J'ai voulu voir Vierzon et on a vu Menton, tout comm' dans la chanson mais ça rime en citron, le musée Jean Cocteau et le limoncello ça te mont' à la tête, pourtant ça rime en eau.
T'as pas aimé Cocteau, pas plus les pédalos, j'aurais bien voulu jouer, t'aimes pas les casinos. Au clos du Peyronnet j'aurais pu te noyer si tu ne vivais pas toujours avec ta bouée!
J'ai voulu voir Lisieux et on a vu Honfleur, qu'est c'que t'as dans les yeux, t'es bien comm' ta soeur... qui est bien comm' ta mère. Honfleur, ça te plait bien? ça m'étonne à moitié c'est là qu'est né Boudin.
Dans le bassin à flot j'aurais pu te noyer si tu ne
sortais pas toujours avec ta bouée... alors on a quitté Honfleur et ses musées, ses vieux greniers à sel où t'aurais pu rester.
T'as voulu voir Paris mais c'était en travaux je te l'avais bien dit, en mai c'est Waterloo; tous ces tas de pavés et ces flics en armure jaillis de la fumée, ça t'avait une allure!!
C'est bien pour les photos mais c'est pas très pratique, mes tongs avaient pris l'eau, et toi une sciatique. On a été déçus, le Mont ne valait rien, Pigalle était désert... la grêve du tapin?
Alors quand tu m'as dit "Je n'irai pas plus loin" et puis tous tes Bla Bla et tes "Je te préviens" je t'ai plantée ici, c'était rue des Martyrs, ta bouée en plastique te seyait à ravir.
A toi l'accordéon, les flons flons, le musette, Madeleine et sa bouée, tu dois faire un tabac, tandis que libéré, bientôt sur la Croisette je vais enfin m'offrir des vacances
de roi.
Comme dans la croisière s’amuse … … On s’est retrouvé vingt aujourd’hui sur le pont pour le réveil musculaire comme dit Martin. Il en a de bonnes le moniteur : « Allez, levez les jambes, plus haut, rentrez le ventre, inspirez, expirer ». Une véritable torture matinale ! Il faisait déjà très chaud et Martin était en sueur… quant à moi fraiche comme une rose !!!
Côté restauration … Le premier jour, on a voulu tout goûter, tout essayer… de l’onctueuse tarama aux douces amères feuilles de vigne sans oublier les lentilles à l’huile d’olive, le tzatziki, les feuilletés au fromage, les poivrons et les aubergines grillées… puis les brochettes de mouton, les boulettes de viande, la moussaka … les médaillons de langouste, les crevettes, les crabes… C’était la folie devant le buffet… A croire que les gens ont jeûné pendant des mois : de véritables ogres ! En rentrant chez eux, ils diront « on a bien mangé » au lieu de dire « c’était beau » …
… Dans une heure, commence dans le grand salon la « Nuit des déesses ».. tout un programme ! Martin s’est déguisé en Dionysos, dieu du vin. Il porte au front une large couronne de feuilles de vigne, sa robe aux multiples plis tombe, bien heureusement, jusqu’à ses pieds et ne s’arrête pas comme certaines au-dessus des genoux, offrant le spectacle de grosses jambes velues ou trop maigres mollets… d’autres ont même gardé leurs chaussettes… Martin s’est carrément prosterné à mes pieds quand il m’a découvert en nymphe, « tu es la plus belle ! » .
Terre !! … Pendant une heure, le bateau s’est vidé. Au bout du quai, les autocars nous attendaient. Visite guidée de l’île. Comme d’habitude, une poignée d’irréductibles sont restés à bord, ceux là ne sont venus que pour le bateau, la mer, le jeu … Pour échapper au troupeau des touristes, on a décidé d’emprunter d’autres chemins… envie de découvrir l’île sous un autre angle. Le paysage était magnifique, paradisiaque même .. des oliviers à perte de vue, des vignes omniprésentes et surtout cette odeur dans l’air chargée d’agrumes : citrons, oranges.. On s’est arrêté dans un petit village puis ballade dans les petites rues pavées. Bien sûr à la première échoppe je n’ai pas résisté à m’offrir un joli napperon. Une petite dame, au visage buriné par le soleil et le temps, vêtue de noir, m’a regardé avec un grand sourire. J’ai craqué !
Jeudi 21 mai 2009. Départ
ce matin à 10 h 30 en direction de Saint-Malo. Après avoir tournicoté près de
l’embarcadère des ferries, on va garer la voiture à l’endroit habituel, dans
l’avenue face à la gare. L’embarquement à bord est prévu à 16 h 30 pour un
départ à 17 h 30. Si j’avais voulu jouer au con j’aurais emporté avec moi le
« Guide du routard Catalogne » que Mme Chèvrefeuille m’a prêté. Nous
avions prévu en effet de nous rendre à Barcelone avec la Maison de quartier
mais ce voyage a été annulé. C’est Jersey qui s’y colle pour remplacer !
J’ai été aussi interdit de sac à dos rouge. Cela fait
vingt-cinq ans qu’il voyage sur mon dos, le vieux coco, mais il a été délaissé
au profit d’une valise à roulettes et longues poignées que l’on tire derrière
soi comme les mamies font avec leur caddie sur le marché des Lices. Marina m’a
acheté ça ! Elle me modernise à tour de bras ! Au secours ! Je
vais recevoir un téléphone portable à Noël !
On laisse les valises dans le coffre et on va faire un tour
à Saint-Malo intra muros. Je refais pour la énième fois des photos d’enseignes
au fil de notre avancée dans des rues ensoleillées. Au moment de pique-niquer,
Marina s’aperçoit qu’elle a laissé ses sandwiches dans le coffre de la voiture.
