La poignée dans le coin (Pascal)
Tout le petit monde de la moto vous le dira. En bécane, la longueur des frissons est proportionnelle à l’enroulement des câbles dans la poignée d’accélérateur. Les vibrations incessantes, le grondement des pots, l’incertain paysage qui défile, c’est notre quatrième dimension, à nous, les « Fangio » de la vitesse. Le ruban du macadam, l’avant délesté se soulevant si facilement, les effluves des échappements de la bécane de devant, c’est notre environnement. La transpiration d’adrénaline, la gorge sèche, les longues apnées, les intenses accélérations jusqu’aux rupteurs, les freinages tardifs, la fourche qui s’écrase, les pneus qui partent en glissade, c’est notre œuvre de domptage, à l’entrée des virages. La corde, le genou frottant le bitume, le regard sur le fil d’un angle impossible, c’est notre aventure funambulesque. Aller conquérir d’inaccessibles millièmes de seconde, maîtriser encore et encore la furia des chevaux, aménager l’équilibre précaire, tutoyer la faute sans jamais tomber dans ses pièges, c’est notre bonheur, notre façon de respirer…
L’aube pointait son nez de ce côté de la piste, et les nimbes de la nuit, poussés par un vent frisquet, se dégageaient lentement vers un autre horizon encore ténébreux. Couché sur la machine, dans une intime complicité proche de l’amour, j’avais pris mon relais. Sensation extraordinaire, osmose véritable, j’étais dans la bonne vibration ; les pulsations de mon cœur s’harmonisaient avec les aléas du circuit ; je ne faisais plus qu’un avec ma machine. Poursuivant ce chien et dressant ce loup, j’enquillais les tours tel un métronome cherchant à accélérer sa partition. Aussi, j’engrangeais des secondes précieuses, diminuant d’autant plus le futur ravitaillement aux stands…
Dans l’hallucinant tunnel de la vitesse, le cœur bat à dix mille tours minute : ce qui est loin est déjà là, ce qui est là n’existe plus, ce qui est derrière n’a jamais été. Sur les images qui défilent en accéléré, dans la visière, les illusions fugaces se matérialisent et les réalités sont des édifices chimériques ; entre les deux, il y a nous, marionnettes fantasques, pilotes acrobates, fragiles héros tout risque, fonçant outrageusement, et repoussant nos craintes immatérielles devant les spectateurs abrutis de boucan. Tout analyser, tout reconnaître, tout traduire, tout anticiper, ne serait que pure folie attentiste, tergiversations d’outsider, début de couardise…
Les dernières ombres nuiteuses, habillées des premières brillances de la piste, couraient devant mes phares blancs. Tantôt je les dépassais sans coup férir, tantôt elles m’accompagnaient sans jamais me lâcher ; dans les reflets de ma visière, je les voyais applaudir ou bien se pencher pour tenter de me voir sourire, ou bien encore, se coller à moi comme des midinettes exaltées…
Cherchant ostensiblement la meilleure trajectoire, je rattrapais les attardés, je les doublais avec des manœuvres savantes et des louvoiements de grande maestria. Dans la grande ligne droite, je me couchais encore un peu plus sur mon destrier et je fonçais à tombeau ouvert, rejetant l’inconnu invisible, apprivoisant le futur, repoussant l’inconscience aux devoirs des certitudes des livres. Panneauté par mon écurie, je maintenais une furieuse cadence, flirtant maintenant avec le record du tour, à chaque passage ; sur les tablettes du classement général, j’avais relégué mes poursuivants à de lointains figurants…
Je savais où freiner, où accélérer, où changer de rapport, où je pouvais dépasser les motos moins rapides, quelles aspirations je pouvais prendre pour augmenter mon allure, comme un tremplin de vitesse, et tous ces détails infimes qui font d’un pilote chevronné un potentiel vainqueur…
Tous les voyants du tableau de bord étaient au vert ; éclair vif argent, aux reflets émeraude, aux scintillations d’or, la poignée dans le coin, tour après tour, je poussais ma Kawa dans ses derniers retranchements…
Tout à coup, droit devant ma machine, stupéfait, je vis un concurrent se vautrer, en une longue glissade, à l’entrée du virage ! Ce pilote éjecté, ce panache d’étincelles, ces volutes de poussière, ces grincements de ferraille tordue, ces odeurs âcres de pneus brûlés, était-ce un cauchemar sensationnel, une vision dantesque qu’on crée à force de s’être adapté aux tournis de la route, une projection fugace de l’Abîme pervers, quand on roule depuis trop longtemps à un rythme d’enfer ?...
Réflexe de survie, plus qu’acte de virtuosité, en redressant ma bécane, je passai entre les débris éparpillés sur la route ! Malheur ! Lancé tel un ricochet aux confins de la route, je montai à la verticale en heurtant l’insidieux vibreur ! Brimbalé dans la tempête de l’inévitable chute, je ne maîtrisais plus rien ! La force centrifuge voulait jeter mon corps de ce côté, la vitesse voulait éjecter ma moto de l’autre côté ! Désarçonné, je n’étais plus retenu à ma bécane que par mes mains serrant désespérément le guidon !...
Simple fait de course, une banale gamelle d’un pilote attardé, au petit matin cruel, et c’en était fini de ces vingt-quatre heures d’endurance ; adieu la couronne de lauriers, la coupe, les flashs des journalistes et la notoriété dans les journaux spécialisés ; peut-être, adieu… ma vie…
Au rodéo de ma machine cabrée, miraculeusement, le choc avec la roue arrière sur la bordure me remit en selle ! Au prix d’une cabriole extraordinaire, magie de la course ou chance inouïe, mes bottes se réapproprièrent les cale-pieds, mes gestes retrouvèrent leurs automatismes conditionnés, mes mains s’emparèrent des commandes du levier d’embrayage et de la poignée de frein !…
Soudain, comme si le calvaire n’était pas encore terminé, je fus projeté en avant par une force incommensurable qui retenait ma machine ! J’eus le temps de me retourner pour constater les dégâts. J’avais déjanté !...
