
Eva était plongée dans la lecture du livre de Raphael depuis quelques jours, et semblait dubitative sur la connaissance qu’avait cet écrivain du monde artistique en peinture, ou bien il n’avait rencontré que des « m’as-tu-vu » ou des « snobs. » …..Elle savait que les humains avaient un ego assez dimensionné, mais elle connaissait pour sa part de nombreux artistes qui eux peignaient juste pour le plaisir et la passion sans prétention particulière en sachant que le vaste monde n’offrait que peu de place en pleine lumière. Pour sa part, elle avait depuis longtemps transformé ce don qui lui avait été donné à la naissance par du travail sur la technique, et cette passion dévorante était un immense plaisir personnel, cela lui suffisait amplement. Cependant elle avait acquis une petite notoriété bien régionale mais certaine au fil des ans et des expositions, et des nombreux articles de journaux. Dans le livre de Raphael il n’était question que de gens qu’Eva fréquentait peu. Par contre il dépeignait les galeristes avec des traits tout à fait réalistes, des gens souvent sans scrupules avides et mercantiles qui avaient peu de sensibilité artistique mais une sensibilité opportuniste, avec la conviction pour la plupart que seul l’art abstrait avait sa place dans ce monde, comme si le figuratif n’existait plus, et comme si les acheteurs potentiels ne le regardaient même plus, or c’était faux puisque qu’Eva faisait du figuratif et qu’elle voyait sa côte monter gentiment et des clients chaque année nouveaux !
Elle en parlerait avec Raphael le lendemain soir car elle était invitée par cet illustre voisin avec repas à la clé chez lui, il avait beaucoup insisté pour que ce fut un soir, Eva avait dit oui en lui précisant « visite de voisinage alors »
En attendant la journée serait consacrée à faire du cheval avec Joachim qui l’attendait pour 14h à l’écurie. Elle s’habilla en amazone et partit ravie, après avoir fait un repas sommaire de légumes et de fruits.
Joachim l’accueillit avec un sourire radieux, lui sella Arabelle, femelle jeune et nerveuse, lui prit Arogun et ils partirent tous les deux en chemin forestier, l’air était doux, le soleil irradiait la forêt, les oiseaux chantaient sur leur passage, les violettes sauvages sentaient si bon, Eva était aux anges.
En cours de route le cheval d’Eva se cabra car il vit traverser un petit renard, elle ne s’attendait pas à une telle réaction de sa monture, il fallut à Joachim beaucoup d’expérience et de rapidité pour calmer la jument, Eva était restée tout ce temps accrochée sans tomber, mais elle eut très peur. Lui aussi, et lorsqu’ils furent à terre il la prit dans ses bras en murmurant :

-« Heureusement tu n’as rien ! Dieu que j’ai eu peur, cette jument est imprévisible mais celle que j’avais réservée a été malade et le vétérinaire m’a conseillé de la garder au chaud, j’ai dû seller Arabelle, pardonne-moi Eva » et il l’embrassa sur les lèvres en la serrant très fort avec beaucoup de tendresse, Eva en fut bouleversée, mais elle ne resta pas contre lui, se recula pour se donner une contenance tant elle était troublée et dit :
-« Oui j’ai eu peur, je prendrai des cours avec toi de manière à maitriser mieux en cas de souci, tu penses que tu aurais du temps pour moi ? »
-« oui je me suis libéré deux après-midi lorsque je n’ai pas d’accompagnements et de chevaux à ferrer en urgence, le mardi et le jeudi deux heures ça ta va ? Tu me manquais et j’ai manipulé mon emploi du temps pour être avec toi. De plus le samedi soir je te garde cette soirée pour aller avec toi au cinéma au restaurant ou autre sortie qui te ferait plaisir, et un dimanche de temps en temps, ce n’est qu’un début ! »
-« Mais je suis ravie je t’assure, c’est formidable, je retiens avec plaisir, je dois te dire cependant que j’ai fait la connaissance de mon charmant voisin l’écrivain Raphael Fontenoy, tu sais il demeure trois maisons plus haut, je suis d’ailleurs invitée chez lui demain soir à manger pour parler de son livre qui traite de la peinture, je t’avoue que la discussion risque d’être passionnante car si le livre est très bien écrit, je ne suis pas toujours d’accord avec son contenu.
Joachim fit une légère moue dépitée et sembla réfléchir avant de lui répondre :
-« Tu sais Eva je connais ce genre de type beau parleur, coureur de jupons, tu es belle et tu es une proie pour lui, je le connais de réputation, d’ailleurs son ex petite amie qui est une excellente cavalière demeure dans le village voisin rue de la Pierre Hardie, si tu veux et si tu as le temps va un peu parler avec elle de Raphael, mais je ne veux pas t’influencer, tu pourrais croire que je suis jaloux, d’ailleurs je le suis, il est libre et il évolue dans ton monde, lui, mais tu es assez intelligente pour te faire une opinion toi-même »

