1973. M’man, coincée entre sa petite cuisine sans fenêtre et la poussière omniprésente du ménage, elle ne sortait pas beaucoup. Les jours de courage, le plus loin qu’elle allait, c’était au marché du vendredi, les halles, son petit magasin de mercerie, en bas de Romans. Sa seule vision du monde, ses fantasmagories de voyage, c’était à travers les livres de la Bibliothèque Municipale, qu’elle dévorait pendant des nuits entières. Quand elle a su que j’allais faire escale à Corfou, cela l’a tout de suite mise dans un état de grande exultation. Par personne interposée, c’est-à-dire moi, elle allait enfin visiter la Grèce, situer les Cyclades, retrouver ses héros de l’Iliade…
A mon retour, je devais tout lui raconter, dans les moindres détails et sans rien omettre ; pourtant, elle en savait plus que moi. En m’attendant, elle avait lu des tas de bouquins sur la Grèce, pointé son doigt sur l’île, dans notre grand Atlas familial du Rider Digest, s’était renseignée sur l’Histoire du pays, sa géographie, ses mœurs, ses croyances
Toute réceptive, elle me harcelait gentiment avec ses questions précises ; si j’avais visité l’Achilléion, le palais de Sissi, si j’avais grimpé jusqu’au fort d’Angelokastro, le fort médiéval byzantin au-dessus de la mer Egée, si j’étais allé voir telle chute d’eau ou telle statue, si j’avais goûté à la moussaka, si j’avais bu de l’ouzo, si j’avais atteint le sommet du mont Pantokrator, d’où l’on peut voir l’Albanie et la Grèce continentale, si j’avais senti les effluves de telle forêt d’oliviers, etc. M’man, je suis sûr que si elle avait pu entrer dans mes habits de mataf, elle aurait promptement déserté sa cuisine et pris ma place…
Elle était toujours un peu déçue avec mes explications plus prosaïques qu’exploratrices, mais elle ne le montrait pas ; elle se contentait de mettre des adjectifs en couleur dans chacune de mes phrases, d’y apporter des senteurs quand je lui racontais des jardins fleuris, de saliver aux spécialités locales, celles qu’on avait goûtées au restaurant, et d’acquiescer, philosophe, aux mensonges extravagants que je déblatérais pour lui faire plaisir…
Mais est-ce que j’avais vu « Les roses blanches de Corfou », ces roses si chères à la chanson de Nana Mouskouri ?... Est-ce que j’avais vu le soleil dans le ciel bleu ?... Le parfum était-il si doux quand l’aurore vient d’éclore ?... Est-ce que le printemps y donnait ses plus beaux jours ?...
En fait de ciel bleu, c’est la grisaille oppressante qui nous avait accueillis à cette escale ; un ciel de traîne où tous les nuages de la Méditerranée semblaient concentrés au-dessus de l’île. Cela donnait à l’ambiance des ombres bizarres courant sur la ville, des bavures jaunasses de soleil comateux, des couleurs sales, peintes anarchiquement sur les murs des maisons. La mer Ionienne, d’habitude si bleue, si profonde, si transparente, battait ses rochers sans façon ; le ressac entretenait une bouillasse brunâtre dans les criques et le long des plages. Comble de malchance, notre bateau était à quai, pas loin d’une tannerie de peaux de moutons, aux effluves particulièrement nauséabonds. L’air était irrespirable et, sur le bord, on avait rappelé au *poste d’étanchéité numéro trois, tant ça prenait à la gorge…
Dans un magasin de souvenirs, le long du port, on avait fauché des babioles sur les étalages ; vous savez, ce genre de choses inutiles qu’on jette au premier déménagement parce qu’on ne les a pas méritées.
On avait loué des mobylettes, aussi ; le gérant du garage nous réclamait un dépôt de garantie plus important que notre solde ! On avait mis notre bateau en caution !... Il faut dire qu’un autre « escadre » avait fait relâche avant nous et, à voir tous les vélomoteurs en réparation au fond de son hangar, il semblait échaudé, le bailleur !...