Du coup on va déjeuner à la crêperie Gallo où nous avons nos habitudes.
L’après-midi, après un tour sur les remparts, nous rendons visite à la tombe de
Chateaubriand sur le grand Bé. C’est la première fois que je m’approche d’aussi
près de cet empêcheur de respirer en rond.
Autrement dit, « Ferme ta gueule, passant, le poète
romantique écoute ses ongles pousser » !
Nous redescendons jusqu’au sillon et nous nous adonnons sur
la plage à une sieste de décompression. A trois heures et quart nous repartons
tranquillement vers la voiture, débarquons les valoches et les traînons jusqu’à
l’embarcadère. C’est quand même bien, Internet ! Madame Bourgeoizovna a
commandé et payé ainsi notre voyage et du coup, en échange de sa feuille de
papier, elle reçoit au guichet de Condor Ferries d’un genre d’hôtesse de la mer
deux billets qui nous donnent le droit de monter dans un gros bateau et de
partir aux îles !
Evidemment, pour moi qui ne voyage qu’en train, voiture et
vaporetto d’habitude, tout cela est nouveau et je m’inquiète un peu du sort de
ma belle valise qu’on m’a confisquée alors que je n’étais pas encore habitué au
bruit d’enfer que font ses roulettes. On l’a jetée sur un tapis roulant. « Houla !
Aïe ! Ouille ! » crie-t-elle.
On attend une petite heure dans la salle d’attente puis on
fait la queue à la porte 2. Il faut montrer son faciès (je l’ai) et sa carte
d’identité (je l’ai aussi) au douanier qui n’est pas un imbécile puisqu’il
connaît les sketches de Fernand Raynaud. Puis on passe dans une autre salle
d’attente. Enfin on monte dans un bus qui nous libère à l’arrière du
Ferry : on dirait un grand parking souterrain dans lequel s’engouffrent
des tonnes de bagnoles (ça va flotter, ça ?) et une file indienne de
piétons aussi peu ravis que moi qu’on leur ait pris leur valise ! Dans le
garage, nous montons un escalier puis on s’installe dans une espèce de grand
restaurant genre Flunch autour de tables de six personnes devant des télés
allumées. Sur l’écran une fille montre comment déficeler le gilet de sauvetage
qui est sous les sièges et faire joujou avec le toboggan d’évacuation en cas de
collision avec le Titanic mais tout le monde a l’air de s’en foutre. Peut-être
que le Titanic a déjà coulé ? On ne me dit jamais rien à moi !
En fait moi j’ai surtout peur de vomir après tout ce que
j’ai mangé à la crêperie et tout ce que m’a raconté ma collègue Nelly qui vomit
régulièrement sur ce trajet mais bon, je ne devrais pas l’écouter, c’est une
fille qui a le mal de mer dès qu’elle monte dans une barque aux étangs d’Apigné.
De fait, la traversée est hyper-tranquille, même si le commandant a dit que la
mer était agitée, et on est moins balloté ici que dans un TGV. En plus on
n’essaie pas de nous vendre des sandwiches SNCF ! Le seul désagrément
c’est cette odeur de haricot de mouton à 6 heures de l’après-midi et le
spectacle désolant des consommateurs indécrottables qui se ruent sur le magasin
Duty-Free ! Les gens ne sont pas encore arrivés à Jersey qu’ils achètent
déjà des souvenirs !
Au débarquement, douane à nouveau, contrôle de la carte
d’identité et du faciès qui n’a pas changé et puis récupération des bagages sur
un tapis roulant comme dans les aéroports. Trop drôle ! Mort de
rire ! Sauf que tout le monde à la même Samsonite sans sonnette
passe-partout et finalement c’est Marina qui reconnaît la mienne parmi la
foule. L’achat d’un autocollant « My heart belongs to Daddy but this case
belongs to Joe Krapov » va vite s’avérer indispensable !
Mon plan de Saint-Hélier, tiré sur l’imprimante à la
dernière minute, s’avère plus pratique pour trouver l’hôtel que la carte à 11
euros que j’ai achetée à la librairie Ariane à Rennes. Le Norfolk Lodge Hotel
se trouve sur le Rouge Bouillon, drôle de blaze pour une rue mais ici, ce sont
les îles anglo-normandes : les noms de lieux sont en français mais on ne
parle que l’anglais. Il est 19 h 15 en France mais du fait du décalage horaire,
il est 18 h 15 ici. Le voyage n’a duré qu’un quart d’heure, un peu long,
certes, mais un quart d’heure quand même !
Il y a une belle lumière de couchant. Je repère déjà
quelques façades colorées et nous sommes réjouis du fait que les voitures, ici,
roulent à gauche. C’est la première fois que je vois ça en vrai ! C’est
dangereux aussi quand on veut traverser mais au bout des quatre jours on aura
fini par s’y faire. Maintenant qu’on a le réflexe, c’est pour traverser en
France que ça devient dangereux !
A l’hôtel, la petite réceptionniste qui porte un prénom
italien ou roumain nous donne la clé n° 54 ! On comprend tout ce qu’elle
nous dit mais comme la porte de l’escalier pour le premier étage est sans
poignée, je demande à une autre personne de nous aider et… elle comprend ce que
je lui demande ! Waooh ! Ca sert finalement pour quelqu’un qui a
juste fait allemand-latin-russe au collège d’écouter les Beatles et de lire les
licences des cochonneries électroniques que mon patron achète pour Madame
Versité !
