El bobo y la mariposa (par joye)
On dit que pour bien écouter les papillons, il faut avoir un coeur de clown. Moi, j’avais un cœur de clown, qui faisait que j’écoutais les papillons, mais c’est vrai que le mot écouter n’a jamais voulu dire entendre. Et c’est ainsi qu’il faut que les papillons et les clowns, toujours aussi mal assortis, soient destinés à ne pas s’entendre.
Elle s’appelait Gabriela, mon papillon. Moi, je m’appelais Tonio, à l’époque. Maintenant, c’est Antonio avec un nom de famille que vous reconnaîtriez si je vous le disais, mais je ne vais pas vous le dire. Ma famille ne mériterait pas que vous la trouviez ignare comme leur patriarche.
Elle avait seize ans. Moi aussi. Enfin, je ne sais pas si j’eus vraiment seize ans. Cette époque est loin et mes souvenirs deviennent flous, comme ces vieilles photos en noir et blanc. Toutefois, quand il m’arrive de penser à Gabriela, tard le soir ou quand je bois un peu trop de Pacharán, ou quand je vois, plus rarement, passer un papillon, et je pense toujours à elle en couleurs, le blanc de son sourire, le noir de ses yeux, le bleu de ses veines qui pulsaient sous mes doigts.
Vous aurez déjà deviné que c’est Gabriela qui m’apprit à faire l’amour. Vous me direz quizás que c’est naturel, faire l’amour, que cela ne s’apprend pas. Non. Pour vraiment faire l’amour, il faut savoir sentir et réfléchir. Pour vraiment faire l’amour, il faut s’oublier. Voilà. Gabriela m’apprit à m’oublier.
C’est sans doute pour cela que je pensais davantage à moi-même quand j’étais loin d’elle, et pourquoi lorsqu’une autre niñita du village me faisait les yeux doux, j’en profitais. Mais ces autres filles ne valaient jamais Gabriela, et tôt ou tard, je passais la voir, pour prendre des nouvelles du blanc de son sourire, du noir de ses yeux, du bleu de ses veines qui pulsaient sous mes doigts.
Bien sûr que l’inévitable arriva, Gabriela tomba enceinte. Je ne vis pas le blanc de son sourire quand elle me le dit. Je regardais le ciel, je fredonnais une chanson. Je l’entendais, mais je ne l’écoutais pas. Mais, je lui tout de même dis que c’était de la mauvaise chance, je lui dis que j’avais entendu parler d’une curadora qui pouvait s’occuper d’elle. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, que j’avais de l’argent, que tout se passerait bien, que personne ne se douterait de rien.
C’était un vendredi soir quand je l’emmenai chez la curadora. Je n’y entrai pas avec elle mais je lui dis que je passerais la chercher deux heures plus tard. Mais deux heures plus tard, j’étais dans les bras d’une autre, une fille dont j’oubliai vite le nom, déjà sans importance ce soir-là.
Eh non, je ne la revis jamais. Vous pourrez deviner ce qui put se passer. Vous savez déjà que les papillons sont fragiles. Il ne faut jamais les prendre par les ailes, ça peut les broyer. Ils ne peuvent plus voler, et quand les papillons ne peuvent plus voler, ils meurent. Malheureusement, à seize ans, je ne le savais pas.
Car j’avais un cœur de clown. J’écoutais sans entendre.
