaient décidé de prendre un dernier bain de mer. Ils avaient choisi pour cela l’île Renote qui n’est en fait qu’une presqu’île bordée de rochers roses et de plages de sable fin.

- Camille, tu veux bien me passer de la crème solaire sur le dos ? »

- Bien sûr, mon amour ! »

Il pressa sur le tube de la main gauche et le petit bruit « ploutch » expulsa par un minuscule trou dans le couvercle orange une petite crotte de pommade blanche sur le bout de son index et de son majeur droits. Il appliqua l’écran total et songea à tout le cinéma qu’on se faisait autour de ça autrefois. C’était alors quasiment un prétexte à préliminaires amoureux et le jeune Jean-Paul Binoclard était tout émoustillé quand Simone Lecastor le sollicitait pour qu’il l’enduisît ainsi. Il ne manquait plus qu’une danse accordée au jeune bigleux – Binoclard portait bien son nom ! – le soir du bal aux lampions du 14 juillet pour qu’il sorte de son huis clos de limbes et se mette à regarder la vie d’un autre œil que celui d’un migraineux à nausées.

Puis passent les années, arrive l’âge de raison et alors les jeux sont faits : ce même petit geste, Camille en était bien conscient tout en massant le dos parfait de son Agathe, ne vous laissait plus que la sensation d’avoir les mains sales. Mais bon, sans doute les femmes étaient-elles ainsi faites qu’elles étaient moins « triste animal» après le « coïtum » et que ce petit geste postfacier semblait, elles, les emplir d’aise, comme si elles se rappelaient avec bonheur de ces préliminaires anciens.

C’est alors que l’horreur absolue se produisit. Sous le contact de la main droite de Camille qui tartinait largement et mollement la chair tout en se laissant aller à ses pensées existentialistes à deux balles, il n’y eut soudain plus rien. En un éclair de flash, le corps d’Agata avait disparu.

Mais ce n’était pas tout. Dans le moment du basculement, à part la mer et les rochers qui n’avaient pas changé, leurs plus proches voisins et tous les occupants de la plage s’étaient métamorphosés. Dans son champ de vision immédiat, la famille Duraton qui jouait à la pétanque avec des boules en bois avait été remplacée par deux jeunes filles aux seins nus qui se lançaient à tour de rôle un rond de plastique rose fluorescent. A sa droite un quadragénaire à cheveux frisés et lunettes d’écailles parlait dans un rectangle de plastique noir doté d’un écran de télé lumineux et minuscule.

- Allô ? Ici Schmutz ! T’es où là ? Oui, il faut vendre, mon vieux ! »

Un téléphone ? Sans fil ? Sur la plage ? Et à sa gauche, ce journal sur le visage de la dame allongée, ce n’était ni France-Soir, ni Paris-Jour, ni Ouest-France. C’était, d’après ce qu’il lisait, Direct Soir. Un titre dont il n’avait jamais entendu parler.

Il se leva, secoua sa serviette. Celle d’Agathe avait disparu en même temps que le corps superbe de la jolie Colombienne, ses vêtements et son sac itou. Avait-il eu un étourdissement ? S’était-il endormi ? Il lui semblait bien que non. Sa main n’avait plus rencontré soudain que le vide et il avait même failli en perdre l’équilibre.

Il commença à paniquer puis il se dit que ce n’était pas possible. Elle était forcément retournée se baigner ou avait dû aller chercher quelque chose dans la voiture. Il se rhabilla, ramassa le sac à dos auquel il devait ce fabuleux bronzage de randonneur – deux bandes verticales blanches de chaque côté de son poitrail rouge -, et, gardant ses sandales à la main à cause du sable, il parcourut toute la plage. Aucun transistor ne hurlait et personne ne semblait s’intéresser à l’arrivée de l’étape du jour du tour de France. Pourquoi se fichaient-ils tous du duel Aimar-Poulidor dans cette édition qui avait d’abord été marquée par la domination de Rudi Altig ? Et pourquoi tout le monde en le voyant avait-il un mouvement de saisissement, un geste de recul, une lueur d’effroi dans le regard ?

En retournant au parking il fut abordé par trois jeunes gens qui lui proposèrent des tongs de l’U.M.P. mais avant qu’il n’ait pu leur demander ce que signifiait ce sigle, ils avaient pris la fuite, visiblement effrayés.