La chambre 54 est impeccable avec un lit qu’on dirait à
trois places, les douches sont bienvenues. Après un petit peu de rangement,
nous ressortons en repérage et surtout, en guise de repas de ce premier soir,
nous pique-niquons devant la mer et le « Frégate café » sur un banc
de l’Esplanade au bout de Kensington place. On avait faim ! Un vent frais
se lève. On va faire un tour vers le centre, avec une jolie lumière sur Seaton
place, Sand Street, King street et puis on tourne à gauche dans Halkett place
et on revient par Burrard Street, Union Street, Parade street et Saville
street. Déjà plein de photos de maisons colorées et d’autres repérées :
une maison violette, une porte arc-en-ciel devant laquelle, au moment ou
j’allais déclencher, une bagnole s’est garée !
Je crois que Jersey va nous plaire !
P.S. Pour celles et ceux
que cette destination intéresse, j’ai volé à Marina quatre pages de son carnet
de voyage : c’est son récit de la journée du lendemain. Le style est plus
sobre mais l’iconographie est plus classe !
On ne s’est pas rendu compte tout de suite que
le disque était rayé. C’est parce qu’on était occupé à tirer sur le joint et à
faire mine de planer. Et puis aussi, c’est parce que Jeanjean écrivait et que
moi j’étais occupé à lire les élucubrations incompréhensibles de William
Burroughs. Cette littérature-ci était à la mode, mais ça ne me plaisait pas
trop. Je préférais m’en tenir à Kerouac. Ça me plaisait bien d’être sur la
route, je m’y sentais bien.
Pour en revenir à la galette de vinyle rayée,
c’était un disque de Ravi Shankar, une musique assez lancinante pour donner le
change quand la tête de lecture de l’électrophone se prend les pieds dans le
tapis. Jeanjean a quand même fini par se rendre compte que son disque était
bousillé alors il a relevé le bras du tourne disque assez brutalement, ce qui
fait qu’on a entendu une espèce de raclement fatal, et ceci explique cela,
n’est-ce pas. Quand on n’est pas soigneux, voilà ce qui arrive.
Personnellement, je n’étais pas trop désolé pour Ravi Shankar, mais Jeanjean
était dans une période baba, envisageant vaguement d’aller faire un tour du
côté du Népal, et moi je lui souhaitais bon vent, si on peut dire, n’ayant que
peu de goût pour l’exotisme bariolé. Je luis avais quand même fait remarquer
que Shankar n’était pas népalais.
Après avoir remisé le roi du sitar dans sa
pochette, il a ajouté quelques mots à sa prose avant de me dire, écoute ça, et
il s’est mis à me lire sa production, qui n’était pas mal ficelée, même si ça
n’était qu’un début et qu’on restait sur sa faim. Il y avait là l’histoire
assez banale et naturelle d’un garçon qui s’immisce dans une fille, et Jeanjean
y avait ajouté une trouvaille assez saugrenue quant au vacarme produit par les
poils des protagonistes qui s’entrechoquent. J’étais bizarrement émerveillé par
ce trait d’esprit, quoi qu’un peu jaloux aussi, parce que c’était moi
l’écrivain, là-dedans, bon sang de bonsoir.
Jeanjean a fait mine de vouloir mettre un
autre disque, c’était Bob Marley, alors je me suis écrié qu’on n’allait pas
faire le tour du monde, merde, même si comme dit le poète, « qu’est-ce
qu’on peut voyager, dans une petite carrée », tsoin, tsoin, tsoin.***
J’ai dit, et si on faisait un voyage,
plutôt ?
Jeanjean m’a pris au mot, il a entassé des
trucs dans une sacoche de l’armée, on est passé chez moi pour prendre la tente
et les duvets, et mes trucs à moi dans une autre sacoche de l’armée (décorée
d’une croix languedocienne au feutre indélébile, j’étais dans ma période
occitane). On a dit au revoir à nos mères respectives. J’ai pris place au
volant de ma vieille 4L à trois vitesses, et nous avons mis le cap sur l’ouest.
Tu parles d’un voyage, disait Jeanjean, la mer est à même pas deux cent bornes,
et après, y a rien (il faisait abstraction de l’Amérique et même de l’Angleterre).
On a planté la guitoune à côté d’une chapelle,
face à la mer. Et puis on est allé faire un tour sur la falaise. J’ai toujours
été fasciné par les falaises d’Etretat, elles sont vachement impressionnantes.
Evidemment, pour être fasciné, il faut les avoir vues de ses yeux vu au moins
une fois.
Jeanjean a fouillé dans sa sacoche et en a
sorti une boîte d’allumettes, et dans la boîte je voyais des petits grains
noirâtres qui ressemblaient à des cachous. C’est de l’acide, a dit Jeanjean. Et
sans se poser trop de questions, on a gobé les cachous.
Du haut
des falaises, nous nous abîmions dans un paysage irréel, je voyais jaillir des
rayons d'un vert cru à l'horizon, les rayons du soleil à travers de gros nuages
annonciateurs de pluie, mais qui s'en souciait, lentement du rouge puis du
pourpre ensanglantaient l'espace, on se serait cru dans un tableau
expressionniste, sauf qu'à ce moment là, je n’avais encore jamais entendu
parler d'expressionnisme ni même d'impressionnisme, j’étais encore en friche de
ce côté, je voyais le paysage vibrer comme s’il avait été peint sur de la tôle,
kitsch en diable, et il y avait plein de goélands qui planaient autour de nous
et qui venaient nous narguer tout près.
