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Le défi du samedi

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22 juin 2019

Kit (Vegas sur sarthe)

 

Procrastiner je crois que c'est remettre à deux mains ce qu'on peut faire avec une seule

J'en étais là de ma masturbation intellectuelle quand Germaine a déboulé sous l'appentis où je poursuivais le montage de ma tondeuse à gazon en kit.
Tu sortiras les poubelles, chou” m'a t-elle susurré de cette voix de crécelle dont raffolent les voisins à l'heure de la sieste alors que je cherchais bêtement la mèche de la bougie.
Je n'ai jamais compris pourquoi la délicate opération de transport des poubelles est le propre de l'homme alors que la vue de mains féminines cramponnant les anses et celle d'une croupe vacillante au bord du trottoir sont un ravissement pour les yeux... bref je venais d'écoper de cette corvée rébarbative et dégradante pour un mâle normalement constitué.

Tu sortiras les poubelles, mon petit chou” répéta t-elle en écho tandis que l'homme au sommet de son art s'essuyait le front d'un ample revers de main crasseuse, soulignant ses rides viriles d'un sillon de cambouis qu'aurait envié Jean Gabin dans la Bête humaine.
J'eus alors droit à un baiser fougueux doublé d'un balayage de cheveux embroussaillés aux fragrances head&shoulder Air fresh car ma Germaine le vaut bien.
Je compris que pour elle la coupe était pleine et sans doute aussi les poubelles.

J'ai marmonné un “J'le f'rai demain” auquel a répondu un “Demain, ça s'ra trop tard” et j'ai repris mon autopsie: chant stérile, clés à haleine, compresses ou plutôt sparadrap, Chatterton ; Germaine m'observait, admirative mais surtout impatiente.
Depuis le premier jour j'avais aimé cette ténacité chez Germaine, cette manière de camper sur sa ligne de front avec ses yeux revolver prêts à défourailler, sa choucroute blonde à la Pamela Anderson et ce tremblement de la lèvre inférieure qui ôte toute envie de quémander un baiser.
C'est ainsi que je l'aime... rebelle, belle et rebelle – c'est marrant, ça rime avec poubelle – indomptable!
C'est le mot qu'elle emploierait mais je préfère têtue.
Têtue c'est moins blessant qu'incurable et je n'ai pas envie de la blesser à cet instant crucial où je sens que cette foutue tondeuse à gazon va finir au fond du garage avec l'aspirateur en kit, le banc de musculation en kit et tous ces objets qui se ressemblent mais ne s'assemblent pas.
Rien ne ressemble plus à un kit qu'un autre kit, un ensemble de pièces détachées destinées à être attachées au moyen d'une notice alambiquée, bref c'est l'instant que Germaine choisit pour entamer les négociations à coups d'arguments crescendo:
et que les éboueurs passent demain matin à cinq heures pétantes
et que si on manque l'heure pétante il faudra se farcir dix bornes jusqu'à la déchetterie qui sera fermée
et que tous nos voisins eux ont déjà sorti leurs poubelles
et que si la tondeuse finit par démarrer il y aura de l'herbe coupée à jeter dans une poubelle pleine

et pour finir, l'argument qui tue: sa mère arrive ce soir et elle ne supportera pas une odeur de rat crevé!

J'évacue son sarcasme sur mes capacités à monter un kit car j'ai une bonne raison de m'étrangler: “Ta mère débarque ce soir?”
Les yeux revolver crachent le feu façon Kalachnikov :”Ma mère ne débarque pas... elle nous rend visite”
Je ne me risquerai pas à faire une comparaison entre un débarquement et l'arrivage de trois grosses valises et deux labradors séniles.

La prochaine fois, si j'ai le choix je choisirai une auto-portée”
Germaine explose :”En vingt ans t'avais jamais parlé comme ça d'ma mère!”
Le tournevis m'échappe des mains :”Euh... j'parlais d'la tondeuse, poussin”
Poussin ravale un sanglot, remet de l'ordre dans sa choucroute et resussure :”Alors tu vas me les sortir ces poubelles, hein chou?”

Le marteau est parti tout seul. Je le jure

 

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22 juin 2019

Kit (Laura)

 

Pour certains,  les meubles à monter sont des épreuves entraînant des colères sans limites;

Pour d'autres, c'est juste une tâche de la vie, voire un jeu, ils méritent  bien un accessit.

Pour ma part, je n'ai pas besoin de kit de survie si je t'ai toi et un livre  qui m'agite.

Si notre rencontre fut fortuite, notre couple s'est construite comme un vrai kit:

De la souffrance, des colères, de la patience, des déménagements et des coïts.

Tu sais(presque) tout faire et dans les situations critiques, mon admiration, tu mérites.

Moi, j'ai dans la tête des prétérits,  des préraphaélites, des choses qui se récitent.

Tu m'as donné du sens pratique et je t'ai donné le goût des musées qui m'habite.

Parfois, on s'irrite, on évite, on essaie au moins mais jamais on se quitte vraiment.

Car tu es mon mari, mon amant, mon ami, mon compagnon, mon satellite.

Et autour de toi, j'oublie d'être une ermite et comme une lune, je gravite.

Tu m 'habites, m'invites, tu es mon kif, mon tout, mon toi, mon kit

Même quand on n'avait plus rien, tu étais là et même notre vie en kit

N'était rien dés que je t'avais, toi et un livre car sans vous, je suis en kit.