Sous l’impact contre le vibreur, le slick avait éclaté et quitté son logement ! Maintenant, complètement désintégré, il restait des morceaux de caoutchouc prisonniers entre la jante et le bras oscillant...
Accroupi, fébrile et maladroit, saucissonné dans mon cuir trop serré pour ce genre d’exercice, j’arrivai finalement à extraire les résidus de pneu qui entravaient la rotation de la jante, maintenant, nue. Tout près, malgré les drapeaux agités des commissaires de piste, d’autres bécanes passaient en laissant mugir leurs échappements rageurs. Enfin, libéré de ces entraves, péniblement, je poussai ma Kawa jusqu’aux stands. Impudentes, amusées, papillonnantes, les chimères perlaient de sueur, derrière ma visière ; tout était à refaire…
Caoutchouc brûlé (Vegas sur sarthe)
Je venais de monter vivement les rapports
avant d'abandonner le manche à mon experte
dont j'ignorais le nom, Félicie ou Alberte ...
quand j'ai senti soudain fléchir sur mon bâbord
Les courbes étaient aisées, la conduite facile
Gilberte ronronnait tel un tigre repu
j'avais apprivoisé son triangle crépu
mais je me trouvais gauche, empoté, imbécile
Pas question de caler, je suis désorienté
je braque vivement, confiant dans ses airbags
sa cabine avancée équipée pour la drague
Je feins l'apothéose, tente de simuler
mais ça sent le vieux pneu, le caoutchouc brûlé
je sais qu'à cet instant je viens de déjanter
Déjanté? (Laura)
On le dit souvent fou voire déjanté avec un vocabulaire plus familier. On le dit aussi mineur parce qu'il n'est pas aussi connu que Baudelaire ou encore Hugo, redevenu en quelques jours, grâce à Notre-Dame, "bankable" selon un terme moderne.
Pourtant, mon cher Nerval a aussi parlé de Notre-Dame[1] en rendant hommage d'ailleurs à celui qu'il avait défendu lors de la bataille d'Hernani[2]. Il est aussi l'auteur de "Sylvie" qui figure dans les "100 romans[3]" à lire alors qu'"Avril" -d'actualité à l'heure où j'écris-, "Epitaphe" et "Laisse-moi" sont dans "Les 100 poèmes qu'il faut absolument connaître[4]." Moi, c'est "Fantaisie" que je connais par coeur, que je me récite les nuits d'insomnie ou pendant un IRM pour me rassurer. Sont-ce des textes ou des poèmes déjantés? On pourrait sans doute dire d'après "Sylvie" et autre "Filles de feu" ou "Aurélia" que son rapport aux femmes n'est pas très normal mais qu'est-ce que la norme? A part, acheter mes livres sur Nerval, je ne vois pas...
D comme déjanté (Adrienne)
L’Adrienne roulait allègrement un vendredi soir en direction de la maison quand elle a senti comme un cahot inhabituel. Un pneu crevé, a-t-elle fini par deviner.
C’était la première fois que ça lui arrivait mais il faut dire aussi qu’elle ne conduisait que depuis quelques mois.
Le temps de trouver un endroit où se garer – elle était quelque part au milieu des champs, à deux kilomètres de son vert paradis, sur une route de campagne où il était impossible même de se croiser – l’Adrienne roulait sur la jante.
passer comme une corneille à la post-it (joye)
Madame, Monsieur,
Le 3 mai 2019, nous avons eu l’horrible regret de constater que le mot « déjanté » ne figure ni dans le TLFi, ni chez Littré, et que Larousse ne le recense qu’en infinitif. Et qui sait pour le Petit Robert parce que la partie de la première partie – nous-même – ne possède pas d’exemplaire électronique et qu’il est tout simplement sinoque de devoir nous lever et aller fouiller les étagères afin de consulter le lourd volume sans courir des problèmes sérieux pour continuer à rédiger cette lettre d’avertissement sur notre clavier.
Nous vous rappelons qu’utiliser l’argot comme consigne peut nuire à la santé mentale, et bien qu’une anglophone un tantinet zinzin, bardée de vocabulaire inutile (c’est dingue, quoi), et munie de maintes diplômes de langue françoyse, risquât de – non – sût, sût -- reconnaître le mot sans recherche dictionnairesque, une telle négligence de la partie de la deuxième partie – vous -- pouvait la rendre maboule, sinon toquée, voire barge.
Nous vous adressons alors un avertissement afin que ces faits ne se reproduisent plus. En cas de nouvel incident siphonné, nous serions dans l'obligation de prendre des sanctions plus sévères à votre encontre.
Veuillez agréer, chère partie de la deuxième partie, mes sentiments les plus fêlés.
Je, soussignée,
joye loufouque-loifils
🐲 Née une fête de septembre, de la maison L'Aure, première de son nom, reine de l’Iowa, l’imbrûlée et briseuse des chaînes de lettres, maman de personne, Khaleesi de l’Iowaboy, protectrice de mes dents et héritière légitime des sept royaumes d'honneur, sinon davantage 🐲
Liberté (Val)
Elle roulait vers l’Ouest au volant d’une vieille Cadillac qu’elle avait achetée une bouchée de pain à sa sortie de l’aéroport. Elle voulait voir l’Ocean. Pacifique. Une fois dans sa vie. L’Ocean, c’est toujours la liberté. Voilà ce qu’elle était venue chercher aux États Unis: la liberté.
Ça sentait le bitume fondu. Il faisait chaud. Bien plus chaud qu’en France. La route était toujours toute droite. Ça ne ressemblait pas aux routes françaises. Et puis, elle n’avait quasiment croisé aucune voiture depuis des heures. Son GPS lui indiquait qu’elle verrait l’océan le lendemain matin. Alors, elle fonçait. La liberté se trouvait au bout du chemin.