Alors
Jeanjean s’approchait du bord, il me flanquait les flubes, mon ami, il disait regarde,
je suis une mouette je suis un goéland je vais voler planer sur l'eau rejoindre
l'horizon
cet
horizon que je voyais métallique clinquant pas vrai merdique
kitsch
fais pas
le con mon ami, t'es pas un GOELAND
reste avec
nous
me laisse
pas tout seul
(me
débarrasser de ces miasmes acides ces rideaux artificiels et multicolores dans
lesquels je m’étais empêtré, je sentais bien confusément que ce voyage était un
bad trip)
longtemps
après, ou pas longtemps après, je ne savais plus, difficile à savoir, je
m’étais absenté, j’avais un trou noir en moi, après toutes ces couleurs, tous
ces flashes,
j’entendais
un cri bizarre, un long hurlement ou ululement, un cri qui me terrifiait en
tous cas
j’étais
planté là au bord de cette falaise, Jeanjean n’était plus là, j’étais seul sur
la falaise, assis dans l’herbe rase, et un goéland était tout près, qui me
regardait de son petit œil cruel,
j’étais
seul,
j’étais
seul,
j’étais
seul,
j’étais
terrifié,
et putain,
j’ai toujours détesté les goélands.
***
celui qui rappellera le chanteur de ces mots là aura droit à ma gratitude.
Toute recherche sur gougueule ou autre est évidemment proscrite.
Après
la magie fantomatique des rues de Tombouctou, l'ambiance de Djenné est
moins déroutante, mais tout aussi envoûtante. Par contre j'ai toujours
autant la drie.
Inde, novembre 2002
Je
ne sais pas si on peut mourir de manger trop épicé... Ils doivent avoir
l'estomac en titane, c'est pas possible autrement. Sans déconner.
Jordanie, avril 2003
Qu'ils
essaient seulement de me faire dormir à la belle étoile, tiens. Avec
tout ce qui doit traîner comme bestioles la nuit... Hors de question.
Et j'ai pas envie de bouffer du sable toute la nuit.
Mongolie, septembre 2003
C'est
chouette, ces grands espaces. Bizarrement, on se recentre beaucoup sur
soi-même. Pour autant, c'est pas une mince affaire de faire pipi dans
la steppe, quand on est une fille. Les autres peuvent bien dire
« vas-y, c'est bon, on regarde pas » je connais pas une nana qui ira
s'accroupir à l'abri de rien au milieu de nulle-part.
Cap Vert, mars 2004
Oh
la la... Où on est là? Ils sont tous consanguins, ou quoi? Pas possible
autrement. Et puis avec toute ce noir... les scories, la lave... je
vais flipper toute la nuit, moi. Vais pas être en forme pour la
crapahute de demain.
Turquie, Mai 2005
C'est sympa le muezzin... juste faudrait pas qu'il chante, quoi. Ou alors pas avant 10-11 heures.
Paris, mai 2009
Plus loin demain
Des pistes ensablées aux mystères envoûtants des ruelles de Djenné j’ai aimé goulument le rire des enfants les sourires des femmes la gaieté de leurs chants le rythme des tam-tams
Aux mille couleurs soleil des saris j’ai gâté mes yeux à vos merveilles somptueuses beautés mes papilles ont brûlé d’explosives saveurs et mon âme s’est gorgée de divines douceurs
J’ai soufflé ma chanson au vent chaud du désert perdu mon horizon dans la steppe aux grands airs des volcans du Cap Vert aux mosquées d’Istanbul j’ai foulé bien des terres à en perdre la boule
Mais il n’est nul voyage qui m’ait menée plus loin que le bien doux présage de tes yeux au matin lorsque j’y vois demain dans ta vie dans tes bras je connais le chemin où inscrire mon pas
Paris, juin 2009
Ah le con. Il est pas venu. 12H45, TGV 1612, voiture 16, il y était pas. Ah le con.
Trop longues ces avenues! Heureusement, l'assortiment de charcutailles et pain noir, rehaussé de la patate chaude, m'avait donné des forces suffisantes. Mais bof, le thé rouge le matin, j'aime pas.
27/11, B***
Il fait 35°C dehors, je suis monté à au moins 50 dedans en croquant un piment dans un samosa. Heureusement, le lassi était bon.
02/02, B***
C'est pas avec leurs légumes maigrichons que je vais supporter la caillante. Le concombre au yaourt, ça vous gèle le plus beau des palais. Envoyez les chars!!
21/05, B***
Le fromage au matin, j'ai rien contre. Surtout accompagné d'une bonne brune. Heureusement, c'est encore leur jambon qui me fait fondre. Pour un peu j'irais cueillir des trèfles dans la tourbe.
21/07, B***
Y a pas à chier, j'aime pas leurs tongues. Heureusement, je serais du genre à me damner pour leur tajine aux figues.
15/09, UB***
Le prochain qui essaie de me faire bouffer du mouton, je l'assomme avec le sac de fromages en pierre ponce qu'ils m'ont refilé. Avec tout ce qu'ils ont comme chevaux, ils feraient bien d'en manger un peu, ça les changerait. Heureusement on peut toujours se torcher avec leur vodka qui rend aveugle.
02/12, QueB***
Aïe, quelle caillante! Heureusement, le menu « best off » avec poutine à la place des frites, ça te remet un bûcheron droit dans ses bottes en moins de deux. Une tarte au sirop d'érable pour finir, tu remontes le Saint-Laurent à la brasse.
06/06, B***
Alors eux, leurs noirs, ils sont vraiment noirs : dedans, dehors et au figuré. Heureusement, le kangourou est rose et tendre à l'intérieur.
08/10, TimB***
Une boule de pain cuisinée vapeur par 333 saints (tout ça pour 12 condiments), c'est vrai que ça change des poules maigrichonnes. Heureusement que je suis de bonne composition, sinon c'est du guide que j'aurais bouffé la cuisse.
19/01, B***-Terre
Finalement, je suis moins moite que ce boudin. Heureusement que le punch d'hier va me permettre de dissoudre tout ça : morue, riz, sauce columbo, re-riz, haricots rouges, dombas, cochon et re-morue... ça tue!
27/03, B***
Non! Les tropiques, ça me ramollit à tous les coups. Heureusement, le homard directement pêché par le serveur à moitié à poil dans son petit futal blanc, ça revigore avant de s'essayer à la capoeira.