 

15 juin 2019

Défi #564


N'oubliez pas la notice !

Kit

 

5644

 

 

5641

 

15 juin 2019

Ont trouvé la bonne veine

15 juin 2019

En route par bongopinot

b


Mon chapeau sur la tête
Jugulaire au menton
Sur mes yeux mes lunettes
Autour du cou un foulard en coton

Sac à dos sur les épaules
Dans mes mains des bâtons
Dans les poches des babioles
Je quitte mon habitation

Je pars un peu à l’aventure
A la rencontre de paysages
Des moments faits sur mesures
Se ressourcer près d’un rivage

Puis se balader dans les villages
Partagée entre la mer et les terres
Je côtoie des maison à colombages
Une pause regarder les bateaux et le phare

Un tour en forêt je passe près des falaises
Puis je longe une prairie vallonnée
La côte fleurie, la plage ma parenthèse
Et le retour chez moi à la nuit tombée

Mon chapeau sur la tête
Jugulaire au menton
Sur mes yeux mes lunettes
Autour du cou un foulard en coton

Sac à dos sur les épaules
Dans mes mains des bâtons
Dans les poches des babioles
Je rentre me reposer à la maison

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15 juin 2019

Le duel (Venise)


Ils l’ont cherché toute la nuit avec des lanternes
Quel beau visage éclairé doucement par un rayon de lune ! s’exclame le premier serviteur du prince
Quelques pièces d’or sont étalées dans l’herbe folle .
A son bras gauche un papillon noir bat des ailes.
La sœur du prince arrive en larmes ;

Theodore, Theodore que t’es -t-il arrivé
Encore un duel de trop crie -t elle
Il tourne la tête, la jugulaire presque tranchée et le sang qui ne cesse de s’écouler.
Prends la bague murmure -t-il à sa sœur ouvre là .
Il vient de se rappeler à l’instant les mots de son père.
« N’ouvre cette bague que si une grande menace advient. »
La poudre d’étoiles qu’elle contient te sauvera alors .
Léopoldine s’exécute sur le champ .

v

 
Soudain la montagne devient bleu et le château au loin blanc comme neige
Que dire à présent pense le prince alors qu’une deuxième vie vient de lui être accordée.
Ce matin il a trouvé sous sa porte le faire part d’un ami décédé à un duel.
Il reste immobile et silencieux puis,  fou de rage il interdit les duels dans tout le royaume.
Une manière pour lui d’être plus égal aux autres dans l’adversité.

15 juin 2019

Coïncidence (Walrus)


"Jugulaire, jugulaire..."

J'aime autant vous dire que je n'avais pas à juguler le flot de mes idées pour répondre à cet appel tandis que je rentrais en voiture d'avoir été remettre un pain fait maison par ma femme à une de ses amies juste rentrée de clinique. Vous suivez ?

Mon épouse m'avait délégué la livraison parce que, comme chaque année à la même époque, elle ne voulait pour rien au monde louper la retransmission du Trooping the colors*.

Au moment de mon retour, c'étaient les King's Troop qui défilaient. Je jette un coup d'œil à l'écran...

wking4

Ben zut, y a des artilleuses maintenant !

J'ai fait mon service militaire à l'artillerie (vous savez bien : "Regis Ultima Ratio") et j'ai pas vu la moindre artilleuse, je ne suis pas né à la bonne époque !

Comment ? Si j'avais le même costard ? Non ! ... enfin, si, un jour j'en ai porté un similaire pour une cérémonie et non, je n'ai pas de photo, je l'ai déjà dit.

Grâce précisément à l'artilleuse qui tourne la tête à droite et vous permet ainsi d'admirer son chignon, vous pouvez constater que la jugulaire de sa toque passe largement derrière le menton alors que dans les régiments de la Garde...

w563

Ah ! Vous vous demandez bien pourquoi ces guignols à bonnet d'ourson portent la leur à l'avant du menton, sous la lèvre inférieure, hein ?

Mon épouse connait la réponse (bon, elle lui a été soufflée par le représentant britannique engagé pour la circonstance par la RTBF) : en raison du bras de levier dû à la hauteur du bonnet et du poids de ce dernier, si un grenadier recevait un projectile en haut (et forcément à l'avant, un soldat de la Garde fait toujours face à l'ennemi) de son couvre-chef, le recul de celui-ci lui brisait la nuque. Il fallait donc qu'en pareille circonstance le bonnet tombe, raison pour laquelle sa jugulaire ne passe pas sous le menton. CQFD !

Qu'est-ce qu'on dit à tonton Walrus ?

Chapeau !

Merci !

___

* Oui, je sais, la vidéo date un peu, merci aussi de l'avoir remarqué...

15 juin 2019

"Jugulaire?" (Laura)

 

Je ne sais pas si je suis vraiment dans le sujet si je dis que je n'aurais jamais pu exercer une fonction qui m'oblige à porter une jugulaire car je ne supporte pas d'avoir quelque chose qui me serre à cet endroit-là de mon corps; à la rigueur, une écharpe en hiver ou un foulard en arrière- saison, parce que ça s'enlève.