Ce voyage, ça l’avait prise comme ça. Une dispute avec un collègue au travail, puis un mari qui ne semblait plus s’intéresser à elle. Rien n’allait bien, alors. Et cette impression d’étouffer... de ne pas tout à fait vivre, accablée de devoirs, suffoquée de responsabilités. Elle avait acheté un billet d’avion. Pour les États Unis. Son anglais était mauvais. Elle le savait. N’importe ! Elle verrait la côte ouest. Et seule. Et libre!
Elle conduisait ainsi depuis des heures lorsqu’il apparut. Un type avec un sac à dos, qui faisait du stop sur le bord de la route.
Elle hésitât une seconde. Puis pila au dernier moment. Pourquoi pas un peu de compagnie? Que risquait-elle, après tout? Un viol? Un meurtre? Bof, qu’avait-elle à perdre? Sa vie était-elle si intéressante qu’il faille la préserver? La réponse était claire!
Le gars ouvrit la portière, lui sourit, bredouilla un « Thank You » qui sonnait peu anglophone, et s’installa à ses côtés . Il semblait venir d’un pays de l’Est. S’ils parvenaient à communiquer dans un anglais approximatif, elle lui poserait la question. Un peu plus tard, songea-t-elle.
Elle s’apprêtait à lui demander où il se rendait, lorsque la voiture vrilla subitement. Ça fit un boucan de tous les diables. De peur, elle freina sec. Et la cadillac stoppa net, au beau milieu de nulle part. Ils descendirent, en firent le tour avec désolation: elle avait déjanté.
Le type se mit à rire nerveusement. Son rire était communicatif. Elle rit aussi.
Ils cherchèrent un moyen, comme un miracle, en ouvrant le coffre de la vieille voiture. En vain.
Il n’y avait rien à faire, à part attendre qu’un improbable véhicule passe. Et ils feraient du stop à deux.
Le type alla s’asseoir sur le bas côté, avec un léger sourire de résignation. Elle l’imita. Elle ne serait pas sur la côte Ouest le lendemain matin. Elle en aurait presque pleuré, sans le regard doux et malicieux de l’étranger, que la situation semblait laisser de marbre.
Ils commencèrent à discuter, dans un anglais basique, mêlant des mots de français et de... tchèque? Ils conversaient à peine. Ça n’avait aucune importance. Il existe d’autres langages plus explicites sans doute que la parole. Ils semblaient se comprendre autrement. Le langage des corps.
La nuit tombait. Ils mangèrent les sandwiches qu’elle avait préparés en prévision.
Au fil de cette étrange conversation, elle se retenait d’explorer le cou de son compagnon d’infortune. Il avait un cou comme on aime s’y blottir. Et des mains... elle se surprenait à vouloir qu’elles lui parcourent tout le corps.
Elle fut d’autant plus troublée quand elle le vit, le regard fixé sur son buste, et se souvint, en rougissant, que son corsage blanc était assez transparent.
La nuit les enveloppa tout à fait. Et ils s’enveloppèrent tout à fait dans l’unique sac de couchage dont elle disposait. Les nuits étaient froides, ici. Leurs corps s’unirent comme pour se réchauffer, presque par survie, presque par besoin, presque par instinct, presque pas fait exprès.
Au matin, elle se réveilla prisonnière de deux bras étrangers. Prise en otage par le sommeil de l’inconnu. Et pourtant, il lui semblait qu’elle n’avait jamais été aussi libre.
La liberté, la vraie, finalement, ce n’était pas l’océan.
Bad trip (Lecrilibriste)
Il faisait ses vocalises
sur les deux roues déjantées
d'une 2 chevaux surannée
des paroles corrosives
qu'il voulait inoculer
à cette foutue société
pour la fair' s'pâmer
ça ferait un joli clip
deux roues déjantées
dans une casse surbookée
de carcasses désossées
pour illuster le bad trip
où l'em'nait l'adversité
des r'fus d'être managé
Il rêvait de faire un disque
dans la belle langue d'avant
mais personne n'avait l'déclic
c'était plus dans l'air du temps
pour plaire au public
fallait des trucs déjantés
avant c'était plus l'moment
Fallait du hop et du hip
du bruit et des jeans troués
un filet d' voix asthmatique
des paroles sans paroles
gangsta-rap ou d' l'égotrip
du nu-jazz ou du hop-trip
et des allures de drogué
pour être enfin adulé
Et c'est ainsi que Jimmy
sur ses pneus désenchantés
esperait qu'viendrait l'déclic
avec son clip déjanté
ses paroles hallucinées
son vieux jean tout troué
et sa guitare électique
pour plaire au public
Savait pas encore Jimmy
que pour séduire le public
pour qu'il y ait le vrai déclic
fallait savoir patienter
manger d'la vache enragée
camper ton autorité
dir' ce que t'as dans les tripes
être authentique
Déjantée, pourquoi pas ! (maryline18)
Haute comme trois pommes, toujours effacée, qualifiée très vite, par tous, de petite fille timide et sage, c'est comme si mes mots mettaient trop de temps à trouver la sortie ; comme s'ils prenaient à chaque fois le plus long chemin parmis tous ceux qui se présentaient à eux, dans le labyrinthe complexe de mes pensées.
Il se dressait déjà, dès mon plus jeune âge, juste derrière mes lèvres, des gardes bien veillants, dont le rôle était de contrôler un tas de choses. Ces vérifications demandaient beaucoup de temps. Ils voulaient s'assurer qu'il était absolument nécessaire de traduire en phrases mes impressions, des plus agréables aux plus hideuses, mais aussi mes envies, des plus saugrenues aux plus raisonnables, et enfin mes remarques, des plus intéressantes aux plus déconcertantes.