10/04, B***
Tous ces petits bouts de petits trucs tout découpés c'est bien joli et c'est pas mauvais, mais j'échange leur palais royal et toutes ses dépendances avec une côte de boeuf d'une seule pièce! Heureusement, les masseuses sont bonnes.
Mon avion part dans trois heures de Point-à-Pitre. Je regagne la métropole sans l'assurance de pouvoir revenir sous ces tropiques avant longtemps. Je vais retrouver le temps qui court et les gens qui courent après lui. Je vais retrouver cette part de ma vie qui me définit davantage par ce que je fais que pour qui je suis... les "Bonjour, tu fais quoi dans la vie ?", ces passe-ports d'avant le passe-port, qui rassure les tribus, leurs propos "convenus", leurs sourires "entendus" et leurs idées reçues. Je vais retrouver les arbres encerclés, les gazons crottés, les rives bétonnées, les nuages fatigués d'avoir couru le monde, venus se regrouper pour pleurer sur les toits la peine qu'ils ont d'avoir soudain si froid.
Alors, avant de partir, pour finir, je laisserai sur la table de chevet de cet hôtel propret, quelques signes, quelques lignes, pour ce qu'il me faut quitter.
__________________________________________________ jamais quittes
Crête où la terre se fait la dent mollement contre le ciel gourmand de flasques firmaments mon pays dans le vent un pied en mer, l'autre dans l'océan je viens oublier le temps
si ta bouche parle bruyamment et crache du soufre incandescent c'est pour qu'un sable blanc et rose et noir courant tes rives alanguies dessous le vent flatte et caresse tes flancs
Parfois dans la nuit s'élève un chant groka, guitare et le pied dansant l'âme et le rhum aidant un rire éblouissant moque le coq et le counyamaman d'un égal et vif allant
Noirs sont les hommes dans l'ouragan Verte la palme au lent mouvement Rouges sont tous les sangs sous la peau se mêlant qui sous le madras ou le lin flottant marche d'un pas nonchalant
Mon pays tu me prends et, par toi je l'apprends on ne se quitte jamais vraiment.
Cette semaine, nous partirons en vacances avant l'heure. Nous vous invitons à nous offrir une page de votre carnet de voyage.
Partagez avec nous le récit de votre tour du monde en stop, les images de votre traversée sur désert, ou vos déboires au camping des flots bleus à Royan. Parlez-nous donc de votre périple dans la foret amazonienne, de votre tour de la Creuse en solex, de la grande muraille de Chine ou encore de la cathédrale de Chartres ou de votre croisière à bord d'un vaisseau spatial.
Vous l'avez compris, vous êtes tout à fait libres d'inventer (ou pas!) tant que vous nous donnez à lire une ou plusieurs pages de votre carnet de voyage.
Ma vie est comme une comédie musicale. Quand je parle, avec
la musique ça fait comme si je chantais. Je dis "quand je parle" mais
je devrais dire "quand je me parle". Je me parle qu'à moi, que dans
ma tête.
Ma tête c'est là que je vis.
Maman a passé ma jeunesse à me bringuebaler chez des
docteurs puis chez des spécialistes. Au début ils pensaient que j'étais muet.
Mais je ne le suis pas, puisque je me parle.
Et j''ai toujours une petite musique dans la tête.
On m'a fait des tas de tests. Pour les gens j'étais débile.
Puis un jour le professeur Moiron a dit que j'étais différent. Maman a bien
aimé ça. Depuis elle a toujours dit "il est différent" ou "il
est rêveur", "il est dans son monde". Du moment où j'ai été
diagnostiqué différent, ma débilité était pas grave.
J'ai eu une scolarité normale. La seule chose qui me
différenciait, mais c'est normal puisque je suis différent, c'est que parfois
je loupais l'école pour aller voir le professeur Moiron.
Maman aimait bien le professeur Moiron, elle disait qu'il
est sérieux. Moi je le savais con comme une barrique percée. Et j'hésitais pas
à lui dire, à maman. Dans ma tête.
Il parlait gravement à maman, me tournant le dos comme
unique paravent à ses inepties. Puis il se retournait vers moi avec un grand
sourire et me parlait très fort, comme si j'étais débile, pour me dire que
j'étais pas débile.
Mais c'est lui le débile, je suis sûr qu'il a même pas de
musique dans la tête.
Moi, j'ai toujours une petite musique dans la tête.
Un jour que j'étais plus grand, ils m'ont mis en traitement.
Ceux qui étaient différents c'était les infirmières vu qu'on ne se retrouve
qu'entre gens différents pareil. Maman disait que j'étais mieux en traitement.
Elle disait ça parce que je souriais.
Faut dire qu'on me gavait de pilules : des anti-déprimants,
des euphorisants, des calmants, des dopants, des lobotomisants, des stimulants.
Tous ces substituts de santé qui servaient sûrement à donner du crédit au débit
du compte en banque de maman, mais qui pour de vrai s'avéraient aussi
pertinents qu'un anneau gastrique chez l'anorexique.
Sauf que moi, l'anneau gastrique on me l'a posé dans la tête
Du coup je vivais dans un endroit encore plus restreint, oui mais je souriais.
Alors maman souriait aussi et le professeur Moiron était plus sérieux que
jamais.
Mais, j'ai toujours une petite musique dans la tête.
Un jour, un professeur de la ville s'est occupé de moi. Il
me parlait comme si j'étais seulement différent. Il m'a dit que j'étais comme
les autres mais que je vivais dans un autre endroit. Que ma cabane était
perchée hyper haut et qu'elle était pas très grande mais que le principal
c'était que je sois heureux d'être dans ma cabane, même si des fois j'avais le
vertige, même si des fois les murs étaient trop proches. Ce professeur là, il
devait être sérieux.