Il paraît qu’Ulysse a fait escale à Corfou, avant son retour en Ithaque ; nous, on s’en foutait. Nous, nous n’étions pas des Ulysse, mais nous avions des hélices cousues sur nos manches et cela suffisait à notre intrépidité démesurée. En évitant les flaques d’eau, les moutons baladeurs et les nombreux nids de poule, chaufferie arrière contre machine arrière, nous mesurions notre inconscience pendant des courses effrénées, sur les routes escarpées des alentours…
Dans cette île verte, au bout de la route, on avait bien trouvé un resto mais on n’avait plus assez de drachmes à aligner sur la table pour nous sustenter avec les produits du coin ; de toute façon, on ne comprenait rien à la pancarte du menu. Ils n’avaient même pas de steak-frites-salade… Sur la terrasse, nous nous étions contentés de calmer notre faim avec des tournées de *Zéos et des rires spontanés en assaisonnements insatiables.
L’un de nous avait raconté à un matelot bourru de la bande, qu’on était chez les hellènes. Il n’avait pas inventé l’eau chaude, celui-là ; du troisième tiers à la machine arrière, c’était le garant du bon fonctionnement de la *TPH, pendant son astreinte de quart. Fantaisie ou ignorance, à chacune des filles qu’il croisait dans la rue, il demandait si elle ne s’appelait pas Hélène… Au retour, c’est la pluie qui nous a rattrapés et c’est bien de la chance si aucun de nous n’a basculé sur les rochers de la côte… Mais tout ça, je ne pouvais pas lui raconter…
Bien sûr, m’man, j’ai vu les roses blanches de Corfou ! Il y en avait plein les jardins des autochtones ! Les parfums ? Ils étaient tous sensationnels, ils embaumaient les ruelles ! Chaque quartier avait ses fragrances personnelles ! On aurait pu donner des noms de bouquet aux boulevards ! Je fermais même les yeux pour mieux les garder dans ma mémoire olfactive ! Ils étaient plus odorants que chez Davion, notre fleuriste du cours Bonneveau ! C’était comme dans la chanson de Hugues Aufray, partout, il y avait des jonquilles et des lilas !... Les levers de soleil ? Plus étincelants que dans la riche bijouterie de la rue Jacquemart, éclairée aux guirlandes de Noël !...
Oui m’man, là-bas, c’est toujours le printemps ! Si tu avais vu les allées de bougainvilliers penchant leurs branches sous le poids des fleurs odorantes ! Et les orchidées ! J’ai aperçu des variétés pas encore répertoriées dans les dictionnaires des botanistes ! Dans le ciel, volaient des rouges-queues, des roitelets huppés, des aigrettes, des ibis, des avocettes !... C’était un véritable feu d’artifice de gazouillis pendant notre passage !...
Il fallait que je lui rapporte du dépaysement, de l’exil en couleur, du chatoiement exaltant, de la fanfare exubérante, des effets paradisiaques, pour qu’elle se sente ailleurs que dans sa cuisine, sa couture et sa domesticité ordinaire. J’en remettais des couches et des couches avec du vernis brillant par-dessus pour l’éblouir… encore et encore. Elle soupirait, m’man, comme si elle sentait tous ces effluves extraordinaires à portée de ses narines frémissantes ; elle s’échappait de sa cuisine ; elle bronzait de tout le soleil que j’avais apporté dans mes bagages. Elle n’était pas dupe, mais elle se prêtait volontiers au jeu de mes mensonges, avec des « ha » et des « ho » de contemplation entendue…
Alors, m’man, avec quelques larmes voyageuses, en cartes postales placardées sur son tablier, elle fredonnait la chanson de Nana Mouskouri comme si c’était l’hymne de la Grèce…
Poste d’étanchéité numéro 3 : Refermer les portes extérieures derrière soi.
Zéos : Bière.
TPH : Turbo Pompe à Huile.