Ça a commencé à l'adolescence avec les cols roulés qui étaient très à la mode  dans les années quatre-vingt et les chemisiers blancs à collerette car j'étais dans un établissement de sœurs avec uniforme "jupe marine, chemisier blanc, chaussettes blanches"

Ça se poursuit aujourd'hui avec les blouses d'examens ou d'opération et j'en ai porté pas mal ces dernières années

La blouse chez le coiffeur

Je tire tellement le col que la blouse finirait par ne plus servir à rien.

 

15 juin 2019

L'artichaut (maryline18)

 

Je lui ai dit :

- je vends ! Vous croyez pouvoir en tirer un bon prix ?

Il m'a regardé d'un air dubitatif et m'a lancé :

- j'chais pas, moi, faut voir...!

- Faites pas la fine bouche, elle a encore sa place sur le marché !

- Vous me faite visiter ? ( Il avait l'air pressé. )

- Allons-y !

- Le coeur n'est plus tout neuf, à ce que j' vois, il s'effrite, regadez, il part en feuilles, ( il le touche), et...il est chaud, bien qu'encore vert ! Bon, continuons !

- Les jambes, non mais regardez moi ces jambes ! Elle sont bien trop près du cou, un mauvais coup sur la jugulaire et hop...plus personne !

- Les bras...bien trop courts ces bras, mais bon, il n'enserrent plus que du vide, c'est un moindre mal, n'est-ce pas ?

- Les mains...oh, elles sont douces...mais tâchées hélas, dommage !

Je n'ai pas pu tenir ma langue :

- Mais elles rendent encore bien des services et elles ont de l'expérience !

( Là, il a pouffé de rire ) :

- De l'EXPERIENCE, dites-vous ! Mais les futurs acheteurs ne recherchent pas le savoir faire, mais la beauté, Madame, oui, la beauté ! Poursuivons, voulez-vous ?

Quand j'ai entrouvert la porte du haut, il a fait un pas en arrière.

- Vous déménagez ! C'est quoi tout ce désordre, et ces cartons éventrés là !?

J'ai eu honte, d'un seul coup..."Pardonnez moi, je n'ai pas fait le ménage. Là, gisent des vieux souvenirs que je n'ai pas eu la force de jeter et ici, des cartons d'illusions complètement périmées.

- Et ça ? Cette valise à moitié pleine...ou à moitié vide !

- Oh, c'est celle de la chance, il n'en reste plus qu'une moitiè, l'autre s'est faite la malle.

Un peu agacé de ne rien trouver de grande valeur, il poussa la porte du fond et alors, un rayon de lumière arriva jusqu'à nous, en faisant danser des milliers d'étoiles emprisonnées dans son faisceau éblouissant. Mon cri sortit simultanément :

"NONNNNN!"

Le vent produit par celui-ci fit se refermer la porte aussitôt.

Il me regarda abasourdi :

- Mais qu'elle est cette pièce mystérieuse et tellement lumineuse, laissez moi y entrer voyons !"

( Je lui barrais le passage, prête à en découdre ).

-Non ! il faudrait pour cela que vous me passiez sur le corps ! C'est mon jardin secret, le cadeau bonus réservé à l'acheteur du lot.

- Et bien, vous auriez dû me faire entrevoir cette pièce au début de la visite, nous aurions gagné du temps !

- Mais, j'ai tout mon temps...et il me reste un peu de sel pour relever le goût de la vinaigrette... celle, pour accommoder le reste de mon coeur d'artichaut !

 

15 juin 2019

Tian'anmen, LBD et toutes ces sortes de choses (Joe Krapov)

La pierre angulaire
De tout militaire
C’est la jugulaire.

C‘est à elle qu’il incombe
De protéger des bombes
Sa petite calbombe :
Faut pas que son chapeau tombe !

Elle maintient le casque
Sur sa cervelle flasque
Où jamais un pourquoi
Ne reçoit 
De Parc’que

Parce que le « Scrongneugneu »
Le « Jeveuxpasl’savoir »
Le « Silence ou l’mitard ! »
Sont la pierre angulaire
De ce discours vieux jeu
Des hommes de pouvoir 
Qui manient le bâton :

« Jugulons ! Jugulons !
Jugulons les motions, 
Les passions, les pulsions, 
Les questions,
Les revendications
Des jeunes à cheveux longs
Telle est notre chanson !

Si tant est que l’on puisse, 
La jugulaire serrée,
Emettre un son de voix
En tapant sur son fils
Ou en tirant dans le tas
Au nom de la police ! ».

 190608 Nikon 086

Photo prise dans la cathédrale de Nantes 
le 8 juin 2019

Eh bien alors, militaire ?
On oublie sa jugulaire ?
Bataillon discipinaire !


15 juin 2019

La Garde d’Honneur (Pascal)


Ce grand jour de cérémonial, pour je ne sais quelle cérémonie protocolaire, le vice-amiral d’escadre, aussi commandant de la zone maritime, et aussi préfet maritime de la méditerranée, nous faisait l’insigne honneur de monter à notre bord. Aussi, à cette date, il valait mieux se planquer, se faire porter pâle ou tenter tout autre subterfuge, pour disparaître du bord…  
Manque de bol, un péremptoire : « Dupont ?!... Dupont ?!... Vous ferez partie de la Garde d’Honneur !... », lancé devant le poste des mécanos, par le cipié* machine, tua net toutes mes velléités d’absence…