Leur Deux chevaux Citroën n’était plus à sa place. D’autres véhicules inconnus de lui, plus ronds, plus massifs, avaient pris la place des Simca 1000, des P60, des 203 et même de la superbe DS 19 à côté de laquelle ils s’étaient garés. Ils portaient des noms ou des numéros étranges : Peugeot 206, Toyota, Renault Twingo, Espace et il fut étonné de lire le nom de Picasso sur l’une d’entre elles.

- Il y a un poste de secours sur l’autre plage » songea-t-il et, malgré le caractère incommode de ses sandales pour ce genre de sport, il se mit à courir le long du sentier sableux en surplomb de la plage. Il laissa bientôt sur sa gauche une suite de cafés, de restaurants et de boutiques de souvenirs bretons qu’il appelait « biniouseries », il contourna la grande terrasse du Forum de la mer et longea les cabines pour arriver sous le drapeau vert du poste du surveillant de baignade.

Un jeune C.R.S. en slip de bain rouge fronça les sourcils et eut une grimace dégoûtée en le voyant débouler. Camille reprit sa respiration et lui dit d’un jet :

- Je voudrais vous signaler deux disparitions : celle de mon épouse Agathe et celle de Titine, notre voiture. C’est une Deudeuche. Et puis je voudrais bien comprendre…

ddde

Si vous aussi désirez comprendre pourquoi Camille Cinq Sens ressemble à cela désormais, rendez-vous sur « Abbey road 10, Humour noir »  pour lire la fin de cette histoire.

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02 août 2008

Loreille et Lardu pénuriegologogues - Joe Krapov

Les deux célèbres farfelus malgré eux, Stanislas Loreille et Olivier Lardu, tiennent une conférence publique sur le thème « un futur sans essence » .

 

- Un monde sans essence, bien sûr qu’on survivra !

- Tout le monde sait bien qu’en France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. On s’adaptera !

- Un monde sans essence, ce sera un monde sans effervescence, un monde où cessera l’absence de sens qui nous fait courir en tous sens. On arrêtera tout, on réfléchira.

- Car en fait, ça induit quoi, l’absence d’essence ?

- Ce sera la fin des pompistes dans les stations-service.

- Mais il n’y en a déjà plus !

- La fin de la guerre en Irak

- Mais euh… C’était pas à cause des armes de destruction massive, ça ?

- T’as pas tout compris, là encore, toi, hein ?

- La fin de la Françafrique !

- Mais il n’y en a déjà plus… J’ai rien dit, je sors.

- Plus d’essence pour les voitures, ça veut dire : marcher, courir, pédaler.

- Le retour des diligences, des carrioles, des pousse-pousse, des omnibus, du train de 8 h 47, de la longue marche, du facteur Cheval !

- Nous referons l’éloge de la bicyclette bleue, du grand bi, du fardier de Cugnot.

- Et du théâtre boulefardier de Gérard Cugnot !

- On raccourcira les distances entre le domicile et le lieu de travail.

- Vivre et travailler au pays ! Gardarem lou Larzac !

- Plus d’essence ce sera un grand malheur pour les poupées Barbie !

- Ah bon ? Pourquoi ?

- Plus de kérosène = zéro Ken !

- Ce sera la fin du briquet qui tangue dans les concerts de Francis Cabrel et des autres néo-babas !

- Ou alors le retour de la pierre à briquet en silex !

- De Lapierre et Collins ! Des Pierrafeu !

- Terminées les agences de voyage ! Visitez votre ville plutôt que d’aller à l’étranger embêter les autochtones !

- Sans compter qu’on embête aussi les gens qui habitent là !

- Je ne sais pas pourquoi on y va, d’ailleurs, à l’étranger. Je ne sais pas si tu as remarqué mais les gens ne parlent jamais la même langue que nous, là-bas !

- Ils sont bien plus pauvres aussi ! A Santorin, en Grèce, on chemine à dos d’âne plutôt qu’en quatre-quatre dans les escaliers.

- A Venise, pas une seule voiture ! Rien que des barcasses toutes noires ! Et pourtant le barcassier chante et rit tout le temps !

- Pourquoi eusses-tu voulu qu’il ne se gondolât point ? Vu le prix qu’il fait payer pour la course !

- On mettra des bateaux pop pop géants partout !

- Des pédalos ! Des bateaux mouches !

- Des hommes grenouilles !

- A force de se dépenser, les femmes auront des tailles de guêpes.

- Et nous des poignées d’amour et le bourdon en prime !

