Entre deux sommeils, les bruits lui parvenaient sans qu'elle puisse les identifier, comme filtrés par une épaisse couche de coton hydrophile.
En effet, à l'étage du dessus, des verres se cognaient, des pas résonnaient, des voix se répondaient. Des "toc toc toc" précipités et des bonjours, prononcés avec un tel automatisme qu'ils ne semblaient pas attendre de retour, la sortaient peu à peu de sa torpeur.
Ses paupières étaient encore closes, son corps inerte. Une odeur connue de sa mémoire olfactive flottait dans la pièce. Déjà, le dégoût transformait son visage en une moue qui lui rapprochait les yeux et qui lui remontait le nez. Elle aurait voulu la chasser en plaquant promptement l'une de ses mains sur ce dernier, mais n'en avait pas le courage.
Les bruits, semblaient se rapprocher. Ses doigts frolèrent, dans un geste involontaire, le drap qui lui parut rugeux et lourd. Alors qu'elle ouvrait les yeux, un réflexe de rejet, la fit se redresser. Sa couleur grise était répugnante et de nombreuses tâches y étaient vilainement incrustées.
Bêtement, il lui vint à l'idée que ces salissures ne partiraient pas au premier lavage et qu'il faudrait le faire tremper dans un bain additionné de javel. C'est en le repoussant qu'elle constata que son corps n'avait plus de peau, plus de frontière bactérienne, plus d'enveloppe ! A moitié endormie ( elle n'avait pas encore bu de café !), ce détail la contrariait . Il devait y avoir une explication rationnelle à toute cette nouveauté. Elle faisait toute fois preuve d'un calme surprenant.
(Un corps sans enveloppe...de quoi devenir timbrée non ?)
Elle fut distraite un instant par le cri d'une souris qui traversa la pièce, en diagonale. Dans un coin, trainaient des bidons, des cartons avachis, du linge sale. Dans l'autre, des vieux balais remplis de toiles d'araignées, une casserole sans manche et un charriot de cantine rouillé.
Elle était donc dans une cave... Elle reconnaissait maintenant cette odeur désagréable d'humidité. Assise sur le lit de fer, elle regardait ses organes, lesquels, semblaient fonctionner à priori normalement, mais ils ne tenaient en place que grâce à une sorte de gélatine transparente. Elle ne ressentait bizarrement aucune douleur mis-à-part une migraine lancinante.
- Ses lunettes, où étaient ses lunettes ?
Ah oui, elle se souvint, elles les avait oublié dans le hall de gare, posés sur son dernier roman : "Les six reines savaient-elles nager ?", une reconstitution historique de ce curieux massacre de l'Epiphanie 1793 attribué aux "sans culottes". Un partage de galette qui avait mal tourné, sans doute...La fête s'était terminée dans la Seine.
"Bonjour, combien de tartines ? Du lait? Du café ?" La voix du dessus lui arrivait plus distinctement..."
C'était donc le matin. Elle avait faim. Elle devait se trouver au sous- sol d'un hôpital. Oui, elle revit les brancardiers qui l'avaient ramassé sur le trottoir, leur précipitation, leurs chuchotements, le grand ascenseur de l'entrée et l'inscription sur la porte battante du long couloir sombre : HISTOLOGIE, EXTRACTIONS, interdit au public.
Une femme en blouse blanche entra, accompagnée d'un jeune chirurgien, Docteur Boucher,( bel homme ), c'était écrit sur la poche de sa blouse, son nom bien sûr !
-" Cette femme est sous anesthésie de synthèse, poursuivez le travail commencé !"
...
(Dans un réflexe enfantin, elle faisait semblant de dormir)...
...
La supposée Chef de service poursuivit d'une voix adoucie et avec un sourire qu'elle détesta aussitôt :
- "Tous ses organes sont en exellent état, ils partiront pour l'Asie en fin de journée, par avion. On nous en offre un bon prix ! Suivez la procédure habituelle de prélèvement, la famille ne s'est pas manifestée !"
Etant sûre maintenant qu'elle rêvait, elle fit un clin d'oeil au Médecin et lui dit :
- Vous pouvez emballer mon coeur ? c'est pour offrir !
( Boucher, c'est pas un nom de chirurgien, sauf dans les mauvais rêve ! )