L’immaculée jugulaire ajustée au menton, en grande tenue de sortie, nous étions magnifiques. Les coiffes de nos bâchis étaient impeccablement repassées ; au centre de cette mire si blanche, notre pompon épanoui était plus rouge qu’un soleil finissant ; nos cols bleus amidonnés rivalisaient avec le cobalt du clapot ombreux. Nos chaussures ? Elles éblouissaient évidemment nos regards mais on ne pouvait s’empêcher d’aller les frotter encore derrière la jambe du pantalon, comme un réflexe instinctif d’excellence.
Tels des Narcisse cérémonieux, dans le reflet de la peinture du pont, refaite pour l’événement, on pouvait s’admirer à loisir…  

Nous avions récupéré les fusils à l’armurerie et un des saccos nous entraînait à la manœuvre des « Garde-à-vous !... », des « Présentez arme !... » et des « Reposez arme !... » à la cadence de la perfection requise qu’il réclamait pour cette auguste visite.
Tour à tour, nous fûmes inspectés par le capitaine d’armes, puis par l’officier de garde, puis par le pacha lui-même, soucieux de son avenir. Jusque dans les moindres détails, tout devait être parfait ; il en allait des avancements, des affectations futures ou des réflexions en forme de crachin avant la tempête…  

À la coupée, en rang irréprochable, on attendait sans fébrilité la suite du programme. Véritables marins d’apparat, nous étions altiers, jeunes et fringants ; il se dégageait de notre alignement une forme d’arrogance, une fierté militaire que rien n’aurait pu perturber. Mine de rien, cette tenue de mataf, c’était mon premier costume et, un peu bleu, un peu blanc, un peu rouge, ce n’était pas n’importe lequel. À part les ourlets, il n’y avait pas de retouche à faire ; m’man disait que j’avais la taille mannequin ; aussi, il m’allait comme un gant…  

De temps en temps, pour nous maintenir dans le tempo du grandissime événement, on nous commandait encore et encore des efforts de redressement, avec des « Garde-à-vous !... » rigoureux, gueulés avec rudesse. Au repos, l’arme au pied et le pouce dans le ceinturon, on envisageait le futur avec nos impressions intimes en liberté, celles que personne n’aurait pu inspecter…

Tout l’arsenal semblait attendre cette prestigieuse visite. Le soleil avait mis des couleurs sur les points chauds et les ombres claires-obscures jouaient à cache-cache avec les quelques nuages passagers. Parfois, un éblouissement soudain arrivait de la ville comme un clin d’œil, un rappel à l’amusement nocturne, un semblant de désamorçage dégonflant ce pompeux rituel. Bizarrement, cela inversait la tendance ; tout ce qui arrivait de là-bas devenait réel et cette attente longuette était intemporelle.
À force de tendre l’oreille, j’étais capable de discerner le bruit d’une clé tombant sur un glacis devant un hangar, de reconnaître des éclats de voix sur un autre bateau, le teuf-teuf d’un pointu allant récupérer ses casiers, un impromptu klaxon, une vitesse qui passait mal, un coup de frein, dans les profondeurs d’un paysage plus vivant que le nôtre.
Parfois, le clapot giflait un peu plus fort le dessous du quai et il me semblait distinguer un borborygme sous-marin qui crevait la surface. Quand les aussières du bateau se tendaient, il y avait des craquements dans les tresses du cordage comme si elles étaient capables de s’essorer encore.
Des coups de vent ramenaient des remugles de parfums iodés ou bien des odeurs approximatives de cuisine, ou bien encore des senteurs de pinède, comme si le Mont Faron s’était soudainement invité à bord…  
On chuchotait, on avait quelques bons mots ou quelques observations amusantes à confier au collègue d’à côté, mais l’officier commandeur de la Garde d’Honneur, d’un simple froncement de sourcils, remettait toute la pesanteur de sa loi sur notre rang. Quand une voiture passait au loin, tout le monde rectifiait inconsciemment la position…

Debout sur le pont, cela faisait plus de trois heures qu’on poireautait ; la bâche en arrière, le soupir en bandoulière, on transpirait, on mâchait notre jugulaire comme un chewing-gum de lassitude ; haut perché, notre pompon avait dû flétrir au soleil. Courbatus, on se supportait mal en dansant d’un pied sur l’autre ; nos semelles collaient au pont comme si la peinture fondait sous la virulence de la chaleur, maintenant omniprésente.
L’atmosphère était tendue et puait cette même peinture jusqu’à nous donner mal à la tête. Le silence du bateau n’était plus une déférence officielle mais un grand malaise général…  

Dans les rangs, ça commençait à râler, même avec les regards réprobateurs des gradés, eux-mêmes désabusés. On espérait qu’il se pointe enfin, cet amiral et toutes ses étoiles, lui et sa clique, lui et tout son déferlement de saluts protocolaires, lui et tous ses sourires pincés de grand manitou de la Méditerranée…  

Les odeurs de bouffe de la cuisine, l’insolation, les vapeurs nocives de la peinture, je ne savais plus comment me tenir tellement j’étais nauséeux. Tout à coup, j’ai eu envie de jeter mon flingue par-dessus bord ! Dans ma logique, c’était devenu la seule issue possible pour sortir de ce cauchemar ! C’était évident ! Qu’importe, qu’ils me foutent en prison !... De toute façon, je voulais être à l’ombre !...