Alors il a dit qu'on allait un peu arrêter les médicaments,
pour voir.
Mais moi je souriais toujours.
En plus, j'ai toujours une petite musique dans la tête.
En plus, maintenant c'est toujours la même. Elle tourne en
boucle.
Et en plus je l'aime pas, elle est moche. C'est un violon
qui geint, un violon qui pleure parce qu'il se fait découper par l'archer.
Le violon, je trouve que c'est un instrument triste et
maltraité. Un violoniste, on dirait qu'il découpe une mortadelle avec un grand
couteau. Alors la mortadelle crie.
Et ma musique, elle joue de la mortadelle toujours.
C'est à cause de l'anneau dans ma tête et de mon sourire. Le
violon découpe ses tranches, ma tête
pleure dans sa tête mais mon visage sourit.
Le professeur sérieux a dit que j'allais mieux, même si je
souriais toujours.
J'ai toujours une petite musique dans la tête.
Je suis sorti du traitement depuis quelques jours. Je souris
alors la dame m'a souri.
Elle m'a dit que j'avais l'air heureux, j'ai répondu non
sale poufiasse dans ma tête. Elle m'a dit oui ça se voit que je suis heureux.
Le violon crie, la mortadelle est ritournelle, le couteau
découpe fort. La dame crie, la mortadelle est éternelle, le couteau découpe
très fort. Maman crie, les gens crient, la mortadelle est désaccordée, l'anneau
gastrique a fermé tous les volets.
J'ai toujours une petite musique dans la tête.
Les médecins ont dit débile alors le juge a dit débile.
On a posé des électrodes sur ma tête, maman m'a regardé en
pleurant, pourtant je souriais.
Un grand larsen a crié chez moi, toutes les fenêtres ont
volé en éclat, la porte a explosé et ma vie est sortie par le sang de mon nez.
A Tourner Lentement La manivelle Il me revient presque Un peu de nostalgie De nos années parisiennes. Là où Colette avait vécu Quelque part au-dessus du jardin, Quand Buren n’avait pas planté colonnes
J’y Avais Acheté Ce mécanisme De boîte à musique, Ces cartes et la pince Pour y poinçonner des notes. Le Palais-Royal flamboyait, Comme au temps de Molière et des rois, De trésors de luxe au fil des arcades.
Il Chantait, Higelin, Avec « La » Fontaine D’étranges chansons Que nous aimions entendre Sortir de nos noirs vinyles : « Cet enfant que je t’avais fait » Ou bien « Je suis mort, qui qui dit mieux ? ». J’ai tout conservé mais plus rien ne marche !
C’est La crise Aujourd’hui Mais je n’en ai cure ! Pour rajeunissement, Pour planter fanions au vent, J’ai « ressorti mes vieilleries », Je tourne gaiement la manivelle Et je nous revois, tous deux, à Paris !
C'est quoi ce tempo d'enfer? rien à voir avec l'intro, et puis on n'est pas tous en place! Ah c'est mon coeur qui fait ça... J'ose
un coup d'oeil par un des trous de l'épais rideau de scène en tentant
de maitriser le tamtam qui martèle mes tempes; Ouf! ma guitare basse
est là, ridicule et coincée entre les énormes baffles blancs et
derrière le matos un monde de ténèbres respire d'une clameur étrange.
Je transpire comme au sauna et une odeur de poussière ancestrale et
omniprésente me donne la nausée. Une odeur de coulisses, de décors,
de tentures, de loges exigües, de planchers trop cirés... combien l'ont
respirée avant nous dans ce mythique Olympia? Pourtant la répète s'est bien passée il y a deux heures, malgré
Mickey qui peinait à poser sa voix, les retours mal placés qui jouent
du Larsen et cette impression insupportable qu'on ne va jamais
m'entendre. Sur le vieil orgue Hammond qu'on croirait né avec la
scène, l'organiste prend son pied comme un fou et me noie dans des
basses terrifiantes. "Filez moi plus de retour, merde!". Les
techniciens invisibles derrière leurs consoles doivent bien rigoler;
leur job c'est de régler la balance des têtes d'affiche, pas celle de
'Mickey and friends'. Qu'est ce qu'on fout là? On était si bien dans
notre ferme retapée de l'Aube, à s'éclater...musique de jour, musique
de nuit, crinières au vent, patchouly et filles pas farouches. Et puis
la nouvelle est tombée comme l'enfer d'Hendrix sur Woodstock "Vous
faites la première partie de Slade dans quatre jours à Paris".
Le
temps de charger le fourgon jusqu'à la gueule et on file sur Paname, le
coeur au bord des lèvres pour rencontrer Mickey, celui qu'on va
accompagner. Pour lui, Mickey Bronx c'est un single chez Polydor qui
passe sur les platines du Gibus et pour nous, trois morceaux à
apprendre vite fait! Tiens, la brune là, on dirait Nana Mouskouri...
"T'occupes ! Oui, c'est elle". Un
vieux studio de répète dans Paris, une forte odeur d'avant-guerre qui
me prend au nez et me file des frissons. Le
gardien-concierge-ex-preneur-de-son est aussi d'avant-guerre et bavard
comme un gardien-concierge-ex-preneur-de-son... "O.K. papy, on jure de
pas toucher au matos de Johnny! Qu'est ce qu'on ferait d'un saxo dans
le groupe? Oui, Noir c'est Noir...on a entendu parler, laisse nous
bosser!". Si on l'écoute, on va bientôt évoquer Mistinguett. C'est fou
ce qu'on peut faire comme bruit en plein milieu de la capitale sans que
ça ait l'air de déranger; le faubourg Poissonnière en a vu d'autres!