Ces personnages ne voulaient que mon bien être, enfin, il me semblait qu'ils me protégeaient.
Il est vrai qu'une impression trop vite exprimée en serait devenue tellement banale alors que celles qui restaient ainsi coincées, je les enjolivais de petites choses que je piochais ici et là, dans les films qu'il m'arrivait de regarder ou dans mes rêves. Je vous l'ai dit, tout ça prenait du temps. Quand je m'allongeais sur l'herbe, par exemple, et que le vent agitait les branches des arbres alentours, je fermais les yeux et le bruissement des feuilles me rappelait le bruit de la mer, celui des vagues léchant la plage. Je serrais plus fort les paupières et un kaléidoscope scintillant m'offrait les mille reflets argentés des rayons du soleil sur les flots. Je restais de longues minutes ainsi, j'étais bien.
Etrangement, pas une seule fois je ne me souviens avoir formulé l'envie d'aller voir la mer dans toute mon enfance. Mes envies, je ne cherchais pas à les matérialiser, à les réaliser, ni même à les formuler. Je vivais dans l'instant et les journées s'écoulaient.
Il y avait le monde et puis nôtre maison. Il y avait nôtre famille, mon père brutal, et puis tous les autres gens. J'avais la sensation que nous étions différents, de plus en plus d'ailleurs, en grandissant. Je n'aimais pas cette différence. Elle me pesait, me mettait mal à l'aise. J'aurais voulu être comme les autres, comme tout le monde. Je ne savais pas que cette image de "normalité supposée" que me renvoyait "les autres" était juste les éclaboussures de leur bonheur. Je me sentais triste. Au fûr et à mesure que je grandissais, les remarques qui n'avaient toujours pas franchi mes lèvres n'en étaient pas moins devenues, plus structurées, plus légitimes mais aussi plus rebelles, plus dangeureuses. Les gardiens de mes pensées avaient vieilli en même temps que moi. Parler aurait été plus facile alors, mais n'était-il pas déjà trop tard, à quoi bon? Il aurait fallu commencer par le début et ça faisait si longtemps que j'accumulais tellement de ressentiments, de peurs, d'humiliations, de déceptions et de colère.
Chaque étape à franchir avait été difficile : Le passage à l'école primaire (où je n'étais plus autorisé à faire la sieste dans un petit lit), le collège (où je m'égarais dans les couloirs), le lycée (où je ne parvenais à m'intégrer à aucun groupe de filles, lesquelles paraissaient tellement épanouies).
Toute cette souffrance, toute cette incompréhension restait coincée, avec son vocabulaire approximatif, dans les méandres de ma pensée. Elle en tartinait les parois telle une mauvaise confiture de fruits pourris. Que pouvait-elle m'inspirer d'autre que la nausée. Je ne suivais plus en Mathématiques, en Anglais, en Sciences, et alors ! Je sèchais les interrogations, je prétextais des maux imaginaires pour ne plus aller en classe, et alors !
C'est drôle comme on n'interresse personne quand on ne perturbe pas la classe. Il aurait mieux vallu que j'adopte un comportement de déjantée, que j'insulte, que je crie...Au comble de ma malchance, j'étais bien élevée.
Il m'a fallu bien des années pour comprendre que la différence peut être aussi une chance.
Défi #557
J'ai pensé un instant vous proposer Doudou,
mais je me suis rappelé avoir écrit quelque chose
là-dessus à l'occasion du défi #115
(une époque où, vous le constaterez, les défis étaient
un rien plus compliqués que ceux d'aujourd'hui).
Alors, je vous file un truc où même le CNRTL
ne vous sera d'aucun secours :
Déjanté
Se seraient-ils mis sur la ...
Un joli voyage par bongopinot

Je rêvais de voir le monde
Des croix sur ma mappemonde
Voir dans mon caméscope
Quelques villes d’Europe
Et l'envie me gagne
Me voilà en Allemagne
Puis sans marron ni castagne
Je découvre la Pologne
Mon sang ne fait qu'un tour et vise
J’ouvre les yeux sur la tour de Pise
Et le chant des cigales
M’éveille au Portugal
Un petit coup de castagnettes
L’Espagne dans ma lorgnette
Dans mes nuits secrètes
Je fuis vers la crête
Je danse en macédoine
Et t’écris depuis Vienne
Et je tourne la page
Sur la place rouge
Mon cœur ne sera plus gris
Au ciel de la Hongrie
Car j’ai repris mon magot
Sous le rocher de Monaco
CASTAGNETTES!! (Venise)
J’ignore encore si c’est la malchance, ou si cette mésaventure était uniquement le fait du hasard.
Toujours est -il que je me suis retrouvée dans un stage de Flamenco au cœur de la belle Andalousie.
Mes origines ibériques découvertes sur MY HERITAGE.ADN m’obligeaient !
Impossible de me ranger aux abonnés absents, il me fallait renouer avec mes racines .
Quoi de plus normal de plonger dans l’expression la plus forte . Certes une mission humanitaire aurait été plus utile, mais une étrange passion soudaine envahissait tout mon champ neuronal à l’idée d’embrasser cette danse.
Les ennuis ont commencé quand on m’a confié des castagnettes.

Qu’est-ce qui m’avait laissé croire que le maniement des
Castagnettes serait un exercice facile et dénué de difficultés.
He bien c’est une blague !! il y avait même quelque chose d’épique là-dedans une vraie tragédie grecque.
J’aurais pu m’éprendre d’autre chose que du flamenco, je crois même que l’apprentissage de la cornemuse aurait été plus accessible, mais voilà je n’ai pas une once d’ADN irlandaise !!
Je devais être la goutte dans ma généalogie, celle qui fait déborder le vase au son des castagnettes.
Si je devais résumer ce stage je dirais échec, échec zéro pointé
Les castagnettes ont atterri dans un fracas sur le mur.