- Mais non, on courra aussi ! Surtout ce sera la fin des gros culs sur les autoroutes !

- Ah oui, ça c’est bien ! Les routiers sont sympas mais j’aime pas leurs camions !

- Quel bonheur pour les hérissons ! Traverser les routes la nuit sans risque de se faire écraser !

- On reviendra aux romans fleuves : on fera transporter les marchandises sur des canaux par des péniches, comme autrefois.

- Les chemins de halage serviront à autre chose qu’à la bronzette !

- Je comprends pas là ?

- Halage ! Creuse, un peu ! Et l’éclusier éclusera autant que Maigret dans les romans de Simenon !

- Ce sera Paris-Plage sur toute la longueur de la Seine !

- La voie expresse rive droite réservée aux lézards et aux escargots !

- L’Eloge de la lenteur sera une lecture obligatoire au programme de toutes les écoles.

- Ah oui, ce sera bien, un monde sans essence !

 – Dis, Stan , tu veux bien continuer sans moi et m’excuser, j’ai une course urgente à faire !

 – Oh, c’était pas prévu ! Où tu vas comme ça ?

- Le prix du baril vient encore de chuter et ça a été répercuté à la pompe. Je vais faire le plein de ma bagnole et de ma baignoire avant qu’il ne se mette à remonter.

 

Il sort. Stanislas reste seul face au public, le gratifie d’un large sourire un peu niais puis conclut, fort désappointé :

 

- Ce qui ne risque jamais d’arriver, malgré tout, c’est bien ceci : un monde sans indécence !

 

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12 juillet 2008

CHANGER DE VIE (Joe Krapov)

1

En 2018, nom de nom,

Nous entrerons dans la clairière

Pour y construire un monde neuf,

Celui que nous laisserons derrière

Ayant éclaté comme un œuf.

Refrain

Songez-y, songez-y

Car il nous faut changer de vie

Dès aujourd’hui

Coûte que coûte !

2

En 2018 nous irons

Dormir sur des lits de fortune

Récupérés dans la cité

Dépourvue d’électricité

Et nous vénèrerons la Lune

Pour son admirable clarté

Et son dédain profond de la déesse Thune

Refrain

Songez-y, songez-y

Car il nous faut changer de vie

Dès aujourd’hui

Coûte que coûte !

3

En 2018 nous vivrons

Après l’âge de fer et l’âge des cavernes

L’âge du bois coupé et de l’arbre-maison

Le temps de l’eau de source et des jeux de rivière

Et la chasse au trésor des joies d’amitié simple

Refrain

Songez-y, songez-y

Car il nous faut changer de vie

Dès aujourd’hui

Coûte que coûte !

4

En 2018 nous ferons

D’immenses feux de camp qui nourriront les cieux

De la flamme légère et pure de nos chants.

Nous saurons célébrer les nuits de belle étoile

Et le totem nouveau de l’animal typé

Et de l’homme et la femme à jamais retrouvés.

Refrain final

Songez-y, songez-y

Car il nous faut changer de vie

Dès aujourd’hui

Scout que scout !

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05 juillet 2008

LES INDISCRETS DÉSAPPOINTÉS (Joe Krapov)

- Mes bonheurs n’aiment pas qu’on les mette en boîte. Ce sont des gens sérieux, que je prends au sérieux, qui se prennent au sérieux, qui n’ont pas trop d’humour et qui n’apprécient pas que l’on se moque d’eux.

Je pense qu’ils ont raison et qu’il ne faut pas plaisanteravec le bonheur. Un certain Félix – bienheureux est celui qui porte ce prénom ! – chanta jadis qu’il ramassa le sien sur le bord du chemin mais que le p’tit bonheur partit sans lui donner la main.

Le bonheur n’aime pas la publicité, il préfère la discrétion. Il est chose fragile, volatile, farouche. Un peu comme cette libellule attablée à sa terrasse de bistrot. Si tu lui poses trop de questions sur sa légèreté, si tu transformes sa gargote en café-philo, il ne fait aucun doute qu’elle partira en douce.

http://joekrapov.free.fr/index.php?post/2008/05/23/Libellule-assoiffee-a-La-Prevalaye-Rennes-le-18-mai-2008

Certes la question du bonheur est posée chaque jour mais dresser la liste de ses composants, n’est-ce pas déjà prendre le risque de le faire s’enfuir ? C’est comme un gâteau : si tu veux le partager et que tu le coupes en huit, chacun a une part de gâteau mais toi tu n’as plus de gâteau. Tu peux aussi lister les ingrédients que le pâtissier a utilisés pour le fabriquer mais est-ce que cela rendra compte de sa saveur pour autant ? Moralité, le bonheur ce n’est pas du gâteau !

