Ce grand jour de cérémonial, pour je ne sais quelle cérémonie protocolaire, le vice-amiral d’escadre, aussi commandant de la zone maritime, et aussi préfet maritime de la méditerranée, nous faisait l’insigne honneur de monter à notre bord. Aussi, à cette date, il valait mieux se planquer, se faire porter pâle ou tenter tout autre subterfuge, pour disparaître du bord…  
Manque de bol, un péremptoire : « Dupont ?!... Dupont ?!... Vous ferez partie de la Garde d’Honneur !... », lancé devant le poste des mécanos, par le cipié* machine, tua net toutes mes velléités d’absence…

L’immaculée jugulaire ajustée au menton, en grande tenue de sortie, nous étions magnifiques. Les coiffes de nos bâchis étaient impeccablement repassées ; au centre de cette mire si blanche, notre pompon épanoui était plus rouge qu’un soleil finissant ; nos cols bleus amidonnés rivalisaient avec le cobalt du clapot ombreux. Nos chaussures ? Elles éblouissaient évidemment nos regards mais on ne pouvait s’empêcher d’aller les frotter encore derrière la jambe du pantalon, comme un réflexe instinctif d’excellence.
Tels des Narcisse cérémonieux, dans le reflet de la peinture du pont, refaite pour l’événement, on pouvait s’admirer à loisir…  

Nous avions récupéré les fusils à l’armurerie et un des saccos nous entraînait à la manœuvre des « Garde-à-vous !... », des « Présentez arme !... » et des « Reposez arme !... » à la cadence de la perfection requise qu’il réclamait pour cette auguste visite.
Tour à tour, nous fûmes inspectés par le capitaine d’armes, puis par l’officier de garde, puis par le pacha lui-même, soucieux de son avenir. Jusque dans les moindres détails, tout devait être parfait ; il en allait des avancements, des affectations futures ou des réflexions en forme de crachin avant la tempête…  

À la coupée, en rang irréprochable, on attendait sans fébrilité la suite du programme. Véritables marins d’apparat, nous étions altiers, jeunes et fringants ; il se dégageait de notre alignement une forme d’arrogance, une fierté militaire que rien n’aurait pu perturber. Mine de rien, cette tenue de mataf, c’était mon premier costume et, un peu bleu, un peu blanc, un peu rouge, ce n’était pas n’importe lequel. À part les ourlets, il n’y avait pas de retouche à faire ; m’man disait que j’avais la taille mannequin ; aussi, il m’allait comme un gant…  

De temps en temps, pour nous maintenir dans le tempo du grandissime événement, on nous commandait encore et encore des efforts de redressement, avec des « Garde-à-vous !... » rigoureux, gueulés avec rudesse. Au repos, l’arme au pied et le pouce dans le ceinturon, on envisageait le futur avec nos impressions intimes en liberté, celles que personne n’aurait pu inspecter…

Tout l’arsenal semblait attendre cette prestigieuse visite. Le soleil avait mis des couleurs sur les points chauds et les ombres claires-obscures jouaient à cache-cache avec les quelques nuages passagers. Parfois, un éblouissement soudain arrivait de la ville comme un clin d’œil, un rappel à l’amusement nocturne, un semblant de désamorçage dégonflant ce pompeux rituel. Bizarrement, cela inversait la tendance ; tout ce qui arrivait de là-bas devenait réel et cette attente longuette était intemporelle.
À force de tendre l’oreille, j’étais capable de discerner le bruit d’une clé tombant sur un glacis devant un hangar, de reconnaître des éclats de voix sur un autre bateau, le teuf-teuf d’un pointu allant récupérer ses casiers, un impromptu klaxon, une vitesse qui passait mal, un coup de frein, dans les profondeurs d’un paysage plus vivant que le nôtre.
Parfois, le clapot giflait un peu plus fort le dessous du quai et il me semblait distinguer un borborygme sous-marin qui crevait la surface. Quand les aussières du bateau se tendaient, il y avait des craquements dans les tresses du cordage comme si elles étaient capables de s’essorer encore.
Des coups de vent ramenaient des remugles de parfums iodés ou bien des odeurs approximatives de cuisine, ou bien encore des senteurs de pinède, comme si le Mont Faron s’était soudainement invité à bord…  
On chuchotait, on avait quelques bons mots ou quelques observations amusantes à confier au collègue d’à côté, mais l’officier commandeur de la Garde d’Honneur, d’un simple froncement de sourcils, remettait toute la pesanteur de sa loi sur notre rang. Quand une voiture passait au loin, tout le monde rectifiait inconsciemment la position…

Debout sur le pont, cela faisait plus de trois heures qu’on poireautait ; la bâche en arrière, le soupir en bandoulière, on transpirait, on mâchait notre jugulaire comme un chewing-gum de lassitude ; haut perché, notre pompon avait dû flétrir au soleil. Courbatus, on se supportait mal en dansant d’un pied sur l’autre ; nos semelles collaient au pont comme si la peinture fondait sous la virulence de la chaleur, maintenant omniprésente.
L’atmosphère était tendue et puait cette même peinture jusqu’à nous donner mal à la tête. Le silence du bateau n’était plus une déférence officielle mais un grand malaise général…  

Dans les rangs, ça commençait à râler, même avec les regards réprobateurs des gradés, eux-mêmes désabusés. On espérait qu’il se pointe enfin, cet amiral et toutes ses étoiles, lui et sa clique, lui et tout son déferlement de saluts protocolaires, lui et tous ses sourires pincés de grand manitou de la Méditerranée…  

Les odeurs de bouffe de la cuisine, l’insolation, les vapeurs nocives de la peinture, je ne savais plus comment me tenir tellement j’étais nauséeux. Tout à coup, j’ai eu envie de jeter mon flingue par-dessus bord ! Dans ma logique, c’était devenu la seule issue possible pour sortir de ce cauchemar ! C’était évident ! Qu’importe, qu’ils me foutent en prison !... De toute façon, je voulais être à l’ombre !...

Sortant d’une coursive, un pimpant planton vint chuchoter quelque chose à l’officier responsable de la Garde d’Honneur. Dans un geste de dépit, celui-ci nous fit rompre de notre alignement tellement solennel. L’amiral ne viendrait pas ; la cérémonie était reportée à une date ultérieure. C’est à ce moment que je jetai mon fusil à la mer…




*Cipié : Commandant Machine