Si je voulais comprendre la culture ibérique, je savais qu’il fallait que je la subvertisse c’était donc plus dans le flamenco , ni dans la sangria et encore moins dans la paella que je ferais vibrer ma corde ibérique .
Peu à peu je me suis mis dans l’idée, de célébrer Garcia Lorca .
J’ai avancé dans la pénombre du couloir du cour de flamenco et j’ai clamé tout haut un chant de Garcia Lorca.
C’est peut-être mon imagination, mais j’ai senti la terre trembler de toute l’ANDALOUSIE.
Sa langue antique me faisait jouir de son éternité.
Ce n’était pas le fait d’être ailleurs à travers sa langue, mais de saisir cette intimité avec mes ancêtres. C’était du sur mesure, alors que les castagnettes me laissaient froide et nauséeuse.
Depuis j’ai cessé de voyager et ce sont les œuvres écrites qui me portent.
Quelques fois j’entends le son des castagnettes qui parle à travers moi et je souris à L’Espagne.
morceau de baffée (joye)
C'était Anne de Castagne, tireuse de savate,
Revenant de ses conquêtes, en savate, c’est pas bête !
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Revenant de ses conquêtes, tireuse de savate,
Entourée de belles andouilles, en savate, ouille-youille-youille
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Entourée de belles andouilles, tireuse de savate,
Voilà qu'aux portes de chez Joe, en savate, ohé-ého
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Voilà qu'aux portes de chez Joe, tireuse de savate,
L'on vit trois beaux tireurs, en savate de boxe, buerre de babeurre
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
L'on vit trois beaux tireurs, tireuse de savate,
Offrir à leur Champagne, en savate de boxe, dondaine
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Offrant à leur Championne, tireuse de savate,
Un coup de pied dans son grand nez, de savate oh ! ohé, ohé !
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Un coup de pied dans son grand nez, tireuse de savate,
Qui bagarre bien sera la reine, de savate, diga-dondaine !
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Qui bagarre bien sera la reine, tireuse de savate,
Elle a gagné, en savate ouilleyouilleyouille
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Elle a gagné, en savate, tireuse de savate,
Anne de Castagne fila des châtaignes, en savate, dis, dondaine !
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Anne de Castagne fila des châtaignes, tireuse de savate,
Les concurrents sont dans la peine, en savate dis, dondaine !
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Les concurrents sont dans la peine, tireuse de savate,
Ils n'ont plus de dents (la haine !), en savate, dis, dondaine
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Ils n'ont plus de dents (la haine !), tireuse de savate,
Car Anne gagnait toute castagne, en savate oh dis, dondagne
Ah ah ah ! Vivent les savates de joie !
Images de savate retrouvées chez Google images
Le permis de pêche (Pascal)
Les bras en balancier, les doigts joints, la bâche sur le front, la vareuse rentrée dans le pantalon, d’un pas alerte et décidé, je traversais la Cour d’Honneur. Dans cette École, au vu et au su de tous, il n’était jamais bon de traîner seul, au milieu de cette esplanade…
Cet endroit si plat, si rectiligne, si aéré et, paradoxalement, tellement rempli d’embûches, était un pré de joutes occultes. Il s’y lançait des regards noirs, des défis, des « On va se retrouver… ». Approcher trop près un banc d’une région autre que la sienne, c’était signer son arrêt de mort. Les plus anciens cherchaient la castagne, les gradés revêches venaient s’y faire respecter en réclamant des saluts protocolaires ; tels des chefs de meute, les bagarreurs estimaient leurs éventuels adversaires en crachant la salive de leur adrénaline un peu partout…
Un appel ? Une invective ? Une bousculade ? Ne pas se retourner, ne pas répondre et filer au plus vite. Surtout, ne pas sortir la tête des épaules, regarder le sol, marcher vite, comme si on était sûr de là où on allait, c’était le meilleur des laissez-passer…
Même les officiers ne traînaient pas, comme s’ils avaient peur des attroupements des pirates, ici et là ; sur l’étal du rapt, au cours des ficelles en or, ils pesaient le poids de leur rançon… Imaginez six cents révoltés, les plus baraqués en tête, séquestrant le pacha de l’École ! Il faudrait déployer un sacré contingent de saccos aguerris pour les déloger de ce fort brigandage ! Oui, l’air y était franchement malsain ; pour marcher droit, il fallait éviter tous les coups tordus…
J’avais mes lourds brodequins d’atelier aux pieds et, malheureusement, je ne pouvais pas empêcher leur martelage sur le bitume ; cycliques, mes talons tambourinaient l’allée avec des échos de grosse caisse ; ce n’était pas un jour de fanfare, ni un jour de défilé…
Forcément, à mon grand désarroi, j’éveillais l’attention de ceux qui n’attendaient que le petit grain de sable à leur simili-quiétude, pour prouver leur grandissime bêtise…
Gamin, quand j’allais à la pêche, d’étude en curiosité, je m’étais aperçu que nombre de poissons attaquaient le leurre, non pas pour le bouffer, mais seulement à cause du dérangement qu’il occasionnait dans les alentours de leur tanière. Mauvaises vibrations, tranquillité perturbée, gêne rémanente, gueule ouverte, ils sautaient sur l’artifice en le croquant de toute leur mâchoire… Au bruit de mes godasses, ce grand échalas qui arrivait droit sur moi, c’était un brochet dérangé par mon déplacement…
« Hé, toi, là-bas ?!... » Je n’en menais pas large ; je sais des trous de souris dans lesquels je me serais caché en oubliant de respirer ; je sais des nuits où j’aurais pu m’éclipser sans allumer la lumière ; je savais mes castagnettes aussi grosses que deux petites olives, dans un slip bocal beaucoup trop grand…
J’accélérai le pas, il fit de même ; il me rattrapa. « Hé, l’apprenti, je te parle !... » Tel un mur insurmontable, il se planta devant moi ; stoppé net dans mon élan, je devais faire face… « T’es sourd ou quoi ?... » Enfin, je levai les yeux sur lui ; en signe de bienvenue, il me cracha sa fumée dans la figure…
Quand le carnassier était piqué à l’hameçon, le jeu du chat et de la souris s’inversait ; le prédateur devenait le chassé. Entre ses cabrioles et ses départs fulgurants, entre mon matériel et mes aptitudes à la pêche, je bataillais pour garder l’équilibre. Parfois, je parcourais la moitié du tour de l’étang pour ne pas casser ; parfois, je rentrais dans l’eau, jusqu’à la ceinture, pour ne pas le perdre. Je glissais sur la berge, je dérapais sur les cailloux, je m’enfonçais dans la vase.