Ce n’est pas une poule aux œufs d’or non plus. Ce n’est pas en lui ouvrant le ventre que tu deviendras plus riche ! Et puis boîte, malle, coffre, pourquoi pas compte en banque ? « Oh la la on nous fait croire que le bonheur c’est d’avoir ! »

Le bonheur, c’est peut-être cette libellule : elle va, elle vient, elle se pose, elle scintille, Dieu seul sait pourquoi elle est là ! Tout ce que je peux faire, si tu tiens réellement à ce qu’on parle de boîtes, c’est enfermer son image dans mon Kodak puis la mettre dans mon ordinateur. Je peux aussi l’envoyer à Estelle qui en a fait son fond d’écran ou à vous-même qui lisez mes bêtises et contemplez la bête.

Mais bon, je ne vais pas faire ma mauvaise tête et je vais soulever pour vous le couvercle de ma boîte à bonheurs. Vous êtes prêt(e)s ? Un, deux, trois !

- Quoi ? Que ça !

- Ben oui ! Je n’ai jamais prétendu que j’étais ni très riche, ni très heureux, ni plein de certitudes ! J’ai peut-être même aussi quelque part un sac à misères qui traîne! Dans l’Aéropostale, vous savez, il y a de tout !

- Quand même ! N’avoir comme petits bonheurs que deux questions sur un bout de papier ! Et quelles questions bizarres : « Suis-je le bonheur d’une libellule ? Suis-je le fond d’écran d’une douce ? ». T’avoueras que t’es quand même un drôle d’aviateur, Joe Krapov !

- Bon ça suffit maintenant ; cassez vous, Petitprince et Lemouton, c’est un désert ici, pas un café-philo !

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28 juin 2008

Il n’y a qu’au mois de juin…(Joe Krapov)

Voici le mois de juin !

C’est le mois où tout change.

Le soleil vient enfin

Et l’on sourit aux anges.

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Au festival de Robinson

Des théâtreux et des fanfares

S’en viennent charmer les pinsons

Et les badauds de Saint-Grégoire.

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

A la Fête du jeu, place du Parlement,

Le jeu d’échecs à l’infini

Vient déposer sur le tapis

Sa dramaturgie noir et blanc.

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Les clowns ont envahi la Maison de quartier :

Villejean a donné un « Renc’art » aux acteurs.

Chacun présente ici ses travaux d’atelier

Et j’ai passé ailleurs de plus mauvais quarts d’heure !

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Qui ne va pas fêter ce mois-ci une union,

Un mariage de sœur, de nièce ou de voisin ?

La voiture emballée dans le tulle à foison

On klaxonne et le roi n’est pas notre cousin !

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Puis c’est le 21 et l’on sort sa guitare

Les résidents du centre adorent cette liesse :

Ils rient de voir ces décibels en ce miroir

De la variété des sons… et des ivresses !

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Il y aura aussi d’autres festivités,

Quelques pots de départ, un repas d’inventaire,

Des parts de kouign-amann plus ou moins feuilleté

Pour célébrer l’été et des anniversaires

Il n’y a qu’au mois de juin

Que l’on vit bien

Dans ce putain de patelin !

Et si aigri, ronchon, jouant le misanthrope,

Tu préfères marcher loin des fêtes humaines

Seul parmi des senteurs de sève ou d’héliotrope,

Les roses du Thabor alors seront tes reines.

C’est qu’on vit vraiment bien

Au mois de juin

A Rennes !

Quant aux onze autres mois

Merci, ça va.

C’était pas mal non plus

Et j’ai bien survécu !

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21 juin 2008

LE BOULIMIQUE DU ZODIAQUE (Joe Krapov)

 

Le lion a pris le crayon jaune pour colorier les brandebourgs de son dompteur, le soleil sur la tête de l’Etat Louis XIV et des reflets dorés dans le pelage doux de la lionne qu’il aime ; ensuite il a remis le crayon dans la trousse.