Il baissa les yeux ne dit plus mot et semblait gêné par cette longue tirade qui ne lui ressemblait pas.
Eva le remercia de ces avertissements et lui promit d’être attentive, elle s’approcha de Joachim lui prit la main et le fixa de ses grands yeux verts :
-« cher Jo tu sais que je suis encore mal remise de ma rupture avec Max, je ne veux plus être amoureuse ni être vulnérable, je veux rester libre et attendre le bon moment lorsque mes plaies seront refermées, et ensuite dans quelques temps sans doute, je trouverai l’unique homme avec qui je désirerais finir ma vie si possible ?? Aussi je vais chez Raphael en toute tranquillité d’esprit, mes chers voisins sont au courant ainsi que toi, que veux-tu qu’il m’arrive ? Je ne vais que pour parler de son bouquin, et faire un repas entre voisins »
-« Bon Bon ! Si tu le dis, mais tu peux me téléphoner à tout moment et tu le sais si tu as un souci. Je te laisse car j’ai un RDV avec le vétérinaire pour les chevaux malades, j’ai oublié de te dire, tu es ravissante en sauvageonne les cheveux au vent»
Il l’embrassa sur les joues et partit.
Elle rentra chez elle et se fit cuire des bons œufs au plat achetés le matin même à la ferme avec un bout de lard et quelques feuilles de salade, et elle se mit sur son canapé avec la tempête de Beethoven, puis elle se mit à réfléchir sur ce que lui avait Joachim et surtout elle repensa à son baiser qui avait créé en elle tant de remous, elle qui ne voulait pas le montrer, il avait dû s’en rendre compte !
Elle aimait beaucoup Joachim et ils se voyaient très souvent depuis 4 mois où elle s’était réfugiée chez lui en pleine tempête, cela ne lui ressemblait pas de médire sur quelqu’un, pourquoi lui disait-il cela ? Jaloux certes mais il était dépourvu de malhonnêteté, Eva se promit donc d’être vigilante.
Le lendemain Eva, fit des emplettes chez un antiquaire qu’elle aimait beaucoup, elle acheta entre autre une jolie coupelle en forme de plume pour offrir à Raphael le soir au diner, et dans l’après-midi elle fit du solex avec l’appareil photos en bandoulière en vue de se faire une réserve de modèles pour ses tableaux d’hiver. A 17h elle rentra se lava les cheveux, et se prépara pour aller chez l’écrivain, mais décida de mettre un jeans simple avec petits talons, un chemisier noir, et prit une veste simple pour le soir.
A 19h elle sonna.
Raph vient lui ouvrir tout sourire, elle entra, l’intérieur était luxueux et raffiné, cela sentait très bon chez lui, il avait sans doute fait du gigot d’agneau Eva en reconnu l’odeur, et une tarte aux pommes-cannelle ?
Il la fit asseoir sur un moelleux canapé et lui offrit un vieux Porto. La discussion se fit spontanément sur le livre et Eva débattit avec lui 1 h durant, il acquiesçait souvent et finit par avouer :
-« Dommage que je ne vous aie pas connu plus tôt, je pense que j’aurais eu une vision plus positive des choses, mais si nous nous disions « tu » qu’en penses-tu dit-il en s’approchant d’elle sur le canapé »
-« Allons-y pour le « tu » mais je sens un peu le brûlé ne serait-ce pas la viande ? »
Il se leva d’un bond. Eva en fut soulagée.
Il est temps de passer à table dit-il !
Il avait fait les choses en GRAND porcelaine de Limoges, argenterie et cristal, bouquet au centre ! Eva trouvait cela remarquable et le lui dit. Elle lui offrit la porcelaine achetée le matin, il en fut ravi et touché.
Le repas se déroula en discussions diverses, autour d’un repas délicat, elle avait vu juste, coquilles ST jacques, gigot de pré-salé petites pommes nouvelles, salade et tarte aux pommes. Un excellent cuisinier ! Beaucoup de convergences de vues entre elle et lui le long des heures qui s’égrenaient.
Il lui proposa une liqueur digestive de sa grand-mère au salon. Elle prit soin cette fois de prendre un fauteuil individuel. Elle se sentait bien.
Elle sentit que Raphael passait derrière elle entre le fauteuil et un petit meuble qui pensait-elle devait contenir les digestifs, elle avait fait un très joli chignon pour relever ses cheveux, et au moment où elle allait s’appuyer sur le dossier elle sentit dans sa nuque sa main qui l’effleurait.
Elle sursauta, alors il insista et se pencha pour coller ses lèvres sur son cou, cette fois elle se leva d’un bond et le regarda avec colère.
-« Enfin nous ne nous connaissons encore pas, je viens en voisine et amie et vous tu t’empresses de » …. Elle ne finit pas sa phrase, aussitôt il revint se coller à elle, en la serrant très fort, elle se dégagea.
-« Mais voyons dit-il je pensais que tu, que tu n’attendais que cela ! »
-« Quoi ? Mais non, je ne suis venue qu’en amie, depuis quand un homme civilisé se jette-t-il ainsi sur une femme au 1er repas amical, sans rien savoir d’elle, tu te méprends »
-« Je suis ainsi lorsqu’une femme me plait comme toi, je deviens un loup, et tu me plais Eva je ne pense qu’à toi depuis que je te vois de mes fenêtres, allez viens ! »
-« Non ! dit-elle je suis venue pour parler du livre et faire connaissance entre voisins, je ne m’attendais pas à un tel comportement ! Si un homme me plait je reste réservée, et j’attends de savoir ce qu’il a en tête et dans le cœur, je ne cherche pas l’aventure, tu te trompes de femme, je suis assez surprise par cette attitude, je vais rentrer chez moi, je suis fatiguée, le repas était excellent, merci beaucoup, mais ne cherche pas à me revoir si tu crois que je suis une femme facile, et que tu penses me collectionner avec tant d’autres sans doute ?»
Elle prit sa veste et sortit sans même lui faire la bise d’usage, elle rentra chez elle furieuse et s’enferma à double tour ! –« Ce mec est un sacré dragueur !! Pour qui me prend–t-il ? »
Elle se jeta sur son lit et repensa à Jo, à son avertissement, à ce qu’il lui avait dit de « l’ex » de la rue de la Pierre Hardie, si elle passait par ce village elle irait mine de rien, en prenant quelques photos parler à cette femme, sans en avoir l’air et finirait par savoir ce qui se cache derrière cet homme ! Elle s’endormit en pensant au baiser de Joachim qui pour elle avait la saveur des roses.

Suite la semaine prochaine