La lutte était âpre et cruelle, elle était naturellement désespérée, pour lui, et inespérée, pour moi. Plus rien ne comptait que cette capture, le chemin de l’épuisette et le cri de victoire lancé à Dame Nature…
Tout à coup, d’une calotte ajustée, il fit tomber ma bâche ; quand je voulus la ramasser, il donna un coup de pied dedans pour l’éloigner… Ça le fit rigoler ; il regarda son banc pour voir s’il amusait la galerie de ses bleds affalés, dans l’inactivité contemplative…
Mon bâchi, avec le nom de sa légende, traînant à terre, encore bousculé par un autre de ses coups de pied, me blessa comme une entaille profonde plantée dans mon ego.
Comment dire ? J’en ch… tous les jours avec ces pénibles heures d’atelier, cette bouffe approximative, l’éloignement de ma famille et de chez moi ; aussi, cette bâche, c’était ma couronne de roi, celle qui me prouvait que je m’accrochais encore et que je pouvais gagner le pari d’être ici…
Après une lutte homérique, quand le gros poisson était dans la nasse, loin du bord, je le sortais avec précaution, je l’admirais un instant, lui et sa robe d’argent. Comme il ne faut pas faire souffrir les animaux, je le tuais sans façon, avec un grand coup de bâton derrière la tête ; résidus nerveux, le temps de quelques soubresauts, les ouïes ouvertes, il s’immobilisait définitivement dans ma main…
Le mauvais garçon insista avec sa blague de mauvais goût ; il aurait voulu me faire effectuer le tour de la Cour avec ses shoots de footballeur. Il était le brochet jouant avec son pêcheur. Quand il fut à ma portée, et avant qu’il n’esquive le moindre geste, je lui décochai un coup de gourdin… de brodequin, pile dans un tibia ; tenaillé par l’intense douleur, je vis tomber le grand escogriffe, un peu comme un échafaudage qui s’écroule sur lui-même.
Je ramassai ma bâche et je revins vers lui ; recroquevillé sur sa jambe, il avait tellement mal qu’il ne me voyait même pas, dans le faux jour. Il fallait l’achever, ne pas faire souffrir une pauvre bête ; je me plantai devant lui, ne sachant pas comment tuer un con, et puis je me barrai, le laissant à ses souffrances…
La bâche sur la tête, je ne vous raconte pas le plaisir intraduisible que j’avais en plantant mes talons sur le goudron de l’allée principale. L’équipée de son banc ne savait pas trop quoi faire ; il m’avait cherché, il m’avait trouvé, nous étions quittes…
Le petit héros courageux repart vers d’autres aventures et, à l’inverse, le méchant se retrouve puni avec sa guibolle irrémédiablement cassée : ce serait trop bien, si toutes les histoires pouvaient finir comme cela…
Des marches du perron, un gradé avait tout vu ; quand j’ai passé à sa portée, avec l’index recourbé et frétillant, il réclama ma présence devant lui. Ça n’était pas fini, les emmerdes… Hein ?!... Quand je vous disais que, dans cette Cour mal famée, il ne fallait pas y traîner !... Arrivé à six pas, je le saluai comme on salue un amiral ; attendant ses réflexions, je me figeai dans l’attentisme le plus militaire possible…
Un jour, alors que je rangeais un beau brochet dans mon carnier, je vis débouler un garde-pêche, comme un ours à qui on a subtilisé sa proie ; il semblait tombé d’un arbre. Il avait enregistré toute la scène, celle de ce prélèvement dans son étang. Plus zélé qu’un flic au bord de la route du dimanche, il mesura mon poisson, il réclama mon permis de pêche, il fouilla dans ma gibecière, il demanda avec quoi je l’avais pêché ! Pour lui, ce n’était pas normal qu’un gamin comme moi sorte pareil poisson de l’eau ! On aurait dit qu’il était jaloux de ma prise ! En désespoir de cause, j’ai cru qu’il allait vérifier le bon éclairage de mon vélo, si les freins fonctionnaient bien, et si les pneus étaient assez gonflés !... Enfin, n’ayant rien à me reprocher, à regret, il me laissa m’en aller…
J’espérais seulement que ce gradé ne me demanderait pas de lui présenter mon permis de pêche ; je n’en avais pas pour les gros bras qui croisaient… dans la Cour d’Honneur…
La veuve Smith (Val)
Ça castagnait dur dans la rue principale de la petite ville de Pueblo.
Juste devant le saloon. Les hommes volaient par les portes battantes, jetés dehors par le patron. Les prostituées hurlaient, pas tant de peur que pour encourager leurs clients favoris à cogner fort, à faire mordre la poussière à d’autres. D’ailleurs, dans ces rues en terre, il était bien facile de la mordre, la poussière. Cette petite ville d’un territoire à peine colonisé, pas assez civilisé pour être un état, ne l’était pas assez non plus pour paver ses rues, ni même encore pour renoncer aux saouleries, et aux bagarres.
La veuve Smith, dans sa voiture à cheval, tout de noir vêtue, tentait de se frayer un chemin parmi de la castagne.