 

La vierge a pris le crayon gris pour compter les dépenses du mois, écrire la légende sous les photos de l’album, décrire le contenu des pots de confiture, les stocks dans le garage et les résultats des sondages ; ensuite elle a remis le crayon dans la trousse car la vierge aime l’ordre, juste, injuste, peu importe, ce qui compte c’est le geste auguste du ranger rangeur.

 

La balance a tracé avec le crayon noir toutes les graduations qui lui permettront de peser entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, le sage et le fou. Elle a affublé Athéna de lunettes noires de chez Dior – la justice est aveugle – et remis le crayon dans la trousse transparente comme un Duralex sed lex..

 

Le scorpion a pris le crayon marron ; il a remué les excréments, il a fouillé dans les bas-fonds, il a tripoté l’âme humaine, psycha-canalisé le stade Bach-anal du psy. Il aurait bien aussi démonté le crayon pour voir si son âme était noire mais c’était l’heure d’aller au sexe et ça, pour le scorpion, c’est plus que primordial.

 

Le sagittaire a dessiné un ciel orange avec un dieu barbu et sage sur un nuage et des centaures un peu partout. Et puis avec le crayon vert il a affublé tout le monde de chapeaux de Robin des bois.

Orange et Vert ont ensuite rejoint leurs dix frères.

 

Le capricorne en bleu roi a barbouillé un ciel de nuit ; il a réservé au pochoir le contour de trois dromadaires et d’une étoile d’or dans le sommet du ciel. Il a remis le crayon bleu dans la pochette et depuis il attend le jour de la galette, de l’encens, de la myrrhe et des cadeaux royaux.

 

Le verseau d’un coup de crayon mauve a donné jour à une fusée qui l’emportera vers demain mais cela n’était qu’une esquisse et il a terminé son œuvre à la palette graphique sur son ordinateur. Les crayons de couleur, pour lui c’est dépassé et le mauve a repris sa place parmi la file des taxis.

 

Les poissons n’ont pas dessiné : perdus dans leur aigue-marine, ils ne voient que du bleu barbeau, de l’outremer ou du vert d’eau et ils deviennent cramoisis si par hasard vient se tremper la cuisse d’une nymphe émue.

 

Le bélier a colorié en rouge le camion des pompiers, en rouge l’étoile du char guerrier, en rouge la Ferrari du bel aventurier, le Bloody-Mary, la groseille, le chemisier de la flambeuse, le coquelicot, l’écrevisse, le cardinal et Andrinople. Il a vite manqué de papier et a remis le crayon rouge dans le chœur aligné de la petite armée.

 

Le taureau qui voulait un crayon sang de bœuf s’est contenté des teintes claires du queue de vache. Il a dessiné dans ces tons une robe avec de jolie taches pour sa compagne la vache qui mâche dans la verte prairie. Puis il est retourné se vautrer paisiblement sur son tas d’or – le taureau thésaurise, c’est bien co®nnu– et s’est remis à dormir sur ses deux oreilles de toréador, celles qu’il a gagnées quand il était vedette de corrida là-bas à Bilbao au pays blanc d’Espagne.

 

Les gémeaux n’ont pas trouvé les sept couleurs de l’arc-en-ciel (rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet) alors ils ont peint au pinceau ce décor digne de leur double ego.

- Je serai le soleil jaune » a dit l’un.

- Je serai la pluie grise » a dit l’autre et ils ont  tellement cru à l’arc-en-ciel de leurs paroles, aux mensonges de leur cinéma qu’ils se sont mis en quête du chaudron d’or qu’on trouve au pied de l’arche magique. Depuis, ils vivent ensemble séparés.


 

 

 

Et c’est donc le cancer, cette nuit, qui s’est relevé, funambule, somnambule et rêveur pour emporter le crayon rose avec lequel il peint la vie, la robe d’Isaure Chassériau et les accessoires kitchs de la poupée Barbie, les pétales des roses du jardin du Thabor, les bouquets de crevettes, le cochon tirelire, les maillots des baigneuses et la chair des Renoir. Et dans son délire qui dure il embraye sur des poèmes, célèbre la fête des fées, célèbre la fête des mères, la fête de l’éphémère et plus rien ne l’arrête sur son chemin d’ivresse verbale, tout tourne en rond autour de lui au point que les couleurs en un bel amas blanc se fondent, s’élancent et vont au ciel faire l’amas de nuages dans lequel il s’endort ; et le rose crayon, guérisseur d’insomnie, source de paradis, ami magique et protecteur du petit crabe nostalgique, il ne le rendra plus.

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