Sortant d’une coursive, un pimpant planton vint chuchoter quelque chose à l’officier responsable de la Garde d’Honneur. Dans un geste de dépit, celui-ci nous fit rompre de notre alignement tellement solennel. L’amiral ne viendrait pas ; la cérémonie était reportée à une date ultérieure. C’est à ce moment que je jetai mon fusil à la mer…




*Cipié : Commandant Machine

15 juin 2019

accident vasculaire (joye)


mince

15 juin 2019

La bride sur le cou (Vegas sur sarthe)


Découvrant son vocabulaire
je sus qu'elle était bipolaire
je vivais un mauvais thriller
elle parlait de travellers

Juchée en perpendiculaire
balançant ses aréolaires
elle brandit un formulaire
parlant d'anneau et d'annulaire !

Mes rhumatismes articulaires
et mes ennuis testiculaires
auraient pourtant dû lui déplaire
je grelottais sous ma polaire

Elle fit le funiculaire
et la brouette pendulaire
la galoche mandibulaire
et le ciseau grand-angulaire

Elle s'appelait Marie-Claire
et était gendarme auxiliaire
quand j'ai crié « la belle affaire »
elle a serré la jugulaire ...

 

15 juin 2019

Le casque de dragons de la Garde Impériale (Lecrilibriste)

 
- Moi, j'veux çui là !
- Çui-là ? Mais pour te déguiser en quoi ?
- en çui-là
- Mais c'est pas possible , Pépé ne le prête pas, celui-là , c'est le casque de dragons de la Garde Impériale du grand-père de ton arrière, arrière grand-père, on peut pas le prendre, il est à Pépé et il est sacré !
- Eh ben moi, j' veux çui-là quand même !

- Il est dans la vitrine, on ne peut pas le prendre
- Si, on peut le prendre, un jour, Pépé me l'a mis sur la tête
- Pépé te l'a mis sur la tête ???, ça m'étonnerait !
- T'as qu'à lui demander...

- C'est vrai Papa que tu as mis le casque de Dragons sur la tête de Charlie ?
- Pépé est un peu embêté
- Oui, quand vous l'avez laissé le soir de votre fiesta avec les copains. Je lui ai raconté l'histoire du colonel Chabert pour l'endormir !
- Pour l'endormir ?? ? l'histoire du Colonel Chabert ??? Eh bien c'est pas étonnant s'il fait des cauchemars !
- Non, t'inquiète, j'ai un peu modifié l'histoire, la mienne se finit bien !
- Ouf, je suis rassuré, mais quand je pense que nous, on avait le droit que de le regarder et que tu lui as mis sur la tête ! Alors là, t'as fait fort  et t'as réussi, maintenant, il veut le casque pour Mardi-Gras !

Pépé ne refuse rien à son petit fils, le seul à pouvoir transmettre le nom illuste du premier grenadier de la vieille garde, l'ancêtre prestigieux, le fier dragon de la Garde Impériale.

…........

Alors, Pépé est embêté car mettre un casque sur la tête de Charlie, juste pour lui faire voir et lui laisser pour la journée avec les copains,. Pas possible ! Il faut trouver une astuce...

Mais Pépé a de la ressource … Il appelle …. Charlie, Charlie …Viens ici  et va me chercher ma casquette noire pour le sacre du Dragon de la Garde Impériale.

- C'est qui que tu vas sacrer ?
- Toi bien sûr !
- Pour ça, il te faut un casque de Dragon ! Celui-là est trop vieux, il t'en faut un neuf, car les dragons avaient chacun le leur  …. Et ils ne le prêtaient pas, tu peux me croire !
- C'est vrai ?
- Oui, c'est vrai !

Tiens une tombée de tissu velours en imitation panthère, ça devrait faire mon affaire pour le turban ... et puis ce vieux pompom rouge du vieux rideau du salon sera parfait pour la houpette du cimier...

Me voilà bien ….Moi qui rouspète toujours après ma femme qui fait des conserves  !!! Allez, le carton d'un papier toilettes peint en noir pour tenir le pompom. Tant pis, je fais un trou à la casquette pour le planter et je crante dessous pour le faire tenir … avec un peu de colle, quand même

Manque plus que l'aigle... L'aigle ... Je vais le peindre en doré.... Et la jugulaire....

- Qu'est-ce que je vais bien lui trouver, au gone, pour la jugulaire  à écailles ?
- Pardi, un cordon tressé lui dit sa femme ! J'ai justement du cordon noir ...Allez, Je te la fais ta jugulaire !
- Magnifique !

Charlie s'admire dans le miroir. Ses yeux brillent, il guerroie devant le miroir...

Il sera demain le Colonnel Chabert et jouera du tambour et du sabre en carton toute la journée, mais le soir, épuisé, il serrera ses doudous sur son cœur en rêvant aux exploits incroyables du Colonnel Chabert, à son merveilleux casque de dragons et aux zim ba boum ba boum tralalère, zim ba boum ba boum tralala.

Charlie apporte la casquette, Pépé la pose sur la tête de Charlie et règle la largeur . Puis il va fouiller dans les tiroirs de couture de sa femme …. il va bien trouver quelque astuce pour la transformer cette casquette !

 

8 juin 2019

Défi #563


Levez la tête et bouclez la...

Jugulaire

5631

8 juin 2019

Nous ont brûlé les yeux

8 juin 2019

Lumière (Emma)

em

L'homme dit :
Je sais, je peux.
Je suis Dieu.

