Ça castagnait dur dans la rue principale de la petite ville de Pueblo. 

Juste devant le saloon. Les hommes volaient par les portes battantes, jetés dehors par le patron. Les prostituées hurlaient, pas tant de peur que pour encourager leurs clients favoris à cogner fort, à faire mordre la poussière à d’autres. D’ailleurs, dans ces rues en terre, il était bien facile de la mordre, la poussière. Cette petite ville d’un territoire à peine colonisé, pas assez civilisé pour être un état, ne l’était pas assez non plus pour paver ses rues, ni même encore pour renoncer aux saouleries, et aux bagarres.  

La veuve Smith, dans sa voiture à cheval, tout de noir vêtue, tentait de se frayer un chemin parmi de la castagne. 

Les hommes, quand ils la virent, cessèrent aussitôt de se battre, ôtèrent leurs chapeaux pour la saluer respectueusement. Et lui ouvrirent la route qui menait à l’Eglise. 

La petite femme très brune et très maigre, d’à peine trente ans, dont la robe noire faisait ressortir la pâleur, leur sourit dignement, c’est à dire légèrement, avec un hochement de tête seulement. C’est ainsi qu’on lui avait appris à se conduire avec les hommes: de manière toujours convenable, afin de ne pas paraître effrontée. 

Et elle n’était pas dupe. Elle savait qu’elle était un bon parti à présent. Fraîchement veuve, encore jeune, sans enfant à charge, elle disposait d’une ferme et d’un bon troupeau de bétail à elle, légués par son défunt mari. De surcroît, c’était une femme humble, pieuse, respectable, qui n’avait pas même l’effronterie de monter à cheval. Une femme bien. De celles qu’on épouse. Les hommes se battraient pour elle. Bien sûr, il se disait dans la ville qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants. C’était là son seul inconvénient. Mais plusieurs hommes, dont des veufs avec déjà une marmaille à charge, s’en accommoderaient très bien. 

L’office fut célébré en l’honneur de son défunt époux, enterré la veille. Elle parut digne durant tout le sermon du révérend, qui saluait également son courage, sa dignité d’honnête femme. 

À la sortie de l’Eglise, les femmes du groupe de tricot lui tendirent des pains de viandes, des tartes, et toutes sortes d’attentions culinaires. C’était ainsi dans cette petite ville. On était solidaires. Surtout envers les veuves. Être une femme seule en ces territoires hostiles n’était pas simple. La vie y était dure, le travail harassant. 

Elle reprit la route en sens inverse. Ça ne castagnait plus, en ville. Tout le monde était au pique-nique dominical.

Sauf Les prostituées, qui prenaient une pause bien méritée, assises sur les marches du saloon. La jeune veuve, qui portait le deuil dans une robe très stricte et convenable, se surprit à leur envier leurs décolletés si indécents, et leurs effets de maquillage inconvenants. 

Quand elle arriva enfin devant sa propriété, elle sourit enfin. Plus personne ne pouvait l’observer. 

Elle s’occupa de son cheval, puis alla ôter ce déguisement de deuil au profit d’une robe maintes fois raccommodée et d’un tablier de travail. La tâche serait ardue, elle le savait. Diriger seule une ferme, sans mari, il y aurait du travail à abattre. Mais enfin, elle préférait ça à la castagne.

Depuis son mariage, elle n’avait connu que les coups. Robert Smith avait été un très mauvais époux. Méchant et revêche. Et alcoolique. Elle n’avait connu, de son mariage, que les coups, les injures, les privations et les humiliations. Et elle n’était pas sterile, non. Son cher époux avait provoqué maintes fausses couches par des coups de pieds dans son ventre. 

Comme elle avait été malheureuse! 

Mais c’était fini, à présent. Il était mort. D’une belle mort! À lui, la moindre souffrance avait été épargnée. Il ne s’était pas vu mourir. 

Elle se remémora ce soir-là. 

La nuit était tombée déjà . Il n’avait pas dîné avec elle. Il était revenu du saloon, ivre mort, encore une fois. Elle avait su ce que ça voulait dire: elle serait battue fort. Peut-être à mort. Un jour, il la tuerait, avait-elle songé. 

Il était en train de  pisser debout devant le porche de leur maison, dos tourné, quand cette idée folle lui était venue. 

Elle s’était emparée du fusil toujours chargé, posé sur la petite étagère derrière la porte d’entrée, avait attendu qu’il ait terminé de se soulager, lui avait laissé le temps de reboutonner son pantalon et avait tiré deux coups. Dans le dos. 

Il était tombé raide. Mieux valait mourir pendue que sous les coups de cet homme! 

Elle s’était ensuite assise dans le rocking-chair sous le porche, le fusil déposé à ses pieds, et avait contemplé le cadavre de son mari en se balançant, toute cette longue nuit de pleine lune. 

A l’aurore, elle avait entendu des chevaux approcher de la ferme. Elle avait blêmi. Ils étaient probablement venus la chercher. Elle serait pendue. Son courage de la veille avait soudain disparu. La peur l’avait saisie. 

Le groupe de cavaliers s’était approché. Le shérif en tête, suivi du révérend, du patron du saloon et de quelques agriculteurs des environs. Elle n’avait pas bougé. N’avait préparé aucun mensonge, aucun défense. 

Les hommes étaient descendus de cheval et leurs regards s’étaient tournés vers le cadavre. Le shérif s’était approché d’elle et lui avait demandé doucement: 

« Que s’est-il passé, Mme Smith? »

Elle s’était sentie comme paralysée. Incapable de répondre. La mort lui avait fait très peur à ce moment-là. Elle avait montré d’un doigt tremblant le cadavre de son époux et avait bredouillé fébrilement :

« C’est le.... j’ai eu... peur... j’ai tiré... »

Le shérif, à sa grande surprise, l’avait prise par les épaules, l’invitant à se lever. Le révérend s’était approché à son tour et lui avait pris la main.

« Nous savons, Mary. C’est l’ours, n’est-ce pas? Nous sommes à sa recherche depuis hier. Il a déjà tué un fermier et en a blessé un autre. Vous avez voulu l’abattre pour sauver Monsieur Smith, mais je présume que vous n’aviez jamais touché un fusil de votre vie? »

Maria avait alors aperçu une issue favorable à sa situation. Elle avait hoché la tête, tout simplement. 

Les hommes avaient emporté le cadavre avec eux en ville. Et ils avaient envoyé des femmes la chercher afin qu’elle ne reste pas seule. 

Elle avait, le jour de l’enterrement de Smith, était félicitée pour son courage  et sa grande dignité. 

Et aujourd’hui, en tenue de travail, devant sa propriété, elle se sentait forte. Très forte. Elle avait gagné la castagne, cette fois! Plus jamais elle ne serait frappée. Et le monde lui appartenait. 

Le lendemain, c’était décidé, elle monterait l’étalon de son défunt mari.