"Ca va
être à vous les gars!" "Merde!
Déjà!" Enfin c'est pas trop tôt et je voudrais aussi ne pas y aller,
rester l'oeil collé au rideau, en spectateur et me nourrir encore de
cette poussière de stars. Dire qu'ici j'ai vu les Beatles depuis le
haut des gradins... Arrêter de penser pour calmer ce tamtam dans mon
crâne ! La tunique mauve frangée à la Roger Daltrey me fait l'effet
d'une seconde peau et j'aurais pas dû mettre des escarpins aussi
hauts... trop tard, et puis je n'avais rien d'autre à mettre. Un
coup d'oeil à Bobock qui me parait détendu même s'il sait que sa
capricieuse Flying V va se désaccorder dans une minute; moi je sais
qu'il va assurer comme une bête juste à côté de moi et ça me porte. Les
autres m'entourent, on est combien déjà? avec l'organiste recruté il y
a trois jours et les deux batteurs... pourquoi deux batteurs? Qui a eu
cette idée de génie? On ne m'entendra pas, c'est certain. Le rideau dérape lentement sur ses rails dans un bruit de
machinerie couvert par la clameur montante. Qu'est ce qu'ils crient?
"Slade! Slade!". Heureusement je ne vois pas plus loin que le premier
rang tellement ce soleil nous aveugle. Désolé c'est pas Slade, c'est nous "Mickey... Bronx!" et ça n'a pas l'air de leur faire plaisir. On
m'a poussé ou bien je suis arrivé là tout seul? En tout cas mon cher
manche est bien là, mes doigts retrouvent les cordes rondes et lisses
prêtes à vibrer comme moi. Le tamtam a cessé dans ma tête ou bien je
n'entends plus rien, mais si, je reconnais l'intro et les effluves
tourbillonnantes de l'orgue Hammond. Respire, mec, à pleins poumons!
T'es bien vivant! Quoi qu'il en soit ces instants resteront gravés à
jamais, je le sais, tout comme l'antique plancher poussiéreux, et si
j'ai oublié chaque note de cette soirée magique, l'odeur de l'olympe
est toujours là pour me le rappeler.
J’avais
immédiatement senti l’assaut des odeurs. Je suis comme ça. L’odorat sensible,
les sens à cran. L’éclairage était dense et d’un jaune pisseux. J’ai hésité.
Après tout, seules quelques semaines de mon temps seraient voracement dévorées.
A l’évidence, l’emploi du temps plombait les traits de l’équipe. Leurs voix
monocordes paraissaient venir d’outre-tombe.
Au
bout d’un mois, il me suffisait de jeter un regard au miroir de ma chambre
d’étudiant pour voir cette même ombre brouiller mes traits : yeux en creux,
joues hâves. Je me rasais maladroitement. La chaleur intense de ce mois d’août
n’avait pas quitté la nuit. Une sueur sourde collait à chaque centimètre carré
de la ville. J’enfourchais mon vélo, sachant que en quelques coups de pédales,
en dépit de la douche que je venais de prendre, mon T-shirt serait transformé en
un suaire humide.
Dans
le hall, je n’eus pas besoin de regarder l’horloge pour savoir, que l’agitation
ambiante était inhabituelle. Mais plus que tout, cette atmosphère métallique me
prenait à la gorge. Un médecin me reconnut. Il me héla. J’entrais dans la ronde.
S’ensuivirent des gestes mécaniques, cette routine à laquelle je m’appliquais
journellement était devenue un fanal. Je surnageais à l’angoisse
ambiante.
Soudain
une main me tira. Des ordres brefs. Ascenseur, couloirs. Nous précédions les
brancardiers. Au fur et à mesure, les remontées poisseuses des blessés
s’estompaient, balayés par le désinfectant qui imprégnait les murs et les sols.
L’une des infirmières vérifia ma tenue.
Je
l’ai déjà dit, je suis un homme sensible. Pas extra-lucide. Sensible. En
pénétrant dans la salle d’op, je l’ai entendu. Distinctement. Avec cette netteté
un peu affolante des apparitions qui s’invitaient dans ma vie. Je savais cet
homme entre la vie et la mort. Je captais l’écho des sons mats de son corps, ce
tambourinement implacable. Il m’emplissait de sa rage, de cette furieuse envie
de ne pas interrompre la course. Déjà j’emboitais le pas à l’équipe. Juste
derrière le mentor, l’homme en blouse blanche et aux mains qui plongent la lame
à même la chair vive. Ce fut le premier jour, dépucelage au goût âcre qui me
laissa sans forces au bout des quatre heures d’opération. J’en sortis épuisé
mais certain d’y revenir encore. Je ne pouvais laisser échapper l’appel de ce
souffle.
Depuis
ce premier jour.
Depuis
15 ans.
C’est
toujours la même chose.
Une
des infirmières vérifie ma tenue et en pénétrant dans la salle d’op, je
l’entends...
Un
homme, une femme, un enfant sont étendus là et je sens battre leur vie. Les yeux
ouverts, je plonge à cœur nu.
Pépé Athanase (NDLR : pour ceux qui ne seraient pas au courant il s’agit de l’époux de Mémé Célestine et de l’arrière-grand-père de Mimi)
s’installe près du feu dans son grand fauteuil. Ce soir, c’est veillée
conte pour ses arrières-petits-enfants. Ils sont tous assis sur le
tapis près de lui. Mémé Célestine observe tout ce petit monde du coin
de l’œil en souriant et se plonge dans son sudoku.
« Aujourd’hui les petits » commence Pépé Athanase de sa belle voix profonde « je vais vous raconter une histoire triste ».
Il se penche et attrape sur une petite table près de lui une curieuse cassette ouvragée.