Les hommes, quand ils la virent, cessèrent aussitôt de se battre, ôtèrent leurs chapeaux pour la saluer respectueusement. Et lui ouvrirent la route qui menait à l’Eglise.
La petite femme très brune et très maigre, d’à peine trente ans, dont la robe noire faisait ressortir la pâleur, leur sourit dignement, c’est à dire légèrement, avec un hochement de tête seulement. C’est ainsi qu’on lui avait appris à se conduire avec les hommes: de manière toujours convenable, afin de ne pas paraître effrontée.
Et elle n’était pas dupe. Elle savait qu’elle était un bon parti à présent. Fraîchement veuve, encore jeune, sans enfant à charge, elle disposait d’une ferme et d’un bon troupeau de bétail à elle, légués par son défunt mari. De surcroît, c’était une femme humble, pieuse, respectable, qui n’avait pas même l’effronterie de monter à cheval. Une femme bien. De celles qu’on épouse. Les hommes se battraient pour elle. Bien sûr, il se disait dans la ville qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants. C’était là son seul inconvénient. Mais plusieurs hommes, dont des veufs avec déjà une marmaille à charge, s’en accommoderaient très bien.
L’office fut célébré en l’honneur de son défunt époux, enterré la veille. Elle parut digne durant tout le sermon du révérend, qui saluait également son courage, sa dignité d’honnête femme.
À la sortie de l’Eglise, les femmes du groupe de tricot lui tendirent des pains de viandes, des tartes, et toutes sortes d’attentions culinaires. C’était ainsi dans cette petite ville. On était solidaires. Surtout envers les veuves. Être une femme seule en ces territoires hostiles n’était pas simple. La vie y était dure, le travail harassant.
Elle reprit la route en sens inverse. Ça ne castagnait plus, en ville. Tout le monde était au pique-nique dominical.
Sauf Les prostituées, qui prenaient une pause bien méritée, assises sur les marches du saloon. La jeune veuve, qui portait le deuil dans une robe très stricte et convenable, se surprit à leur envier leurs décolletés si indécents, et leurs effets de maquillage inconvenants.
Quand elle arriva enfin devant sa propriété, elle sourit enfin. Plus personne ne pouvait l’observer.
Elle s’occupa de son cheval, puis alla ôter ce déguisement de deuil au profit d’une robe maintes fois raccommodée et d’un tablier de travail. La tâche serait ardue, elle le savait. Diriger seule une ferme, sans mari, il y aurait du travail à abattre. Mais enfin, elle préférait ça à la castagne.
Depuis son mariage, elle n’avait connu que les coups. Robert Smith avait été un très mauvais époux. Méchant et revêche. Et alcoolique. Elle n’avait connu, de son mariage, que les coups, les injures, les privations et les humiliations. Et elle n’était pas sterile, non. Son cher époux avait provoqué maintes fausses couches par des coups de pieds dans son ventre.
Comme elle avait été malheureuse!
Mais c’était fini, à présent. Il était mort. D’une belle mort! À lui, la moindre souffrance avait été épargnée. Il ne s’était pas vu mourir.
Elle se remémora ce soir-là.
La nuit était tombée déjà . Il n’avait pas dîné avec elle. Il était revenu du saloon, ivre mort, encore une fois. Elle avait su ce que ça voulait dire: elle serait battue fort. Peut-être à mort. Un jour, il la tuerait, avait-elle songé.
Il était en train de pisser debout devant le porche de leur maison, dos tourné, quand cette idée folle lui était venue.
Elle s’était emparée du fusil toujours chargé, posé sur la petite étagère derrière la porte d’entrée, avait attendu qu’il ait terminé de se soulager, lui avait laissé le temps de reboutonner son pantalon et avait tiré deux coups. Dans le dos.
Il était tombé raide. Mieux valait mourir pendue que sous les coups de cet homme!
Elle s’était ensuite assise dans le rocking-chair sous le porche, le fusil déposé à ses pieds, et avait contemplé le cadavre de son mari en se balançant, toute cette longue nuit de pleine lune.
A l’aurore, elle avait entendu des chevaux approcher de la ferme. Elle avait blêmi. Ils étaient probablement venus la chercher. Elle serait pendue. Son courage de la veille avait soudain disparu. La peur l’avait saisie.
Le groupe de cavaliers s’était approché. Le shérif en tête, suivi du révérend, du patron du saloon et de quelques agriculteurs des environs. Elle n’avait pas bougé. N’avait préparé aucun mensonge, aucun défense.
Les hommes étaient descendus de cheval et leurs regards s’étaient tournés vers le cadavre. Le shérif s’était approché d’elle et lui avait demandé doucement:
« Que s’est-il passé, Mme Smith? »
Elle s’était sentie comme paralysée. Incapable de répondre. La mort lui avait fait très peur à ce moment-là. Elle avait montré d’un doigt tremblant le cadavre de son époux et avait bredouillé fébrilement :
« C’est le.... j’ai eu... peur... j’ai tiré... »
Le shérif, à sa grande surprise, l’avait prise par les épaules, l’invitant à se lever. Le révérend s’était approché à son tour et lui avait pris la main.
« Nous savons, Mary. C’est l’ours, n’est-ce pas? Nous sommes à sa recherche depuis hier. Il a déjà tué un fermier et en a blessé un autre. Vous avez voulu l’abattre pour sauver Monsieur Smith, mais je présume que vous n’aviez jamais touché un fusil de votre vie? »
Maria avait alors aperçu une issue favorable à sa situation. Elle avait hoché la tête, tout simplement.
Les hommes avaient emporté le cadavre avec eux en ville. Et ils avaient envoyé des femmes la chercher afin qu’elle ne reste pas seule.
Elle avait, le jour de l’enterrement de Smith, était félicitée pour son courage et sa grande dignité.
Et aujourd’hui, en tenue de travail, devant sa propriété, elle se sentait forte. Très forte. Elle avait gagné la castagne, cette fois! Plus jamais elle ne serait frappée. Et le monde lui appartenait.