Je sais créer le feu, la lumière, l'énergie.
Je peux plonger dans les abysses.
Les atomes, je les fuse et je les fisse
dans d'admirables pyrotechnies.
Je peux voler
plus haut que les oiseaux,
plus vite que l'éclair,
plus loin que la lune.
Je vois ce qu'on ne peut pas voir,
et même ce qui n'existe plus.
Je peux, d'un claquement de doigt,
ou un clic,
mobiliser des foules,
les faire danser,
ou marcher comme de braves petits soldats.
Je peux ôter la vie à tout être,
et fabriquer de beaux massacres sur écrans géants.
Je peux semer la vie dans des ventres séniles,
Je peux la créer sans parents.
Je sais transmuter en or
des cartes, des bourrins,
de la poudre, ou des filles.

Il répète :
je suis Dieu.

Puis il crie : "où t'as encore foutu mes lunettes ?"
Alors elle dit : "dans le tiroir, chéri, comme d'hab"
et grommelle in petto:
"Commence à me gaver celui-là !
Deux millions d'années
qu'il se croit sorti de la cuisse de Jupiter
…"

 

8 juin 2019

Incandescent (Venise)


Je pense à mon visage quand j’avais vingt ans.

Lui n’a rien oublié de mon cœur fruit d’orange incandescent.

De mes yeux grands ouverts sur des instants uniques.

Le bonheur tranquille sans rides au front.

Ce visage savait tout ce que vous saviez , mais il en ignorait les méandres.

Il raconte encore sa façon qu’il avait d’aimer, mais ne sait plus en rendre compte .

Il s’oblige encore à braver la lumière et à jouer comme Anouk aimé

Le temps d’une ballade au bord de la mer.

Ce visage a gagné en liberté, pulpe de l’orange suffisamment préservée.

Il s’est affranchi des convenances, il se maquille s’il le veut

Il pleure s’il le ressent il n’a plus de compte à donner à personne.

v

Ce qui se voit c’est l’émancipation incandescente des femmes de ce siècle.

8 juin 2019

Ma petite sirène (Pascal)


C’était la fin des vacances de Noël ; je devais la ramener le lendemain matin ; je savais qu’elle avait planqué les clés de ma voiture pour retarder cette pénible échéance. Enfant de divorcés, ballottée de l’un à l’autre, nos quelques journées passées ensemble s’enfuyaient trop vite. J’avais toujours un mal fou quand il s’agissait de l’endormir ; ce soir-là, comme à chaque fois, je devais lui raconter une belle histoire, un joli conte avec une morale sur mesure et une fin heureuse.
Me promettant d’aller chercher son endormissement, je commençais à lui proposer ma narration ; en tenue de petite sirène, celle du père Noël, assise contre le rocher de son oreiller, tout ouïe, elle n’en perdait pas une miette…  

« La mer remontait… Ses grandes vagues léchaient la plage comme des insatiables affamées du gâteau de sable. Son obstination forcenée à la voir reprendre ses possessions terrestres et son mouvement perpétuel m’impressionnaient. Avec force élans, écroulements, jaillissements, ressacs, elle jetait toutes ses forces dans son entreprise de sape… En quête d’un beau poisson, j’avais lancé mon leurre dans un rouleau… »

Les mots compliqués n’étaient que pour tenir éveillée son attention…
 
« Éternelles planeuses, un coup d’aile à gauche, un coup d’aile à droite, des mouettes éclaireuses supervisaient la bataille (avec les mains écartées du corps, je mimais la parade). Elles semblaient moucharder à la mer les endroits où elle devait concentrer ses prochains assauts ; sur la plage, leurs ombres fugaces et fantomatiques espionnaient déjà d’autres contrées à reconquérir…
Rameutés par la marée montante, des nuages s’occupaient maintenant du ciel en masquant provisoirement les effets du soleil. L’épaisseur de ces nimbes avait un pouvoir extraordinaire sur les couleurs qu’elle offrait à la mer. Tantôt bleue, tantôt verte, tantôt brune ou noire, plus que tous les trésors de la terre, on pouvait apercevoir des friselis émeraude, des paillettes d’or, des colliers d’écume turquoise, des larmes saphir qui caressaient la surface…  
Reconquis, des paquets de varech repartaient à la mer en flottant péniblement comme des désespérés, arrachés à la tiédeur de la plage ; ici et là, le sable bullait ses animaux partis se cacher dans ses profondeurs ; quelques puces de mer retardataires sautillaient jusqu’aux dunes salvatrices ; comme des petits moutons blancs, les galets roulaient en bêlant ensemble des crépitements apeurés…  
Conquérante, la mer encerclait maintenant les châteaux de sable, elle inondait les douves, elle ravageait les tours puis, sans façon, elle rasait l’édifice d’une seule lame, et c’est comme si jamais rien n’avait existé à cet emplacement…  
Au loin, quittant les écluses, ces caches à crabes et ces flaques à grosses crevettes, le panier dans une main, le grattoir dans l’autre, tels des maraîchers de grandes surfaces, des pêcheurs à pied avaient retrouvé la plage. Face à la mer, ils constataient ses troupes envahisseuses mais ils se juraient d’être là, demain, pour profiter encore de ses fruits.
L’air iodé, les parfums de sable, les odeurs d’algues, les effluves de la dune, saupoudré du sel de la mer, c’était le bouquet ordinaire de ma respiration sensationnelle…  