Il l’ouvre et une musique poignante s’en échappe.
Les
enfants l’écoutent religieusement, ils savent bien qu’il ne sert à rien
de presser Pépé Athanase qui racontera son histoire quand il le voudra.
La
boîte passe de main en main pour finir entre celles de Mimi, qui la
détaille de plus près pendant que Tom son chat bleu renifle la chose
avec intérêt.
Il
s’agit d’une sorte de boîte à bijoux, mais au lieu de la traditionnelle
petite danseuse, Mimi découvre deux petits personnages, un jeune homme
et une jeune femme habillés à la mode d’autrefois, chacun évolue d’un
côté de la piste de danse et ne se frôlent qu’au milieu du bout des
doigts. Une grande tristesse se lit sur leurs minuscules visages, Mimi
en a le cœur serré.
« Il était une fois » reprend Pépé Athanase « une
sorcière, belle comme une fée, intelligente et riche, mais c’était,
hélas, une sorcière noire qui ne savait faire que le mal ».
« Il existe d’autres sorcières » interrompt Mimi.
« Oui,
ma chérie, il existe de gentilles sorcières, mais laisse moi continuer.
Donc cette sorcière était méchante et avait le cœur noir. Un jour, elle
croisa au village qui dépendait de son château, un jeune homme qui
venait d’arriver pour s’installer comme tailleur. Elle lui trouva belle
allure et lui commanda aussitôt des robes. Il avait des doigts d’or et
il lui amena des robes merveilleuses de légèreté et de couleur. La
sorcière en les revêtant senti son cœur battre un peu plus fort. Elle
décida donc de faire plus ample connaissance avec lui et l’invita à
souper avec elle. »
« Il n’a pas accepté dis ? » coupe à nouveau Mimi.
« Mais
si, il a accepté ma poupée, arrivé depuis peu il ne savait pas encore
qu’il avait affaire à une sorcière. Il se rendit donc au château un
soir de pleine lune, un peu emprunté dans son beau costume du dimanche,
il tendit à la sorcière un modeste bouquet de fleurs en remerciement de
son invitation. Le dîner fut somptueux, la sorcière était parée d’une
des plus belles robes de notre jeune tailleur, les mets étaient divins,
mais hélas, ils furent servis par une petite soubrette souffreteuse,
mal fagotée et d’un physique assez banal. »
« Pourquoi hélas » intervient à nouveau Mimi.
« Veux-tu
bien me laisser poursuivre ma toute belle et tu le sauras. Pourquoi
hélas, mais parce que bien qu’elle fut peut attrayante, notre jeune
tailleur tomba tout de suite éperdument amoureux de la délicate enfant,
au grand dam de la sorcière qui s’en aperçut aussitôt. Elle décida
quand même de séduire le jeune homme. Au fil des jours elle le tenta
avec ses richesses, avec sa beauté, avec l’étendue de ses pouvoirs.
Mais lui n’avait d’yeux que pour la jeune servante. Et un jour, croyant
que la sorcière était son amie, il lui confia qui souhaitait épouser sa
suivante. La sorcière en fut folle furieuse, mais elle fit bonne figure
et lui annonça dans un beau sourire qu’elle leur offrirait un beau
cadeau pour leurs épousailles, un cadeau qui leur permettrait de vivre
longtemps côte à côte. »
« Aïe, aïe, aïe » s’écrient ensemble tous les enfants suspendus aux lèvres de Pépé Athanase.
« Oui,
comme vous dîtes, aïe. Le jour du mariage, la sorcière fit venir les
fiancés dans son château pour leur offrir son cadeau. Il s’agissait de
la boîte que vous avez eue entre les mains. Elle la leur donna en les
priant de la tenir chacun d’un côté afin qu’elle puisse les bénir.
Naïfs, les deux amoureux obéir. Ils tinrent chacun un côté de la boîte,
leurs doigts ne faisant que s’effleurer. Et la sorcière déclama « A
jamais vous resterez côté à côte », les jeunes sourirent, heureux,
quant elle repris avec un rire odieux « oui côte à côte mais sans
jamais pouvoir vous enlacer »un
éclair fulgura de ses doigts, la boîte tomba à terre, les fiancés
s’étaient transformés en petites poupées qui se mirent à danser chacune
de leur côté de la boîte, ne pouvant que s’effleurer les bouts des
doigts lorsqu’ils arrivaient au milieu. La sorcière satisfaite de sa
vengeance se débarrassa de la boîte qui fut récupérée par un de mes
aïeux, celui-ci transmis la boîte et l’histoire à ses descendants comme
je le fais aujourd’hui »
« Mais et la sorcière ? » s’enquière Mimi « elle n’a pas pu s’en sortir et comment les délivrer les pauvres ? »
« Ca ma toute belle » répond Pépé Athanase « c’est une autre histoire »
« Bof » fait un des enfants « c’est du flan tout ça, ce n’est rien qu’une vieille boîte à musique »
Et
tandis que ses cousins et cousines se lèvent pour aller profiter du
chocolat chaud que Mémé Célestine leur a préparé, Mimi et Tom regardent
la boîte à musique d’un air désolé. Tout à coup Mimi perçoit entre ses
mains ce qui ressemble aux battements de deux cœurs qui résonnent à
l’unisson. Interloquée, elle lève les yeux et croise le regard
bienveillant de son arrière-grand-père. Celui-ci lui sourit « Tu entends n’est-ce pas ? Peut-être trouveras-tu le moyen de les délivrer, prends cette boîte elle est à toi »
Mimi
serre la boîte contre son cœur, remercie Pépé Athanase et avec Tom, ils
commencent à réfléchir au moyen de libérer les prisonniers. Mais ça
chers lecteurs, c’est aussi une autre histoire.