Le lendemain, c’était décidé, elle monterait l’étalon de son défunt mari.
Castañuelas é Castanyols, Olé ! (Lecrilibriste)
Le numéro d' flamenco
commençait derrièr' l'rideau
cinq claquettes de castagnettes
et le silence s'installait
et le rideau se levait
dans la lumière s'avançait
au son des casta
des castañuelas
et des castanyols
Olé !
Celle qu'on appelait Carmen
cheveux noirs ornés d'un peigne
le dos joliment cambré
rouge fourreau volanté
créol' dansant à l'oreille
bras pliés ou bras levés
en gracieuses envolées
tourbillons d' jupons dentelle
comme un' corolle autour d'elle
éclairs blancs dans les guibolles
frappés roulants d' castanyols
talons martelant le sol
au son des casta
des castañuelas
et des castanyols
Olé !
C'était la reine, la vedette
avec son jeu d' castagnettes
qu'elle maniait comme personne
l'insurpassable Espagnole
tous les yeux la poursuivaient
dans l'rond de lumière ambrée
habitée avec audace
d' virevoltes de volte-faces
au son d' ses castañuelas
et la foule transportée
et la foule enthousiasmée
ponctuait d'olé rythmés
le son des casta
des castañuelas
et des castanyols
Olé !
Faut pas trop me chercher ... (Vegas sur sarthe)
J'étais un gringalet c'était une montagne
Castagnettes et castagne
Il était espagnol, je venais de Bretagne
Castagnettes et castagne
Il était torero bouffeur de coucougnettes
Castagne et castagnettes
Je l'ai vu par le petit bout de la lorgnette
Castagne et castagnettes
J'avais eu le malheur de mater sa compagne
Castagnettes et castagne
et de lui renverser sa coupe de champagne
Castagnettes et castagne
J'en ai fait des rillettes, andouillettes et mouillettes
Castagne et castagnettes
Faut pas trop me chercher ...
Castagne et castagnettes
Oh Toulouse ! (Walrus)
Vous connaissez Toulouse, la ville rose ?
Et Nougaro ?
C'est à une chanson de ce dernier qu'un journal local avait emprunté son sous-titre :
SATIRICON, Lou Journal des mémés qui aiment la castagne.
Bon, cet espèce de Canard enchaîné local a disparu en 2012 faute d'avoir accepté de survivre à coup de publicité.
Il était bien dans l'ambiance du patelin.
J'y suis allé une fois : le temps de faire, sur les insistances de mon épouse et malgré mes réticences, un petit tour le long du canal du Midi, on nous avait chouravé tout ce qui dans la voiture portait une poignée (valises, sac de voyage, coffret à CD et même un sac plastique contenant des restes de sandwiches à l'omelette). Il ne restait qu'un bac rempli de bières belges et de pralines de chez Neuhaus, l'essentiel quoi !
Je vous raconte ça parce qu'après ma visite déclaratoire au commissariat de police local j'ai assisté sur le boulevard encombré à une scène apparemment courante puisqu'elle ne semble avoir étonné que moi.
Dans la lente circulation deux mecs à la tête près du bonnet commencent à s'engueuler pour une raison qui m'échappe toujours. Est-ce que le gusse à pied a frôlé la rutilante carrosserie de celui en bagnole ? Toujours est-il que le ton monte, monte et finalement, le mec au volant envoie une mandale (faudra que je vous le propose ce mot-là) au piéton et, profitant d'un peu de dégagement dans la circulation, redémarre. C'était sans compter sur le réflexe de l'autre qui s'était accroché au montant de la portière d'une main tout en envoyant une châtaigne de l'autre. Il est resté accroché à la bagnole pendant plusieurs mètres avant que la file de voiture ne s'arrête à nouveau.
Je n'ai pas assisté à la suite parce que ma file à moi s'est mise à dépasser la leur...
Toulouse ? Plus jamais ! Ils sont fous ces Wisigoths !
Castagne familiale (Adrienne)
Mini-Adrienne a une Tantine qu'elle aime beaucoup ainsi qu'un tout nouveau Tonton qui ne parle pas le français mais qui est gentil quand même.
C'est avec le sérieux qu'on lui connaît qu'elle a porté les deux anneaux d'or, noués sur un coussinet blanc, de la maison jusqu'à l'église et pendant toute la cérémonie, jusqu'au moment où il a fallu les confier au prêtre pour la bénédiction. Elle n'a d'ailleurs lâché le coussinet qu'après avoir reçu l'accord formel de sa Tantine.
Mini-Adrienne a été heureuse et soulagée de voir enfin briller les précieux anneaux au doigt des mariés, qui avaient l'air très heureux aussi.
Puis il y a eu la fête et bien d'autres émotions dont il ne sera pas question aujourd'hui.
Quinze jours plus tard, Tantine est revenue de son voyage de noces. Elle avait un cadeau pour mini-Adrienne.
- Ça vient d'Espagne, lui dit-elle, mais la petite n'avait que cinq ans et aucune notion de géographie.
Dans la boîte, il y avait deux machins noirs d'une forme bizarre, noués par une cordelette. Tous les adultes présents ont voulu faire une démonstration sur la façon de bien les tenir en main pour les faire claquer. Aucun n'y est vraiment parvenu.
Mini-Adrienne était impatiente de pouvoir essayer, elle aussi, mais elle a dû attendre que parents, grands-parents, oncles et tantes les aient eus entre les mains.
Elle a même eu peur qu'on ne les lui abîme, tant la tension et l'émulation allaient grandissantes.
- Les grandes personnes sont décidément très bizarres, s'est dit mini-Adrienne, chose que lui a confirmée sa lecture du petit Prince, six ans plus tard.
![je-suis-dejantee[1]](https://storage.canalblog.com/29/67/447472/123521998.jpg)