Je moulinais lentement pour reprendre mon fil ; avec quelques gestes saccadés, j’activais l’appât artificiel dans l’écume et les remous ; inconsciemment, j’avais adopté une forme de cadence, celle que la mer m’imposait avec son flux et son reflux. Plus que par la capture hypothétique d’un poisson, j’étais fasciné par cet événement de marée, celui reprenant ses frontières, sans limite que son coefficient journalier…  

Le bas de mon jean remonté jusqu’aux genoux, je m’avançais dans la vague comme si les quelques mètres gagnés sur cette immensité étaient capables de faire toute la différence. Le long des jambes, je sentais la fraîcheur caressante de l’eau ; quand la vague retournait à la mer, elle semblait vouloir m’emporter avec elle. Mon empreinte s’évasant, je m’enfonçais inexorablement dans le sable ; aussi, je changeais de position.
D’un geste auguste de pêcheur, je relançais mon artifice dans l’amorce d’un nouveau rouleau…  

Brusquement, mon fil se tendit franchement, anormalement, rageusement ; à cause de tous mes retours infructueux depuis plus d’une heure, j’en fus tellement étonné que je ne réagissais même pas à cette formidable touche. Enfin, quand je ripostais, la résistance avait disparu ; j’avais peut-être rêvé, j’avais peut-être accroché des algues flottantes ; mon fil s’était peut-être tendu à cause d’un bout de bois à fleur d’écume.
Pourtant, je relançais au même endroit, derrière la vague un peu plus haute qui arrivait vers moi ; sûr de toutes mes capacités en éveil, cette fois-ci, je ne me laisserais pas avoir…  
À peine avais-je esquissé quelques mouvements convulsifs à mon leurre que quelque chose se piqua de nouveau au bout d’un de mes hameçons ! Je n’eus pas le temps de ferrer car la vague me bouscula à plus de deux mètres en arrière ! Il s’en fallut de peu que je me retrouve emporté sous sa forte intempérance !...
Quelque chose butinait mon appât, s’en amusait comme d’un jeu nautique ; il faut dire qu’il était particulièrement attractif avec ses peintures vives, ses reflets argentés et ses évolutions capricieuses que sa bavette frontale lui autorisait…  

Reprenant mes esprits, je décidai que cette troisième fois serait la bonne. La plage était déserte de tous ses promeneurs et de tous ses flâneurs en quête de sensations extatiques… ».

Ma fille ne m’interrompait pas avec les mots difficiles ; elle comprenait la trame de l’aventure et n’aurait pour rien au monde arrêté mon histoire de pêche, sous peine que je lui donne un autre tournant ou, pire… que j’en perde la trame…

« Cerfs-volants stationnaires, seules, les mouettes me surveillaient comme si j’allais sortir de l’eau un poisson fabuleux. Derrière une autre grosse vague, je m’enfonçai plus avant dans l’eau ; tant pis si j’étais trempé ; parfois, il faut se mouiller pour arriver à ses fins…  
Tel un chasseur sur le point d’une belle capture, je lançais mon appât derrière la vague suivante. Entre mes jambes, le ressac tentait de m’emporter dans ses remous les plus tortueux…  
Encore, le fil se raidit ! Aussitôt, je ferrai, en oubliant les règles élémentaires de ma sécurité ! La vague me submergea ! Mes pieds ne touchèrent plus le sable ! J’en perdis mon bonnet de mer, ma musette de pêche, mes lunettes ! Mes poches s’étaient vidées !... Tant bien que mal, j’arrivai à reprendre contact avec le sol. Pendant ce nouvel assaut de mer, je tenais ma canne à la main comme si je l’avais serrée nerveusement, telle une rampe providentielle !... Instinctivement, j’embobinais une nouvelle fois mon fil…  J’avais quelque chose au bout de ma ligne !... J’avais quelque chose au bout de ma ligne !... »

Ma fille était debout sur son lit ; quand je parlais des mouettes, elle regardait le ciel de sa chambre ; quand la vague de l’histoire me trempa, cela la fit rire ; compatissante, elle chercha même mes lunettes sous son lit ; elle n’était pas encore endormie…

« Pourtant, de faibles reptations en petits plongeons, « ça » bataillait mollement, à l’autre bout du fil ; j’entendais même quelques petits cris comme s’ils étaient de douleur mais je pensais que c’était les mouettes qui piaillaient plus que d’habitude. J’étais un chalutier ramenant son filet à bord, et elles m’accompagnaient, cherchant déjà à se satisfaire avec tout ce qui passerait à travers les mailles…  

Je remis les pieds sur la plage et, avec mille précautions, je ramenai ma capture. Entre le bouillonnement du ressac et l’éclatement des vagues, petit à petit, je distinguais une forme étrange se mouvant dans l’eau ; elle-même scintillait de mille éclats, à la faveur de la lumière. Bien que mon répertoire en matière halieutique soit assez fourni, je n’avais jamais vu pareille bestiole. Aussi, cette chose était-elle vraiment dans le listing d’un dictionnaire spécialisé dans la faune sous-marine ? Ce devait être un animal rare, un de ces poissons mythologiques qui ne fait surface que dans les livres de conte, me dis-je, en souriant…  
En ramenant ma capture, je m’aperçus que c’était elle qui gémissait ! Comme si les poissons avaient le pouvoir de se plaindre, maintenant !...

