02 août 2008

Le futur sans essence de MAP

TRACTADADA

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Solution alternative (Papistache)

La vieille dame appuya son vélo à un platane. Elle sortit du panier, fixé au guidon, une longue chaîne dont elle entortilla bicyclette et arbre avec un luxe de tours et de détours. Un gros cadenas de laiton  scella le sort du végétal  à celui de la vieille bécane qui avait dû dans les années 70 — 1970 ! — être bleu ciel.

C’était une femme à la peau parcheminée qui devait compter plus de quatre-vingts ans. Menue, mais vive encore, elle déplia le bas de son jean qu’elle avait roulé pour éviter de le tacher avec le pédalier copieusement huilé. Un œil observateur aurait pu la voir pédaler avec régularité, de bon matin, sur la route départementale qui l’avait conduite ici, depuis son village  caché derrière un repli de colline entre la rivière et le long plateau tout entier dédié aux cultures de Céréales Équivalant Pétrole.

Quarante-cinq kilomètres ! Elle en avait vu d’autres dans sa jeunesse, même si, à l’époque, c’étaient  les loisirs qui commandaient les sorties dominicales avec Robert, son époux. Robert ! L’objet de son déplacement au chef-lieu de canton en cette matinée fraîche d’octobre. La vieille femme poussa la porte de l’officine à la devanture de marbre. Ses yeux clairs mirent quelques secondes à s’habituer à la pénombre qui régnait dans la pièce. Un employé, jeune, le visage hâve et la mine de circonstance s’adressa à elle et la fit venir au fait de sa visite.

— Mon mari est décédé hier, dans la matinée, et je voudrais qu’il soit incinéré. C’était son vœu.

L’employé retint un sourire et après avoir présenté ses condoléances d’usage se lança dans de longues explications. La veuve comprit que depuis la Grande Pénurie de 2012 les incinérations étaient  interdites. Restrictions ! Mais l’ordonnateur des Pompes Funèbres connaissait son métier :

—  Cependant, Chère Madame, nous avons des solutions alternatives à vous proposer.

Solutions alternatives ? Le couple avait vécu en autarcie depuis cette profonde régression des années 10 — 2010 et suivantes — sortant peu, survivant grâce au potager familial et aux quelques volailles achetées, fort intelligemment par Robert peu avant la crise, la vieille dame ignorait tout du génie funéraire de ses semblables. Elle écouta.

—  Chère Madame, sur nos coteaux, vous ne l’ignorez pas, croissent des milliers de pommiers à cidre, et nous pouvons vous offrir, moyennant la somme de trente mille euros — nouveaux, bien sûr —, de confire votre défunt dans la berluche*. C’est un moyen légal, et de plus en plus répandu, de subventionner la filière alcoolique et cette solution offre l’avantage de garder votre époux à votre domicile. Nos urnes en verre sont d’une transparence sans égale et, je vous assure que ...

La veuve lui coupa,  aimablement mais fermement
, la parole :
— Mon mari ne buvait jamais d’alcool, je ne peux lui offrir le repos éternel dans un aquarium de vinaigre.

L’employé ne se démonta pas. Il connaissait son métier.

— Peut-être, alors, chère Madame, choisirez-vous notre proposition dite de Mortagne, pour moins de quarante mille euros.  En association avec les charcutiers fumeurs d’andouilles, nous proposons de fumer, à la sciure noble, chêne rouvre exclusivement, les défunts qui nous sont confiés. Ainsi boucané le corps se conserve indéfiniment. Ciré à l’encaustique d’abeille vous pouvez en faire un bel ornement de salon. On peut, selon votre souhait , le monter en liseuse ou en porte-manteaux.  L’évêché de N*** nous a commandé un lutrin du plus bel effet avec le corps de Monseigneur l’Evêque voici cinq ans. L’objet, consacré par son successeur, est visible à la cathédrale.

La vieille dame reprit son argument initial :

— Je voudrais répandre les cendres de mon mari sous son  arbre favori.

Un lueur s’éclaira dans l’œil de son interlocuteur.

— Vous êtes propriétaire d’un domaine ?
— Un jardinet et un petit verger, de quelques ares, précisa la vieille dame.
— Alors, chère Madame, nous avons la solution qui vous convient. J’aurais dû y songer plus tôt. De plus cette solution est nettement moins onéreuse que les précédentes. Dix mille euros, transport à votre charge. lomLe compostage ! Vous nous livrez le corps de votre mari et nous le soumettons à l’action de nos lombrics funéris funéris et, sous trois mois, vous venez chercher deux à trois sacs — selon le poids du défunt — d’un terreau exceptionnel. C’est la solution qui me semble la plus appropriée aux souhaits de feu monsieur votre époux.

La vieille dame marqua un temps d’hésitation :
— Vous me garantissez que ce seront bien les restes de mon époux et pas ceux d’un inconnu.

— Madame, chez nous, les bacs à compostage sont numérotés et individuels. Vous pouvez également fournir des effets personnels bio-dégradables, photographies, journal intime, sous vêtements de coton, etc ... Vous scellez vous-même le Roto-Corpo-Funéraris™ et nous vous invitons à le desceller, de vos propres mains, une fois le compostage achevé.

Le choix de la veuve était fait, elle s’enquit de précisions  logistiques :
— Mais comment vais-je transporter le corps jusqu’à chez vous ?

L’employé ouvrit un tiroir et sortit un document bleuâtre, imprimé au dos d'une profession de foi d'un ancien candidat à la députation — cf. la loi sur le recyclage des documents administratifs et asssimilés — qu’il tamponna délicatement :
— C’est un permis spécial pour l’Hippo-Bus qui assure la navette entre les différentes communes du canton. Votre secteur est desservi tous les jeudis. Voyez avec votre mairie pour acquitter l’octroi.

La vieille dame libéra son vélo et entreprit de rentrer avant la nuit. Elle éprouvait une grande satisfaction.  Les pêches seraient savoureuses en septembre, à n’en pas douter.

* Berluche : appellation donnée dans le Perche à ce que les Normands nomment calva.

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