Elle n’était plus qu’à un mètre de moi ; doucement, je la pris dans mes bras. Enfin récompensé, ce dût être l’ivresse de cette prise qui m’emporta dans ces fabulations extraordinaires. Long d’une centaine de centimètres, d’un côté, indéniablement, avec ses écailles, sa nageoire caudale, cet animal était un poisson ; de l’autre, cette chevelure d’or, ces petits yeux bleus, ses bras si blancs, ses épaules si fragiles, c’était un serpent de mer… »

« Mais non !... C’est une sirène !... Une sirène !... Tu as attrapé une sirène, papa !... »  

« Un de mes hameçons avaient légèrement piqué sa lèvre ; je me doutais bien de toute la douleur que pouvait occasionner ce méchant piercing. Je dus me rendre à l’évidence : oui, c’était une sirène mais une enfant sirène, qui s’était laissé attraper par le jeu de mon appât courant devant ses yeux. Comme j’étais le seul sur la plage, qui aurait pu remettre en doute mes conclusions ?...

Devais-je la garder prisonnière, l’enfermer dans un aquarium, devenir millionnaire, me définir devant l’humanité comme le premier pêcheur de sirène ? Si j’étais un solitaire, avec cette prise, je devenais unique ! À moi les manchettes sur quatre colonnes, les interviews, le Journal Télévisé ! J’avais besoin de notoriété, j’avais besoin de sortir de l’anonymat dans lequel je me morfondais… »

« Non !... », cria ma fille…

« Devais-je la manger ?... Entre bulots et crevettes, tenter une fricassée de sirène arrosée d’Entre-Deux-Mers !... À l’étuvée !... Ça possède des arêtes, ces petites bestioles ?... Au four !... Sur un lit de fenouil !... »

« Non !... », cria-t-elle désespérément…

« Et si je la relâchais ?... De toute façon, c’est mon credo, j’ai toujours remis toutes mes prises à l’eau. Un animal fabuleux est le produit des rêves, de l’imagination, et de tout ce qu’il y a de bien en nous ; pourquoi tuerais-je l’Enchantement, ce petit plus qui donne du baume au cœur à la réalité ?... Cette sirène était l’essence même de mes sens ; si je la tuais, si je la séquestrais, je ne verrais plus les splendeurs de la mer, je n’aurais plus l’occasion de respirer ses effluves capiteux, je n’aurais plus ces frissons de bien-être, ceux qui m’accaparent quand mes empreintes éphémères signent ma trace sur le sable.
Décrocher l’hameçon fut d’une grande facilité, au bout de ma pince experte… »

« Bravo, mon papa !... »

« Confiante, l’enfant-poisson me souriait. Encore essoufflée, elle posa sa tête contre mon épaule, en m’enserrant avec ses petits bras ; sa nageoire caudale battait mon bras au rythme de sa respiration…  
Si tu avais vu toutes les mouettes stationnant à notre verticale ! On aurait dit des  escadrilles de surveillance ! À travers les nuages, le soleil avait pratiqué une belle percée ; son éblouissant halo de lumière nous baignait pour nous réchauffer !...  
Comme une rançon, la mer apportait à mes pieds tous ses trésors les plus inestimables ; dans ses ressacs, il y avait des éphémères ducats d’or, des colliers de perles, des rivières de diamants, des diadèmes éméraldine, des opales multicolores. Non, toute cette fortune, c’était dans ses yeux…

Vint le temps où je dus la remettre à l’eau ; une sirène, c’est fait pour vivre dans la mer, tu comprends ? Délicatement, je la posai entre deux doux ressacs. Dès qu’elle sentit la vague courir sous son ventre, elle partit en plongeant dans l’écume ! Elle bouscula les rouleaux, fendit les vaguelettes et disparut dans une gerbe pétillante d’eau de mer !... »

« Papa, t’es le plus fort !... »

« Moi, je rangeais mon matériel en repliant lentement ma canne ; je n’avais même pas froid. J’étais content d’avoir vécu cette extraordinaire aventure ; ce n’est pas tous les jours qu’on pêche une jolie sirène. Tout à coup, je me suis aperçu que j’avais perdu les clés de ma voiture !... J’allais rester coincé là, sans la possibilité de rentrer chez moi !...  
Quand j’essayais de parler avec mon portable, je lui disais « Allo ?... », il me répondait : « Glouglou !... ». J’avais de la peine !... J’étais mal récompensé pour toute mon œuvre charitable…
Tout à coup, j’ai vu la tête de la petite sirène qui émergeait de la mer !... Elle me souriait comme pour me faire oublier mes déboires !... Elle vint jusqu’au bord de la plage !... Elle me fit signe de m’approcher !... Elle avait mes clés de voiture dans le creux de sa main !... C’était sa façon de me remercier de l’avoir relâchée !... »

Soudain, ma fille se leva de son lit et fonça dans l’appartement avant que je comprenne sa précipitation ; quand elle revint, elle tenait les clés de ma voiture dans sa menotte. Ma petite sirène, me serrant fort dans ses petits bras, avec deux grosses larmes sous les yeux, me confessa : « Mon papa chéri, pour ne pas que tu me ramènes, c’est moi qui avais caché les clés de ta voiture… »  

Enfant sirène

8 juin 2019

Incandescente, je ne le suis pas. (maryline18)

m18

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